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La Grande Guerre des assiettes en 1917

Tout au long du premier conflit mondial, les Alliés comme leurs adversaires ont utilisé un moyen méconnu pour soutenir le moral des populations : la paisible assiette historiée, ornement des tables au XIXe siècle, s'est vue soudain mobilisée et muée en un objet hautement patriotique engagé dans une véritable "Grande Guerre des assiettes". Retrouvez ci-dessous un extrait du chapitre 5 du beau-livre La Grande Guerre des assiettes paru en 2016 aux éditions PUPS, sous la direction de Jean-Pierre Chaline.

L’année 1917 est probablement celle où l’illustration des assiettes se distancie le plus de l’actualité tant politique que militaire. Est-ce une lacune dans notre corpus ou véritable absence, face à une guerre qui n’a que trop duré sans qu’on n’en voie encore l’issue ? Rien en tout cas, à notre connaissance, chez l’adversaire pour figurer le nouveau souverain K und K Charles Ier, qui succède au très vénéré François-Joseph mort à 86 ans le 21 novembre de l’année précédente. Rien non plus pour célébrer la déroute italienne de Caporetto en octobre 1917, ni même l’effondrement de l’armée russe consécutif à la révolution, chance offerte à l’Allemagne de ne plus avoir à lutter sur deux fronts. Et encore moins de témoignages, cela va sans dire, du côté français, ni l’échec meurtrier de l’offensive Nivelle au Chemin des Dames ni les mutineries qu’il suscite ne prêtant vraiment, dans le genre iconographique, à quelque « cocorico ».
Une seule assiette ose ajouter « Aisne » aux plus glorieux « Marne » et « Verdun ». Le propre de cette année marquée plus que jamais par la lassitude et le découragement est cependant l’apparition, dans l’imagerie des assiettes, d’un thème iconographique nouveau avec l’évocation des difficultés de ce qu’il est convenu d’appeler l’« arrière ».

En Allemagne, où les pénuries sont devenues gravissimes, notamment sur le plan alimentaire du fait du blocus maritime allié, une assiette conservée au musée de Meaux et titrée « 1914-17 » nous montre une fillette taillant avec parcimonie une miche de pain noir, avec cette légende : « Mieux vaut le pain “K”, que pas de pain du tout » : allusion directe aux restrictions et à la nécessité de se contenter d’un Kriegsbrot, pain de guerre mêlant à la farine devenue rare divers compléments végétaux comme la pomme de terre. L’image de l’enfant en costume folklorique et les fleurs qui l’entourent sur l’aile suggèrent cependant qu’on accepte ce sacrifice et que l’on garde le moral, une autre assiette vraisemblablement contemporaine, avec un angelot vidant de sa hotte de Noël non seulement peluches et poupées mais aussi canon, avion et tambour aux couleurs nationales, confirmant cet état d’esprit.

C’est cependant en France qu’un semblable thème connaît le plus grand écho, essentiellement à travers les assiettes produites à Quimper pour le Cercle du soldat du VIe arrondissement parisien. Émanant, on l’a vu, d’élèves des cours d’art décoratif, leurs dessins traduisent mieux que ceux des professionnels attitrés – objet peut-être d’une certaine autocensure – l’ambiance de l’arrière et les difficultés des civils. Reproduits sur commande, en nombre limité, ils sont plus aptes qu’une production industrielle, soucieuse de plaire à la plus large clientèle et de ne pas indisposer les autorités, à refléter contraintes et problèmes de la vie quotidienne dans un pays en guerre. Ainsi des restrictions alimentaires, mises en place également ici avec un rationnement peu à peu étendu au pain, à la viande et aux autres denrées : une assiette légendée « Demain… aujourd’hui » (image n°1) oppose, sur son milieu, la surabondance d’un plateau chargé de fruits et de bouteilles à une ronde d’obus ornant son aile. Ainsi des combustibles : sous le titre « La crise du charbon » (image n°2), on voit deux femmes et un enfant tenter de se réchauffer près d’un radiateur sans doute froid, tandis que sur l’aile, des trains chargés de houille roulent vers les usines d’armement du Creusot avec la mention « réquisitions de guerre ». Et, plus généralement, mais avec un brin d’ironie, une autre assiette proclame, dessin à l’appui, « Pour la Victoire, économisez les bouts de chandelle » (image n°3)

