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Compte-rendu de l'ouvrage "La Grande Guerre en couleurs"

Autochrome extrait de l'ouvrage "La Grande Guerre en couleurs", p. 105.
© D.R.
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L’ouvrage La Grande Guerre en couleurs comble sans conteste un manque éditorial. Certes, il n’est pas rare de voir des images en couleur de la Première Guerre mondiale mais ce beau livre édité par Taschen est une première et se veut complet sur le sujet.

L’autochrome, une technique nouvelle au début du XXe siècle

La technique des plaques autochromes est inventée par les frères Lumière (l’impression photographique couleur existe déjà, elle a été mise au point par Ives et Miethe). Auguste et Louis Lumière font breveter l’autochrome en 1904. Cette technique est résumée comme suit dans le brevet déposé : « L'invention consiste en une plaque sensible caractérisée par l'interposition entre la couche sensible et le verre qui lui sert de support, d'une couche écran composée d'éléments colorés disposés comme il est dit ci-dessus, et ayant pour effet de régler en chaque point l'intensité de l'impression de la couche sensible, suivant la constitution du faisceau lumineux formant l'image de ce point, de manière à ce que, après développement et inversion du cliché, la plaque montre par transparence une image colorée avec ses couleurs naturelles… »1 L’autochrome constitue le premier brevet de photographie couleur à l’échelle industrielle. Cette technique, plus simple que celles inventées par Ives et Miethe est rapidement adoptée par les photographes amateurs. Pour autant, d’autres techniques précoces de la photographie couleur persistent en Angleterre, en Russie ou en Allemagne comme celle des photographies en trois couleurs.

La constitution du fonds Albert Kahn

Au tournant du XXe siècle, Albert Kahn, riche banquier, décide de consacrer sa fortune à œuvrer pour une meilleure connaissance entre les peuples et pour cela, il crée les Archives de la Planète et envoie des photographes dans plus de 60 pays faire des reportages photographiques en noir et blanc, puis en couleur. Les missions financées par Albert Kahn ont permis de réunir une collection exceptionnelle de films en noir et blanc et la première collection au monde d’autochromes2.

La Première Guerre mondiale, un tournant pour la photographie

La photographie est pour la première fois utilisée à des fins militaires par l’ensemble des Etats belligérants (photo aériennes ou encore photo d’identité prises par les Allemands dans les régions occupées, par exemple). Parallèlement, on assiste également à l’essor de la photographie privée pendant le conflit : plusieurs millions de photographies amateur, pour l’essentiel en noir et blanc, ont été prises.

Très rapidement, la photographie, à des fins de propagande, trouve sa place. Les photographes sont accrédités et les Sections Photographiques et Cinématographiques des Armées (SPCA) en 1915  (en France) et BUFA en 1916 (en Allemagne) sont créées et permettent l’archivage des images fixes et animées. Au final, environ 4500 autochromes de la Grande Guerre sont parvenus jusqu’à nous ce qui est très peu au regard des millions de photographies qui ont été prises.

La guerre au prisme de la photographie couleur

Quelle est la part de réalité transmise par ces images ? Aucune ne constitue un instantané spontané (temps de pose nécessaire de 1 à 6 secondes), chacune de ces photographies est une mise en scène minutieuse « dans lesquelles des considérations techniques et esthétiques jouent autant un rôle que le message photographique lui-même. » (p. 16)

A la fois pour des raisons de sécurité des photographes et pour des raisons techniques (le matériel pouvant peser jusqu’à 15 kg avec les plaques), il n’existe quasiment aucune photographie couleur prise sur le front.

Un ouvrage conçu selon un plan chrono-thématique

L’ouvrage (383 pages) est divisé en cinq grands chapitres selon un plan chrono-thématique. Un bref texte introduit chaque année du conflit. A l’intérieur de chaque chapitre, les 320 autochromes sont présentées dans l’ouvrage à l’aide d’une courte légende et sont parfois accompagnées d’une citation puisée parmi les écrits de Romain Rolland, Henri Barbusse, Ernst Jünger, Otto Dix (une courte biographie de chaque auteur se trouve à la fin du livre). Il aurait été intéressant d’avoir un texte plus conséquent pour chacune des autochromes.

Pour la première fois sont donc publiées des autochromes qui donnent à voir l’ensemble des fronts entre 1914 et 1918 ainsi que tous les aspects de la guerre. La recherche iconographique menée dans un grand nombre de fonds (ECPAD, Médiathèque du Patrimoine, Musée Albert Kahn) permet de mesurer la richesse de ces fonds en la matière, et de mettre en valeur les œuvres de ces photographes pionniers. Une biographie de chacun d’eux a été rédigée.

A l’heure où les débats sur la colorisation des images fixes et animées agitent régulièrement les médias, l’ouvrage La Grande Guerre en couleur est essentiel pour porter à la connaissance du plus grand nombre l’existence d’un nombre non négligeable de photographies en couleur parvenues jusqu’à nous. Pour autant, ces images, très esthétiques, ne doivent pas nous faire oublier qu’elles nécessitent une analyse rigoureuse et minutieuse, au même titre que les autres sources utilisées en histoire.

La Grande Guerre en couleursPeter Walther, La Grande Guerre en couleur, Paris, Taschen,  2014, 383 pages

 

 

1 Ministère de la culture

 

2 Le musée Albert Kahn conserve 7200 autochromes et 4000 plaques stéréoscopiques