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La Grande Guerre et la vie des Juifs : expériences, crises et identifications

Campus de l'Université de Tel-Aviv.
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Une journée d’étude s’est tenue le 14 mai 2014 sur le campus de l’Université de Tel Aviv, sur un sujet peu exploré : "La Grande Guerre et la vie des Juifs : expériences, crises et identifications." Ce colloque a mis l’accent sur la façon dont, des deux côtés du conflit, la Grande Guerre a affecté la Palestine de l’époque, mais aussi la vie des juifs en général et des intellectuels juifs en particulier.

Le colloque a été organisé par les professeurs Billie Melman, titulaire de la Chaire Glasberg d’Etudes européennes, et Ruth Amossy, titulaire de la Chaire Glasberg de Culture française, qui ont toutes deux publié sur la Grande Guerre (et en particulier sur les femmes en 14-18), avec la participation des Amis français de l’Université de Tel-Aviv et de l’Institut français.

Les contributions

M. François Heilbronn, professeur associé à Sciences Po, Paris, et Président des Amis français de l’Université de Tel-Aviv, a lu en guise d’ouverture un hommage aux juifs de France morts pour la patrie en rappelant que sur une population de 190.000 juifs, il y a eu 40.000 combattants dont 7.500 tombés au champ d’honneur ; sur 65.000 juifs d’Algérie, 13.000 sont mobilisés dans les Zouaves ou les tirailleurs algériens, et 2.800 meurent au combat. Le professeur Pierre Birnbaum, de Paris-I Panthéon Sorbonne et éminent spécialiste de l’Histoire des Juifs de France (Les Fous de la République: Histoire des Juifs d’Etat de Gambetta à Vichy, 1992 ; Face au pouvoir : les Juifs et la politique, 2010), a traité de « La déification de l’Etat-Nation. Les juifs français pendant la Première Guerre mondiale ». Il a souligné que dans le cadre de l’Union sacrée, les idéologies nationalistes et antisémites qui s’étaient donné libre cours pendant l’Affaire Dreyfus, ont été reléguées à l’arrière-plan.

Dans un pays qui permettait à chacun de grimper aux plus hauts échelons de l’Etat sur la base du mérite, et où les juifs avaient déjà eu accès à des positions privilégiées dans l’administration et l’armée, des centaines de gradés juifs – colonels, capitaines, …- firent la guerre avec leurs camarades. Pierre Birnbaum a souligné que pour la première fois des juifs, désireux de s'intégrer à leur pays, ont été appelés à lutter les uns contre les autres dans des armées ennemies, et qu’ils l’ont fait sans hésitation. La découverte qu'il a faite en étudiant les témoignages des soldats français juifs de la guerre de 1914 est qu'ils ont fait montre, non seulement de patriotisme dans le sens de la disparition des particularismes (« Nous appartenons tous à la nation française »), mais même d’un nationalisme à la Barrès, attaché aux racines, à la terre et aux morts (il a relevé des expressions comme « nous allons mourir pour le sol français », « le sang français », « l'air que je respire », etc.) C’est cette intégration dans la nation qu’a reconnu Maurice Barrès lui-même, en intégrant pour la première fois les Israélites dans les « familles françaises » - une intégration utopique qui sera malheureusement remise en question une génération plus tard…

De l’autre côté des lignes ennemies, le Dr. Iris Rachmimov, spécialiste de l’histoire moderne de l’Europe centrale et de l’Est et professeur à l’Université de Tel-Aviv, a parlé des « juifs dans les camps civils et militaires : l’internement de masse durant la Grande Guerre ». Iris Rachmimov a publié en 2002 un ouvrage majeur sur les prisonniers de guerre en 14-18 qui traite de l’expérience de la captivité sur le front de l’Est, dont elle a tiré en 2012 un chapitre sur la captivité militaire pour la Cambridge History of Warfare. C’est à partir des documents amassés dans ce cadre qu’elle a évoqué l’expérience des camps en se penchant plus particulièrement sur la Russie, l’Allemagne et la Grande-Bretagne, à partir des témoignages écrits laissés par trois protagonistes juifs – le journaliste Israël Cohen, enfermé au camp de Ruheleben (The Ruhleben prison camp: a record of nineteen months' internment, by Israel Cohen  1917), du peintre d’origine autrichienne Paul Cohen-Portheim (Time stood still : My internment in England, 1914-1918, 1932) et Avigdor Hameiri, parti en 1921 pour la Palestine, où il a fait la guerre d’Indépendance de 1948) : il a combattu en 14-18 dans les rangs de l’armée ausro-hongroise et a été fait prisonnier par les Russes. (Hell on Earth, 1931).

« Comment une lettre a déterminé une vie: Chaim Weizman, la Grande Guerre et la Déclaration de Balfour » est le titre de la communication du Prof. Motti Golani de l’Université de Tel-Aviv, où il dirige le département d’Etudes israéliennes. Golani, auteur de plusieurs ouvrages sur Israel dont The End of the British Mandate in Palestine, 1948 (2009) et Two Sides of the Coin: Independence and Nakba 1948, Two Narratives of the 1948 War and its Outcome, (avec Adel Manna, 2011), a surtout évoqué la façon dont Chaim Weizman, élu en 1920 Président du mouvement sioniste mondial, a utilisé la Déclaration de Balfour du 2 novembre 1917 pour se positionner en présentant celle-ci comme issue de son initiative (il s’agit de la lettre bien connue du secrétaire d’Etat britannique Arthus James Balfour au Baron Walter de Rostchschild, à l’intention de la Fédération sioniste, déclarant que le gouvernement de sa Majesté envisageait favorablement l’établissement en Palestine, alors sous Mandat britannique, d’un foyer national pour le peuple juif, plus tard reprise sous le nom de Déclaration de Balfour).  Golani montre que Weizmann a également réussi à effacer de la mémoire collective l’arrière-fond historique de la Déclaration, en l’occurrence la Première guerre mondiale. Selon lui, en sa qualité d’homme de sciences juif, il aurait échangé avec Balfour l’acetone dont il avait le secret contre une promesse d’indépendance d’Israël…

Enfin, le Prof. Joseph Mali, titulaire de la Chaire Konrad Adenauer d’Histoire comparée de l’Europe, membre du département d’Histoire de l’Université de Tel-Aviv et auteur (entre autres) de Mythistory: The Making of a Modern Historiography (2003) a évoqué la vie et l’œuvre de l’historien de l’art Aby Warburg pendant les années de guerre. Après avoir introduit la vision “démonologique” de Warburg, il a exposé le projet que ce dernier avait mené dans sa bibliothèque de Hambourg où, avec l’aide d’une équipe de collaborateurs, il a réuni et catalogué des journaux, livres, pamphlets, photographies, timbres et autres documents d’origine allemande et étrangère, dans 72 boîtes qui font état d’aspects très divers de la guerre. C’est la façon dont cette collection a produit une interprétation particulière de la guerre que Mali a essentiellement mis en lumière.

Concert  du Centenaire de la Grande Guerre

La journée d’étude sur la Grande guerre a été suivie d’un concert très original de Célimène Daudet, pianiste, et Amanda Favier, violoniste, qui figurent parmi les plus brillantes dans la jeune génération de virtuoses français. Elles ont interprété les œuvres composées ou jouées par Lucien Durosoir dans les tranchées pendant la guerre, pour atténuer par la musique les souffrances de ses camarades envoyés avec lui au front. Une véritable découverte, qui a été très appréciée par le public.