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Vers la suprématie musicale française ? Le Conservatoire de Paris en temps de Grande Guerre

Extrait de la couverture de la première gazette des classes de composition du Conservatoire de Paris, en décembre 1915
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À partir du moment où il est décidé que le Conservatoire ouvrira, en octobre 1914, malgré l’état de guerre, il est acquis qu’il doit aussi servir la Nation en guerre. L’institution se voit attribuer un rôle capital dans la défense et la victoire de la culture française.  

Albert Dalimier, sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts s’adressant aux élèves du Conservatoire national lors de la remise des prix de juillet 1916 s’exclame : « Ainsi de toutes parts la volonté de triompher s’affirme. Vous sentez et je sens comme vous que nous sommes, vous et moi, à un poste de combat. Pour notre part, modeste, mais utile, nous lutterons pour servir jusqu’au bout notre admirable pays. Plus d’écoles, plus de querelles : place au travail et au talent, pour la renaissance de l’art français dans le monde. » Formule rhétorique classique dans le contexte de l’Union sacrée et par là d’intérêt modeste ? Ou alors au contraire, mise en ordre de bataille et poursuite de buts de guerre, musicaux ? Exhortations à se mobiliser encore.   

Dans un conflit total, la jeunesse et son éducation sont au cœur de la culture de guerre : les soldats consentent à la guerre, à la blessure, à la mort pour assurer aux générations suivantes un avenir de paix. Les écoles de musique n’échappent pas à l’appel à l’Union sacrée dans le sacrifice, jusqu’à la victoire. La régénération de la musique nationale ne concerne pas seulement les intellectuels, compositeurs renommés qui, de Camille Saint-Saëns à Claude Debussy sont entrés en guerre de manière retentissante, contre la musique de l’ennemi. La guerre, d’après Dalimier, doit donner une nouvelle jeunesse au Conservatoire : au sens figuré, elle mettrait fin à la sclérose institutionnelle; au sens propre, elle « créerait » des élèves appelés à devenir des «musiciens-nouveaux». La guerre aurait un pouvoir unificateur, « plus de chapelles, plus de querelles ». Elle imposerait la fin de l’individualisme si prégnant dans les conservatoires, où toute l’année scolaire est orientée vers l’affrontement lors des concours. Elle serait un événement essentiel qui permettrait d’achever la construction musicale nationale.

Une nation, une esthétique, un Conservatoire. Cette attente placée dans le système d’enseignement musical – créer des artistes complets, aptes à servir le pays et la musique nationale, forger une nation musicienne – est d’autant plus forte que la valeur sociale de l’activité musicale était plus contestée au moment de l’entrée en guerre. Face à la musique « austro-boche », favorisée par la « xénomanie » d’avant guerre, le Conservatoire est en charge de préparer la régénération de la musique française qui doit conduire à sa victoire et à l’établissement de sa prédominance, voire de sa suprématie dans le monde.  

Point de victoire musicale française sans musiciens français. Or, la crise des effectifs liée à la mobilisation et à l’état de guerre, ne cesse d’inquiéter à mesure que la guerre dure. En octobre 1914, les classes de cuivre ou de contrebasse, entièrement masculines, sont désertes. En 1916 et 1917 on se prononce alors pour le remplacement de la moitié des effectifs mobilisés. On ne va pourtant pas jusqu’à ouvrir en grand les portes du Conservatoire à l’élément féminin : persistance de vieux préjugés qu’on ne peut envisager de combattre en un temps de virilisation, comme celui de la guerre.  

Temps de virilisation, temps militarisé au Conservatoire. Si la réforme de 1915 s’inscrit en partie dans la continuité de ce que Gabriel Fauré avait impulsé en 1905, elle est aussi marquée au sceau de la guerre : le renforcement de la place du cours d’Histoire de la Musique (à l’allemande), de la discipline, jusqu’à l’excès, ou la surveillance accrue des élèves étrangers constituent les bases d’une politique pédagogique de guerre. « Travaillez, mais en travaillant, dites-vous bien que vous ne travaillez pas seulement pour vous mais pour le pays. » déclarait Dalimier. Il était clair que le dilettantisme n’avait plus sa place en un temps où chacun devait accepter le sacrifice pour la survie de la Nation.       

La notion de sacrifice, au centre de la culture de guerre, a pour pendant celle de reconnaissance. Or l’économie de la reconnaissance faisait nécessairement s’écrouler le mythe de l’Union sacrée au sein de la communauté scolaire puisqu’il fallait hiérarchiser les sacrifices : quel était des jeunes étudiants le plus méritant ? Celui qui avait perdu un bras au front, ou celui qui avait subi l’excessive rigueur des nouveaux règlements, celle des hivers et de la faim dans la capitale ? Le temps de la démobilisation bouscule alors l’institution : les classes sont pleines de jeunes ou très jeunes élèves, mais aussi de ces musiciens-poilus, longtemps adulés, tant qu’ils étaient absents, qui revenus du front, abîmés, sont aussi animés d’un « désir violent des lendemains ». Les étrangers ; ou ceux qui ont échappé, plus ou moins indument, à la mobilisation ; les femmes dans une moindre mesure, occupent les places que les aspirants de 1914, que les élèves et anciens élèves, envoyés aux tranchées, revendiquent légitimement en raison du sacrifice combattant de quatre années. L’avalanche de Premiers Prix et Prix d’Excellence décernés en 1919 et 1920 répond opportunément au besoin de désengorger les classes surchargées : mais pour autant, ces prix sont-ils un viatique pour la réussite professionnelle ? La direction du Conservatoire se refuse à entrer sur cette voie, et le Ministère des Beaux-Arts pas plus. 

Phénomène de décompensation, possiblement : toutes les belles idées, non pas seulement de victoire mais de conquête musicale demeurent lettre-morte, au Conservatoire. Et c’est finalement en dehors du Conservatoire de Paris que les projets d’ouvrir, plus largement, l’enseignement musical français aux étrangers ou de propulser les musiciens français à l’étranger trouveront leur concrétisation.

Pour aller plus loin

> Dans le cadre du projet Paris-Manchester porté par le CNSM et le RNCM, une exposition virtuelle bilingue est disponible en ligne : "Conservatoires en guerre"