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Compte-rendu de l’ouvrage « Françaises en guerre 1914-1918 »

Francaises en guerre 1914-1918, couverture (élément).
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Faire des femmes un objet d’histoire n’est pas chose nouvelle, de même présenter des femmes dans la guerre a déjà été fait à maintes reprises. Mais comme le souligne Annette Becker dans l’un des chapitres de l’ouvrage, il s’agit ici de donner de la visibilité à ce qui n’en a pas. Car en réalité les femmes dans la guerre souffrent d’un double effet de silence. Premièrement la guerre est chose masculine, les femmes n’en sont que des composantes associées. Deuxièmement, le sentiment est répandu que tout a déjà été dit sur le rôle de la guerre émancipatrice, que l’insertion sociale et culturelle de la femme traverse des bouleversements sans précédent.

Ainsi sur l’histoire des femmes dans la Grande Guerre circulent des idées reçues que les articles viennent ici nuancer, infirmer ou approfondir. Car l’enjeu principal de cet ouvrage est de permettre aux lecteurs de se confronter aux interrogations de l’historienne sur la place des femmes dans un pays en guerre selon les situations qu’elles traversent à titre individuel, à titre collectif, en l’associant ici à un corpus documentaire de grande qualité. L’objectif de cet ouvrage est atteint à travers des portraits de femmes et des synthèses remarquables.

Les auteurs proposent donc des parcours de femmes qui deviennent le prisme idéal pour saisir l’impact de la guerre sur les populations civiles, pour comprendre la façon dont les pouvoirs publics, mal préparés, envisagent et organisent la répartition des charges, la protection des populations menacées et la reconnaissance due ou non aux victimes, ainsi que la confrontation des attentes des femmes des temps de paix aux temps difficiles de la guerre. Parce que femmes, elles sont attendues, surveillées, suspectes. Elles forment bien ce prisme idéal, car les femmes, actrices de la guerre, interrogent les lectures traditionnelles d’une histoire masculine. Sans combattre, elles envahissent le fait guerrier, mais en lui donnant un ensemble de dimensions nouvelles aussi bien dans les mondes du travail, pour l’histoire de l’intime, pour les expressions de revendications politiques et sociales dans un monde qui les veut muettes…

Quelques questions importantes traversent cet ouvrage composé d’articles qui se lisent très bien seuls. Elles servent de fils conducteurs à une présentation de trajectoires de femmes. La guerre modifie-t-elle en profondeur la place des femmes dans la société ? Cette question classique est réinvestie par des regards nouveaux, bien évidemment plus nuancés et plus subtiles qui relient à la Grande Guerre des problématique plus générales sur l’Histoire des femmes ou sur l’Histoire de la guerre elle-même. Les femmes sont placées au cœur d’enjeux qui les dépassent, instruments de réflexion, elles le sont en tant que femmes, en tant que françaises, en tant que mères, épouses, filles, avec un ensemble de discours ambiants les présentant comme des menaces sociales en tout cas comme hors normes lorsqu’elles remplissent des missions spécifiques. Réunies en cinq thèmes (vie publique, vie privée, les femmes sous occupation, une guerre émancipatrice ? une femme nouvelle), les contributions composées d’articles réédités offrent des perspectives à la fois enrichissantes et stimulantes.

