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Compte-rendu de l'ouvrage « Lectures de poilus 1914-1918, Livres et journaux dans les tranchées »

Lectures de poilus : Livres et journaux dans les tranchées, 1914-1918, Benjamin Gilles, Autrement, 2013.
© D.R.
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Dans le contexte du Centenaire de la Grande Guerre et de la multiplication de parutions et de rééditions d’ouvrages sur la période, l’ouvrage de Benjamin Gilles démontre par l’originalité de son objet d’étude, la lecture dans les tranchées, que la perception du premier conflit mondial peut encore être renouvelée.

Ce conservateur des bibliothèques au sein de la Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine construit un diaporama très complet de la lecture au front durant la Grande Guerre, qui est saisie sous toutes ses dimensions (objet, attitudes, attentes, compréhension, enjeux). Benjamin Gilles attire notre attention sur une question peu explorée jusqu’ici dans le cadre de la Grande Guerre : la diversité des sources utilisées, qui proviennent du monde de l’édition, de témoignages édités, de l’armée, participent à une étude des lectures au front qui nourrit un champ bien plus étendu que celui des pratiques culturelles en temps de guerre. L’auteur part d’une évidence : pour les Français, la Grande Guerre a été majoritairement une guerre de position favorisant le temps libre au sein d’une armée qui n’a jamais compté autant de soldats alphabétisés. Dans ce contexte, alors que les conditions de la guerre ne la favorisent pas, la lecture a probablement été l’occupation la plus répandue au sein des tranchées. Benjamin Gilles se propose de saisir la lecture au front dans son ensemble : que lit-on au front ? Pourquoi les soldats lisent-ils ? Que cherchent-ils en lisant ? Comment la guerre imprime-t-elle sa marque sur l’objet lu et le lecteur ? Comment ce phénomène massif est-il compris et encadré par l’armée ?

Le travail de Benjamin Gilles est centré sur la pratique de la lecture, qu’il confronte à l’expérience de la Grande Guerre. L’acte de lire est d’abord replacé dans le contexte de la Belle Epoque, où les évolutions techniques permettent un meilleur accès aux ouvrages et aux informations, alors même que la politique scolaire favorise l’émergence d’une société de lecteurs. Parallèlement les progrès industriels permettent l’amélioration d’un armement qui bouleverse l’art de la guerre. La Grande Guerre est un choc qui modifie fondamentalement le rapport au temps, à l’espace, et confronte le poilu à une violence inouïe. C’est dans ce cadre que la lecture intervient au front, en s’inscrivant largement dans la continuité des pratiques d’avant-guerre. Pour l’auteur, elle est une tentative de compréhension du conflit, permet de mettre en mot son expérience et d’occuper le temps libre. La lecture est ensuite marquée par la Grande Guerre : sur le plan matériel, le déroulement des combats modifie les conditions d’accès à l’écrit et impose des défis logistiques pour assurer la distribution du courrier et de la presse aux soldats. La guerre influence le contenu des journaux et des livres, imprime sa marque sur les corps des lecteurs. Lire au front durant la Grande Guerre représente un enjeu économique mais aussi social car il participe au maintien des sociabilités entre le front et l’arrière et au sein de la communauté combattante. La lecture joue un rôle important pour le soldat, sur son moral, sa vision de la guerre, mais peut aussi devenir un outil subversif. La position de l’armée française évolue après 1917 vers un encadrement plus adapté reflétant d’une meilleure compréhension du rôle de l’écrit pour les soldats. Dans un troisième temps, Benjamin Gilles s’attache à la pratique de la lecture dans les tranchées, et se confronte à la difficile question des attentes des soldats-lecteurs. Pourquoi les soldats lisaient-ils ? Que cherchaient-ils dans la correspondance, les journaux et les livres ? L’auteur met en évidence le rapport ambigu que les poilus entretenaient avec la presse, et émet des hypothèses sur les attentes des soldats-lecteurs à travers l’analyse de quatre témoignages édités de combattants.

