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Une famille photographe pendant la Grande Guerre, conférence de Laurent Véray au Collège de France

Autoportrait de Paul Résal. Plaque stéréoscopique de 1916.
© Fonds Résal
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

2000 lettres, 300 photographies échangées entre 1914 et 1918 par les huit membres de la famille Résal permettent de mesurer comment cette famille a traversé la guerre. L’étude du corpus constitue une immersion dans l’intimité d’une famille, mettant en lumière le parcours d’hommes et de femmes pendant la Grande Guerre. Laurent Véray, professeur en études cinématographique et historien de la Grande Guerre à Paris 3, articule sa conférence autour de quatre points principaux.

"C’est épatant cette photo qui permet de vivre ensemble un peu autrement que par la parole."

Agen - Dimanche 23 Mai 1915, lettre de Paul à Salem

 

 

 

Présentation de la famille Résal

Tout d’abord, il présente de façon détaillée la famille Résal (les parents, les quatre garçons et les deux filles) en insistant sur le parcours professionnel singulier du père, de Tunis à Bordeaux en passant par Lyon, parcours professionnel en partie accompli en Afrique du Nord, ce qui explique le choix des quatre prénoms arabes pour les ainés de la fratrie, témoignant en cela, d’une ouverture d’esprit exceptionnelle pour l’époque.

La spécificité des archives privées pour la recherche

Ensuite, appuyant son propos sur une sélection de photographies, il revient sur la spécificité de ce que l’on appelle les archives privées, archives personnelles, longtemps écartées des sciences humaines, mais qu’aujourd’hui, nombre de chercheurs étudient. « Ces archives permettent de mieux saisir les expériences quotidiennes, les pratiques ordinaires, les conduites individuelles et les émotions personnelles, de constituer des contre-sources, selon l’historien Philippe Artières ».

La photographie, moyen de communication privilégié en temps de guerre

Puis, il insiste sur la photographie, moyen de communication en temps de guerre, dans les familles. Cette pratique permet de communiquer avec ses proches (famille et amis) mais aussi de renforcer les liens, les sentiments et de rapprocher ainsi les deux fronts, avant et arrière. La photographie contribue à donner aux familles le sentiment de partager le vécu des soldats.

Les vues sont nombreuses et se partagent en deux grandes catégories et en cela, le corpus Résal ne fait pas exception. D’un côté, les images prises par les professionnels (Laurent Véray passe rapidement sur celles-ci mais présente quelques vues de la famille réalisée par des photographes professionnels) pour insister davantage sur les images prises par les photographes amateurs. Ces images sont parvenus jusqu’à nous en quantité impressionnantes car les soldats ont fait fi de l’interdiction de 1915 de prendre des vues. D’ailleurs, la Section photographique des armées, créée en 1915, encourage les soldats à lui envoyer une reproduction de leurs photographies pour archivage.

La photographie, pendant la guerre, est une pratique qui touche toutes les couches sociales. Les longues périodes d’attente sur le front permettent à la fois de s’initier ou de se perfectionner à la prise de vue mais également au développement photographique. Laurent Véray fait la démonstration que la photographie permet de créer du lien et de le maintenir,  elle témoigne également de l’expérience combattante mais aussi, elle montre qu’il subsiste une part d’humanité dans un univers de mort(s).

A l’arrière, l’image du soldat photographié permet de combler l’absence. La constitution d’albums retrace les parcours biographiques des soldats, traces pour les contemporains mais également pour la postérité.

Pratiques photographique et épistolaire intimement liées chez les Résal

Et enfin, dans la dernière partie de sa communication, Laurent Véray montre que l’articulation entre l’écrit et l’image est constamment présente dans la famille Résal, les lettres échangées faisant très souvent référence à la photographie. Elles témoignent de la place très importante occupée par l’image au sein de cette famille. L’exemple le plus marquant reste celui de Younès, fils mort au combat dès les premières semaines du conflit, et dont les photographies de lui prises avant la guerre sont reproduites et envoyées à la famille et aux amis. De cette pratique se dégage l’idée très forte que l’image photographique véhicule une trace de vie des chers disparus.

A partir de quelques exemples judicieusement choisis, Laurent Véray analyse rapidement une sélection de photographies de la famille Résal ; les liens avec la correspondance sont systématiquement faits. Il démontre comment la photographie est créatrice de sociabilité et comment, malgré l’absence, elle permet aux individus de dialoguer, de continuer à rester ensemble. Laurent Véray insiste sur le rôle de chacun des membres de la famille et présente le lien singulier qui unit chacun d’eux à la pratique photographique. La mère, Julie,  joue un rôle central notamment en achetant des appareils photos qu’elle envoie ensuite à ses fils sur le front. L’un des fils, Paul, aviateur, a une pratique artistique, quasiment professionnelle, réalisant entre autres, de stupéfiantes photographies des nuages à bord de son avion. L’une des sœurs, Shérifa, à Bordeaux, s’attache essentiellement à développer les films qui lui sont envoyés par ses frères.

Laurent Véray a réussi à faire la démonstration que le corpus de lettres et de photographies des Résal documente non seulement la vie des membres d’une famille mais permet également une meilleure compréhension de l’époque dans laquelle ils vivent.