Vie publique…

Partons de thèmes connus (le travail des femmes, Michelle Zancarini-Fournel) pour montrer que les mentalités collectives sont imprégnées d’idées à nuancer. « Les femmes ont toujours travaillé », rappelle Sylvie Schweitzer. Que change la guerre ? Les mutations dans les secteurs d’activité sont déjà engagées, par effet d’entrée dans des secteurs réputés masculins, mais aussi par effet de la scolarisation des filles. Les femmes vivent la guerre avec une chronologie spécifique. Elles rejoignent au début et durablement les activités dites féminines (éducation, soin, nourriture…) qu’elles complètent ensuite par les liens qu’elles tissent avec les soldats. Réquisitionnées par les pouvoirs publics, elles investissent le monde de l’usine, la sidérurgie en particulier, mais majoritairement le travail agricole, formant une majorité peu visible et « silencieuse ». La situation de guerre suspend les droits du travail tant pour les horaires que pour les conditions de travail, même si l’Etat intervient comme protecteur des populations dont il a besoin. Mais surtout, à travers le monde du travail, la guerre « brouille les identités » masculine, féminine. L’image de la femme dans le monde  du travail est marquée par une « masculinisation ». L’expérience professionnelle en temps de guerre forme un premier contact avec la liberté, les responsabilités, l’autonomie. La démobilisation des femmes à la fin de la guerre rappelle leur position de main d’œuvre de remplacement, dans un monde masculin qui cherche à redonner aux hommes une place ancienne. La femme par le discours, par la nouvelle réalité des mondes du travail post-guerre, est soit renvoyée à des missions anciennes, soit maintenue dans des secteurs comme le tertiaire. Cette forme d’insertion professionnelle se retrouve pour « les anges blancs » (Yvonne Knibiehler). La guerre confronte des catégories différentes de soignantes, issues du monde des religieuses, de la Croix Rouge et des formations publiques de l’assistance publique. Les femmes investissent très rapidement le monde des soins par volonté de servir. Elles y sont acceptées par vocation sexuée, elles sont très nombreuses à postuler dans des hôpitaux très variés où leurs activités se diversifient. La guerre accélère la mutation de l’hôpital comme lieu, passage d’un lieu de morts et de misères à un lieu véritablement de soins. Cependant les fonctions médicales restent l’apanage des hommes. Les soins traditionnellement féminins, donc non rémunérés, deviennent véritablement un métier avec salaire marqué par la faiblesse.

Françoise Thébaud, dans une longue conclusion, rappelle que la démobilisation des mondes du travail est extrêmement brutale pour les femmes avec renvois, menaces, primes de départ avec « ultimatum », et une nouvelle propagande sur leur rôle réel au sein de la société. Appuyé sur une politique nataliste, le retour à la normale passe par le désengagement des femmes des mondes du travail masculin, alors  même que la main d’œuvre masculine manque. L’après-guerre voit en fait une modification de la division sexuelle du travail. La grande nouveauté est l’arrivée de la jeune femme bourgeoise sur le marché du travail, ce qui change les schémas de compréhension. Dans un vocabulaire actuel, le travail des femmes englobe toutes les femmes, quelle que soit leur origine sociale. La segmentation sociale du groupe des femmes dans la France du début du XX° siècle doit être prise en compte pour donner sens à la lecture.

Vie privée…

La vie privée apparaît ici comme un enjeu. Une mainmise de la société en guerre s’organise sur le temps et les activités des femmes. A travers une présentation d’ « un couple à l’épreuve de la guerre » (Clémentine Vidal-Naquet) ou de « la solitude des veuves de guerre » (Stéphanie Petit) se tissent des destins de femmes en guerre. Le parcours d’une épouse offre un miroir de la guerre par la correspondance entretenue avec son mari soldat. Le parcours du couple à travers l’échange épistolaire renvoie à l’histoire de l’intime, de la vie du couple séparé par les faits, puis par la mort : reconstruction de la vie commune en temps de séparation, y compris de la sexualité, lutte contre l’attente souvent insatisfaite, avec le courrier comme horizon d’attente, comme mode de calcul du temps, comme support aux propos de reproche ou de rapprochement… Par les femmes s’ébauche une écriture de la guerre.

Mais comment la société civile construit-elle les nouveaux statuts des femmes notamment le statut de veuve de guerre, état provoqué par la mort de masse lors du conflit ? 600 000 femmes sont concernées en France. La mise en place d’un droit de protection qui se traduit par une aide financière, une pension qui cherche à compenser la disparition du mari, la perte du revenu principal du ménage et assurer la survie d’une famille sans homme, est ressentie comme un droit à réparation. Ainsi, la veuve de guerre n’est pas traitée comme une femme ordinaire. Si elle est l’objet de formes de protection, elle est aussi surveillée et au cœur d’enjeux qui la dépassent. C’est le droit à pension qui rend suspicieux les pouvoirs publics. Parallèlement se construit une inversion du regard social : les femmes mariées deviennent suspectes, notamment de démoralisation du soldat, alors que la prostitution devenue mal nécessaire valorise la femme qui assure le moral du soldat en survie constante.