Autre thème volontiers développé, l’espionnite : « Taisez-vous, méfiez-vous – Les oreilles ennemies vous écoutent », légende commune à deux assiettes, l’une avec deux gamins bavards que guettent des hommes verts à casque pointu (image n°4), l’autre avec deux jeunes femmes qui tentent de restreindre leur penchant naturel à la conversation comme si elles voyaient les têtes d’Allemands répétées en nombre sur l’aile (image n°5). Une seule fois apparaît la censure sous les traits d’une femme aux yeux bandés et armée d’énormes ciseaux image n°6) : « Je me nomme Anastasie, / C’est un chouette nom, / Je suis celle qui raccourcit, / Ce qui en dit trop long ». Sur l’aile sont représentés les journaux, Le Temps, Le Matin, L’OEuvre, Excelsior, L’Homme enchaîné…

Soulignant ainsi les contraintes et difficultés de l’heure, ces assiettes n’expriment pas pour autant une lassitude. Plusieurs se font l’écho des appels à souscrire aux emprunts d’État, aux bons de la Défense nationale, et à verser son or pour la victoire. Dans le même esprit que de très célèbres affiches vantant ces placements patriotiques, parfois quasiment copiées image n°7), telle présente une pluie d’or tombant des bas de laine et autres portefeuilles dessinés sur l’aile vers l’inévitable canon de 75 (image n°8) ; telle autre intitulée « Le jeu de l’or » (image n°9) montre sur l’aile de petits personnages ayant pour tête une pièce de ce précieux métal et cavalcadant parmi les obus ; une autre encore image n°10) les fait alterner avec le nom des grandes batailles : La Marne, Champagne, Verdun, L’Yser, La Somme, L’Aisne… D’autres assiettes de ce même Cercle du soldat illustrent le rôle des femmes, en lien de correspondance apprécié avec les combattants (voir chap. II, fig. 94), envoyant des colis – d’où l’ironique « Déception du filleul » recevant la photo de sa marraine de guerre au lieu du tricot espéré (image n°11) –, se dévouant auprès des blessés – l’aile alterne potions, compresses, bandages et drapeaux (voir épilogue) – et préparant par leur maternité « La France de demain » (image n°12). Notons la composition naïve, presque enfantine, de cette dernière faïence : autour du chou d’où, comme on disait volontiers alors, naît évidemment un garçon, dansent les visages, mêlant armes et générations, d’un jeune chasseur alpin, d’un marin ou d’un territorial à barbe déjà blanche ; la France continuera d’être défendue…

Nul défaitisme par conséquent, et nulle écoute aux suggestions de paix négociée qui s’esquissent en cette année 1917 : « Boiteuse ? Nous n’en voulons pas », proclame une autre assiette de ce Quimper, figurant la paix escomptée par certains sous les traits d’une femme entre deux béquilles (image n°13). Une autre encore, avec un simple casque entouré de lauriers, ouvre un registre pas encore exploité ici : « Pour la justice et pour le droit » (voir chap. V, fig. 305). Refus d’une paix de compromis, légitimité affirmée de la cause, on rejoint ici le patriotisme sans faille d’une Madeleine Zillhardt, fervent soutien aux heures critiques de l’irréductible Clemenceau, avec sa très réaliste assiette « Bravo Tigre » (image n°14).

Si, sur le front de l’Est, la décomposition de l’armée russe sous le coup du mouvement révolutionnaire et l’ouverture, en décembre 1917, de négociations en position de force avec le nouveau pouvoir bolchevik sont une extraordinaire aubaine pour les puissances centrales, à l’Ouest, l’entrée en guerre des États-Unis aux côtés des alliés, décidée le 2 avril de la même année, ouvre de grands espoirs, à défaut d’être encore d’un réel renfort. C’est précisément le thème de nouvelles faïences de Quimper, réalisées fin 1917 toujours pour le Cercle du soldat du VIe arrondissement parisien. On y découvre, dans un genre naïf, deux enfants s’écriant bien prématurément devant une femme vêtue de la bannière étoilée, « C’est elle qui nous rendra papa » (image n°15), la même étant qualifiée ailleurs de « grande marraine » (image n°16) ; ou, de façon plus équivoque mais non sans rapport avec certaine réalité, un Uncle Sam assis dans le plateau d’une balance avec un sac d’or, entouré d’une farandole de jeunes femmes : « Le nouvel arrivant » image n°17).

