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Les Somnambules, été 1914 : comment l'Europe a marché vers la guerre ?

Jeu des QuatrArmes
© Musée national de l'Education
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À l’occasion de la sortie de la traduction française  du livre Les Somnambules de Christopher Clark, la Maison Heinrich Heine, en coopération avec l’Institut historique allemand, a accueilli l’auteur australien le temps d’un débat1 modéré par l’historien Arndt Weinrich (IHA) sur « Les Somnambules, été 14 : comment l’Europe a marché vers la guerre », avec Nicolas Offenstadt, historien spécialiste de la Grande Guerre (Paris 1 Panthéon-Sorbonne) et Georges-Henri Soutou, membre de l’Institut de France. 

Les Somnambules, un succès critique ?

Le succès rencontré par Christopher Clark à la Maison Heinrich Heine est à la mesure de l’engouement du public pour son livre Les Somnambules en Angleterre, en France et surtout en Allemagne. Cet épais volume semble déjà être devenu le livre scientifique du Centenaire outre-Rhin, où il a été vendu à près de 100 000 exemplaires. Pourtant, l'ouvrage a suscité la polémique chez un certain nombre d’historiens.

Clark s’intéresse en effet aux origines de la guerre et tente de répondre, comme beaucoup avant lui, à cette question simple : comment l’Europe est-elle entrée en guerre ? L’auteur nuance la représentation dominante d’une responsabilité particulière de l’Allemagne dans le déclenchement de la guerre. On sait la violence de la « controverse Fischer », qui a agité la RFA dans les années 1960. Fritz Fischer, dans son livre Les buts de guerre de l’Allemagne impérialiste (1961), démontrait la volonté expansionniste de l’Allemagne à une époque où l’idée que le Reich n’était pas plus responsable qu’un autre pays de l’embrasement européen était bien ancrée dans la population. Pour un certain nombre d’historiens, le succès de Clark s’explique donc par l’absolution qu’il accorde aux Allemands en nuançant les thèses de Fischer : dans un processus de circulation mémorielle complexe, l’historien australien permettrait ainsi de décharger une partie de la culpabilité du Second conflit mondial à travers l’évocation du premier, en remettant l’Allemagne « dans le pot commun des nations » (N. Offenstadt).

Un récit narratif sur les origines du conflit

Reconnaissant volontiers le caractère assez peu novateur de son propos, Clark a cependant défendu, face aux questions de Nicolas Offenstadt sur l’originalité de son travail, deux éléments de son entreprise : d’une part, la profonde mutation du regard des sciences sociales sur l’histoire des conflits depuis la chute du communisme et le retour d’une multipolarité. La complexité de l’époque actuelle nous donne à comprendre, peut-être mieux qu’auparavant, celle de l’avant 1914 : la guerre, en s’éloignant, se rapproche. D’autre part, l’auteur a défendu son parti-pris narratif. Ecrire l’histoire européenne d’un conflit européen, tel était l’objectif de l’auteur australien. « Si nous ne réussissons pas à écrire cette histoire européenne », a conclu Clark, « alors nous aurons vraiment échoué ». Cette focalisation sur la « logique cumulative de la narration » événementielle a permis à l’auteur de justifier l’absence de références à une quelconque école théorique, que ce soit celle des systèmes internationaux ou celle de la théorie des jeux.

La démarche de Clark tente donc de sortir de la question stérile du « qui est coupable ? » pour lui substituer la question des interactions ; passer, en somme, du « pourquoi ? » au « comment ? », en remettant en cause la vision trop simpliste de chefs d’Etats comploteurs, qui auraient voulu la guerre de manière planifiée et maîtrisée. Pour Nicolas Offenstadt et Georges-Henri Soutou, cette idée – tout comme l’expression même de « somnambules » – tend à gommer deux éléments fondamentaux : le premier concerne l’avant-guerre et les plans qui furent mis en place en préparation consciente du conflit à venir ; le second concerne la place des opinions publiques, nationalistes ou pacifistes, qui n’apparaissent peu ou pas dans le récit de Clark, focalisé sur ces hommes d’Etat et ces diplomates « somnambules ». Pour l’historien australien, les opinions publiques n’avaient que peu d’influence dans les calculs des dirigeants, malgré l'attention qu’ils accordaient aux forces socialistes européennes. La conscience très limitée des dirigeants de l’époque envers les conséquences de leurs actes justifient pour l’auteur le titre des Somnambules. L’exemple des crises déjà désamorcées avant la crise de juillet et l’espérance déraisonnable en une guerre courte, après l’assassinat de Sarajevo, jouent dans le sens de cette prise de risque inconsidérée.

En clôture de la conférence

Interrogé sur le cas complexe de la Serbie, qui constitue un élément fondamental de son explication, Christopher Clark s’est également retrouvé confronté à la question de savoir si un nouveau conflit européen, ou entre la Chine et une autre puissance, était encore possible.  Malgré son refus de tirer une quelconque « leçon » de son livre, l’auteur s’est plié à l’exercice en plaidant pour une démarche d’humilité : se garder de « la condescendance du futur » envers les acteurs du passé. Et l’historien de conclure : « Nous ne sommes pas devenus plus malins » que les « Somnambules » de 1914.

1 Cet article propose un compte-rendu de la conférence, qui s’est déroulée le mardi 14 janvier 2014 à la Maison Heinrich Heine.