L’apport majeur de l’auteur dans cet ouvrage réside dans la prise en compte de toutes les dimensions de la lecture au front : Benjamin Gilles reconstruit longuement le contexte de la Belle Epoque afin d’observer les continuités mais aussi les ruptures qu’introduit la guerre dans les pratiques de lecture. Après avoir établi un panorama des ouvrages et de la presse lus au front, l’auteur ressaisit les conséquences de la Grande Guerre sur l’objet, depuis la phase de rédaction jusqu’à la distribution et au contrôle de la réception. Des photos placées au début de chacune des trois parties s’insèrent dans une réflexion sur les postures de lectures et les sociabilités liées à cette activité. L’auteur met en lumière la complexité de l’objet en montrant  que la lecture dans les tranchées permet d’aborder et de croiser des thèmes généralement étudiés séparément comme le pacifisme (p161), le bourrage de crâne (p 210), la censure (p 114, 168) ou la construction d’une culture de guerre. L’ouvrage permet de nourrir une réflexion plus large sur l’encadrement militaire, le maintien des pratiques culturelles au front. Il met par exemple en avant le rapport ambigu des soldats à la presse (p 209), qu’il caractérise de « consentement contraint » (p 244), qui en ayant conscience du caractère biaisé des informations qu’elle diffuse, ont un besoin profond de comprendre et de se situer dans la guerre.

Lectures de poilus constitue autant un ouvrage sur la lecture en temps de guerre qu’un livre sur la Grande Guerre, tant la lecture s’inscrit pour le soldat dans une démarche de compréhension de son expérience de combattant et reflète ainsi l’évolution du conflit.

L’honnêteté de la démarche de Benjamin Gilles constitue le second point fort de l’ouvrage : son travail se heurte aux problèmes récurrents dans l’histoire des pratiques culturelles, de la perception et des attentes des lecteurs. Cette difficulté est particulièrement sensible lorsque l’auteur s’attache à la question des motivations des soldats-lecteurs. Benjamin Gilles contourne l’aporie des sources en utilisant quatre témoignages édités qui évoquent un nombre suffisant de livres et représentent quatre types de combattants (p 251). A partir de l’étude de ces témoignages, il émet des hypothèses quant aux motivations des soldats-lecteurs. De même, à partir de l’étude de données recueillies par  certains corps d’armée, l’auteur établit, une moyenne d’un journal vendu pour trois soldats (p 226). Benjamin Gilles donne par une approche micro-historique une idée du phénomène sans prétendre à la généralisation en raison du peu de sources disponibles et  réussit ainsi à esquisser un tableau nuancé de la lecture en temps de guerre.

Toutefois l’approche fine des attentes et des motivations des lecteurs est partiellement desservie par la construction de l’ouvrage. L’étude de la presse ou du lecteur-soldat sont, par exemple, répartis sur l’ensemble de l’ouvrage et les passages réguliers de l’un à l’autre, qui s’ajoutent aux comparaisons entre France et Allemagne et entre la Belle Epoque et la Grande Guerre, peuvent freiner la compréhension du lecteur. Cette construction entraîne des répétitions et il faut attendre la fin de l’ouvrage pour connaître les modalités de réception du Feu de Barbusse lors de sa parution (p 274), que l’auteur avait évoqué dans la première partie (p 62).

Enfin, le sérieux avec lequel l’auteur mène son étude en temps de guerre est contrebalancé par l’utilisation de chiffres servant de repères à l’étude de la lecture en temps de guerre, qui sont annoncés comme des certitudes et gagneraient à être nuancés. Le taux d’alphabétisation en France avant-guerre, par exemple, peut être discuté et ne constitue pas le reflet des pratiques de lecture au sein de la société française.  L’auteur ne nuance pas toujours les repères qu’il donne à son lecteur et omet parfois de donner les sources des données qu’il utilise (p 75). On peut également regretter que Benjamin Gilles n’ait pas accordé plus d’importance à la sociologie des lecteurs : l’étude des motivations des soldats lecteurs de livres ne se fonde que sur des témoignages de soldats ayant fait des études supérieures. Ces soldats ne sont pas représentatifs de la population combattante, et l’auteur ne précise pas si ce choix correspond à une réalité sociologique, si la lecture d’ouvrage était plutôt le fait de soldats ayant fait des études supérieures, ou s’il résulte de l’état des sources (p 251).

Ces remarques n’enlèvent rien à la richesse de l’ouvrage qui est un panorama réussi de la lecture au front et de ses enjeux. Pour John Horne, auteur de la préface, la force du travail de Benjamin Gilles réside dans la « puissance révélatrice [du sujet] à l’égard d’un champ plus large » (p11). L’ouvrage permet, au prisme de la lecture, de porter un regard renouvelé sur des questionnements traditionnels comme la censure ou le bourrage de crâne, et modifie les perspectives d’approche du premier conflit mondial alors que débute le Centenaire de la Grande Guerre.

Compte rendu réalisé dans le cadre du séminaire de l’EHESS, « La Première Guerre mondiale, guerre du XIXe guerre du XXe siècle ».