En mariant les articles sur les féministes en guerre (Florence Rochefort) et l’itinéraire d’une pacifiste, Louise Bodin (Colette Cosnier) se pose la question de la place du féminisme dans une société en guerre. La guerre vient modifier l’horizon de revendication alors que les mouvements se développent et commencent à accumuler les acquis, et que la question du vote des femmes touche désormais les milieux parlementaires. Le ralliement à l’Union sacrée éteint momentanément les revendications et les femmes taisent leur appartenance sexuée au profit d’une identification dans la guerre et par la guerre. C’est par les hommes en guerre qu’elles définissent un statut : épouses, sœurs, mères, filles. Se construit dans la société et les associations féministes le sentiment de culpabilité à réclamer des droits dans un temps où d’autres impératifs commandent. Le féminisme s’empare alors de la question du patriotisme pour montrer qu’il ne s’y oppose pas. Les femmes entrent en masse dans les actions d’aide, de protection, de soutiens aux soldats, mais aussi à l’ensemble de la société touchée par les effets du conflit. Les féministes mettent même au service de ces missions leur expérience associative, leur habitude des démarches. Louise Bodin, est un exemple de la place d’une femme dans une situation d’anormalité par rapport à la guerre. C’est par une immersion dans la guerre et ses effets comme infirmière-major à l’hôpital, qu’elle devient actrice de mouvements féministes, proche de mouvements de gauche, le 31 octobre 1917, elle est nommée rédactrice en chef de l’hebdomadaire « La voix des femmes », dirigé par Colette Reynaud, dont la lutte contre la guerre devient le leitmotiv. Pour Louise Bodin, « Socialisme, suffragisme, pacifisme sont nécessairement liés au féminisme ». Ainsi les parcours originaux montrent l’ambiguïté des situations et la difficulté à conclure : mettre momentanément de côté le féminisme ou l’affirmer dans les deux cas du fait de la guerre.

Conclusions…

Dans « La guerre et après », Françoise Thébaud revient sur la problématique de l’émancipation. Elle confronte l’histoire aux étapes de l’historiographie (voir article La guerre de 14 a-t-elle émancipé les Françaises ? ). Dans les années 1970, les représentations de la femme dans la guerre laissent apparaître des nouveautés qui occupent les champs de la perception et de la compréhension au point de créer « une mémoire hagiographique de la mobilisation féminine », et la vision de la guerre émancipatrice. Dans les années 1980, les caractères superficiels et surtout provisoires des changements sont démontrés par des études, la guerre apparaissant comme conservatrice des positions antérieures au réel. Une perspective plus optimiste analyse aujourd’hui les stratégies des individus, par l’approche des subjectivités, en mettant en évidence les différences entre femmes, selon des approches variées (sociales, juridique, culturelle…). Alors les femmes sont-elles réellement émancipées ?

La conquête de leur corps par les femmes ne touche que des milieux restreints. Si la mode, des pratiques sportives, des coupes de cheveux, si la littérature ou d’autres arts montrent des changements profonds dans les formes d’expression et de représentation des femmes, « conquête d’une liberté d’allure et de mouvement », la législation contre l’avortement par exemple souligne l’emprise du social sur les corps. Ecartées des discussions de reconstruction d’après-guerre, des négociations de paix, la femme retrouve sa situation (d’éternelle ?) mineure.

Présentes dans le monde du travail comme produit de remplacement, assurant des missions jugées féminines, les femmes vivent la sortie de la guerre et le retour du masculin comme retour à la norme, une reconnaissance limitée dans une société encore dominée par les hommes. Quelques domaines montrent des modifications profondes comme l’art. « Les femmes artistes dans la guerre » (Evelyne Morin-Rotureau) montrent une guerre comme temps d’affirmation de la femme artiste avec passage d’une position de muse, non créatrice mais inspiratrice pour l’homme, à celle de femmes créatrices dans de nombreux arts, dont le théâtre, le cinéma…

Alors l’ouvrage par la diversité des thèmes permet de dresser des portraits des femmes en guerre, en comprenant que le pluriel est incontournable. Une autre nouveauté de l’ouvrage doit attirer le lecteur, elle tient aussi à la richesse de l’iconographie associée aux propos. Si ces documents peuvent être davantage et mieux présentés, ils offrent par leur diversité, leur originalité pour certains, un support très utile à la compréhension du propos des auteurs qui les mettent efficacement en perspective.

Françaises en guerre 1914-1918, Evelyne Morin-Rotureau (dir.). Autrement, octobre 2013.