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Compte-rendu de l'ouvrage « Août 14. La France entre en guerre »

Bruno Cabanes, Août 14. La France entre en guerre, Hors série Connaissance, Gallimard, 2014
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Bruno Cabanes dresse un tableau de l’entrée en guerre sous un angle original, celui d’un pays et de ses habitants saisis par la guerre. En utilisant des sources et des témoignages jusque-là inexploités (rapports préfectoraux, relations de police, correspondances privées, journaux intimes), il souhaite « faire revivre des passions, des espérances, des illusions que les historiens oublient souvent : la douleur des séparations et l’angoisse pour le lendemain, la peur de l’ennemi de l’intérieur, la menace de l’invasion » mais également montrer la violence inouïe à laquelle a été confrontée l’ensemble de la population dès les premiers jours de la guerre.

C’est par les récits faits par les contemporains que l’extrême gravité de la situation est perceptible. « Par le simple effet de trente mots griffonnés à la hâte, demain, pour la première fois depuis que la France est France, on verra, tranchées dans le vif, brusquement toutes les artères de la vie sociales. Demain, toutes les familles seront désorganisées. Demain, seront suspendues pour un temps illimité, toutes les œuvres, toutes les études, tous les travaux dans toutes les branches de l’activité intellectuelles, commerciales et financière (p 37). »

L’ouvrage (242 pages, notes comprises) se divise en huit chapitres : L’annonce, Visions de guerre, Rêves de paix, La cérémonie des adieux, L’épreuve du feu, L’ombre de la défaite, L’ennemi de l’intérieur, Peurs et rumeurs.

La guerre apparait comme probable pendant toute la période nommée a posteriori « La belle époque ». Pour autant, aux côtés de l’angoisse de la guerre bien présente et alimentée par une série d’événements (affaire de Tanger, crise d’Agadir, guerres balkaniques) coexiste une « foi ardente dans le progrès humain, matérialisée notamment par les grandes expositions universelles (p 50). » Avec la mort de Jaurès plus rien ne semble s’opposer à une entrée en guerre et c’est  le sens de  ce qu’écrit Louis Pergaud dans une lettre datée de 1er août : « Avec un grand citoyen qui était vraiment le meilleur des hommes et le plus éclairé des patriotes disparaît un des meilleurs conseillers du peuple de France et un des plus vigilants gardiens de la paix du monde. »

Au début du mois d’août, la peur de l’invasion allemande est très présente tant sur la zone frontalière qu’à Paris où quantité d’habitants prennent d’assaut les gares pour organiser leur départ de la capitale. Le 2 août, les hommes mobilisés se mettent également en route, rejoignent la gare la plus proche afin de rallier leur ville de casernement. « L’armée française était formée de « civils en uniforme » de soldats-citoyens encore profondément liés à leurs habitudes de temps de paix. C’était fondamentalement une armée de ruraux, dont l’identité était formée dans les limites de leurs terroirs, de leurs régions, de leurs « petites patries. » Pour tous ces hommes, qui retrouvèrent pour leur première nuit, les espaces, les gestes, les rituels de leur service militaire, ce n’était plus tout à fait la paix et pas encore la guerre (p 43). »

Avec le quatrième chapitre « L’épreuve du feu », Bruno Cabanes rappelle que les toutes premières semaines de la guerre, celles d’août, ont été les plus meurtrières pour ces hommes qui ne savaient rien de la guerre et qui étaient persuadés que la guerre serait courte. Les dix premiers jours d’août sont relativement calmes, les deux armées allemande et française se font face. Les affrontements qui ont lieu entre le 20 et 23 août sont parmi les plus meurtriers de la guerre. L’historien Contamine estime les pertes françaises à 40 000 morts et 27 000 pour la seule journée du 22 août. Août 1914, c’est la découverte de la mort de masse avec l’utilisation d’un nouvel armement qui fauche massivement. Les blessés ne sont pas évacués rapidement, les médecins ne sont pas formés pour soigner des blessures d’un genre nouveau. Les plans imaginés par l’Etat-major échouent, Paris est menacée par l’invasion allemande (le 2 septembre, l’armée allemande est à Senlis à 45 km de la capitale), « l’ombre de la défaite » plane et le rêve d’une guerre courte s’éloigne.

Les trois derniers chapitres de l’ouvrage sont consacrés à la peur de l’ennemi, démultipliée par les rumeurs qui circulent et contribuant à renforcer une vision haineuse de l’Allemand. Est également brossé une nouvelle physionomie d’une France qui se dessine après les premiers jours de combat.

L’ouvrage de Bruno Cabanes, d’une lecture très agréable, brosse un tableau complet des premières semaines du conflit et ouvre de nombreuses pistes de réflexions.

 

Bruno Cabanes, Août 14. La France entre en guerre, Hors série Connaissance, Gallimard, 2014