Madeleine Zillhardt, toujours enthousiaste, y ajoutera de son côté l’année suivante un décor en forme de coeur avec cette légende : « Leur coeur s’est enrôlé, 4 juillet 1918 – Jour radieux de l’indépendance », ajoutant dans son style riche en réminiscences révolutionnaires « Sachons vaincre ou sachons mourir » (voir chap. V, fig. 278). Plus classique, une faïence « 1917 – Gloire à l’Amérique » montre une statue de la Liberté avec les mots « Liberté, Civilisation » image n°18), tandis que sur une assiette « lentille » d’inspiration plus fantaisiste, l’aigle allemand perd sa couronne et se déplume à la vue de la Bannière étoilée (image n°19).

> A lire aussi :  D'un média de faïence du XIXe siècle à l'assiette mobilisée de 1914-1918, extrait de "La Grande Guerre des assiettes", Jean-Pierre Chaline, éditions PUPS

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1. Gassler, "Le jeu de l'or", manufacture Henriot (Quimper)

2. Daujat, "Demain... aujourd'hui" : les restrictions alimentaires en France, manufacture Henriot (Quimper), coll. Parent de Curzon

3. Silvestre, "La crise du charbon", manufacture Henriot (Quimper), coll Parent de Curzon

4. De Coter, "Pour la Victoire, économisez es bouts de chandelle !" : des privations pour la Victoire, manufacture Henriot (Quimper), coll. Parent de Curzon

5. Cerrina, "Taisez-vous, méfiez-vous - Les oreilles ennemies vous écoutent", manufacture Henriot (Quimper), coll. Parent de Curzon

6. Daujat, "Taisez-vous, méfiez-vous ! - Les oreilles ennemies vous écoutent", manufacture Henriot (Quimper), coll. Parent de Curzon

7. De Coster, "Je me nomme Anastasie...", manufacture Henriot (Quimper), coll. Parent de Curzon

8. "Pour la France, versez votre or - L'or combat pour la victoire", coll. part.

9. M. Despatin, "Pour la Victoire" : viser les bas de laine, manufacture Henriot (Quimper), coll. Parent de Curzon

10. Gassler, "L'or soutient l'honneur de nos drapeaux", manufacture Henriot (Quimper), coll. Parent de Curzon

11. Breton, "Déception du filleul" : une photo au lieu du tricot espéré, manufacture Henriot (Quimper), coll. Parent de Curzon

12. Migard, "Vive la France de demain !", manufacture Henriot (Quimper), coll. Parent de Curzon

13. Marsault, "Boiteuse ? Nous n'en voulons pas" : la Victoire ou rien, manufacture Henriot (Quimper), coll. Parent de Curzon

14. M. Zillhardt, "Bravo Tigre !", Coll. Parent de Curzon

15. M. Despatin, "C'est elle qui nous rendra Papa - Etats-Unis" : l'Amérique, un espoir (Quimper); coll. Parent de Curzon

16. M. Mouillot, "La grande marraine" (Quimper), coll.part.

17. Daujat, "Le nouvel arrivant" : les succès de l'Oncle Sam (Quimper), coll. Parent de Curzon

18. "1917 - Gloire à l'Amérique" (Choisy-le-Roi), coll. Parent de Curzon

19. A. Charneau, la bannière étoilée déplume l'aigle allemand (Quimper), coll. part.

20. "Vivent les Alliés - Unis contre a barbarie, 1917" : avec les Etats-Unis s'esquisse une croisade (Digoin-Sarreguemines, pour les Grands Magasins du Printeps), coll. Parent de Curzon

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Presses de l'université Paris-Sorbonnes
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