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La mort de Debussy vue depuis Vienne

Article du critique musical Julius Korngold sur la mort de Debussy, paru dans la "Neue Freie Presse"
© La Contemporaine / BDIC
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Mort à Paris le 25 mars 1918, Claude Debussy, l'un des plus grands compositeurs français de la période impressionniste était trop âgé et malade pour s'engager sur le front en 14-18, ce qui ne l'a pas empêché de s'engager à l'arrière, sur le plan artistique, avec la composition de plusieurs oeuvres patriotiques. Comment cet anti-wagnérien, auteur de Pelleas et Mélisande, La Mer ou encore Ode à la France, a-t-il été perçu outre-Rhin ? Dominique Bouchery, chargé des Fonds en langue allemande à la Contemporaine (ancienne BDIC), a retrouvé une pépite d'archive du critique musical Julius Korngold, qui publia en mars 1918 une nécrologie du compositeur dans la "Neue freie Presse", grand quotidien autrichien. 

Présentation de l’archive

Il s’agit d’une coupure de presse datée du 30 mars 1918 découpée dans la Neue freie Presse, le grand quotidien autrichien principalement lu dans les cercles de la bourgeoisie libérale à l’époque de la Monarchie des Habsbourg. Cette coupure est extraite du Fonds du BEPE (Bureau d’étude de la presse étrangère), dit «Cartons verts », un Fonds entré très tôt dans l’histoire de La contemporaine/ BDIC. Il s’agit d’un Fonds de plusieurs centaines de cartons réunissant l’ensemble de la documentation rassemblée, traitée, et classée dans de nombreux pays par les agents du Bureau d’étude de la presse étrangère organisé par Julien Cain (futur administrateur de la Bibliothèque nationale) dès 1915. Ce fonds, qui comprend des milliers de coupures de presse de tous pays en langue originale, offre une « photo d’époque » très exhaustive et suggestive[i]. Il était principalement destiné, à l’époque, à informer de façon fiable les élites et cercles décisionnaires français sur l’état de l’opinion publique des pays couverts.

Dans le carton « Autriche-Hongrie 1915-1921 Documents concernant la France » (cote F delta 801/12), on trouve donc dans une chemise portant le titre « Personnalités françaises » cet article de la Neue freie Presse signé de Julius Korngold. La lecture attentive de ce texte est fort instructive du point de vue de ce qu’elle nous apprend sur les relations musicales franco-allemandes de l’époque, sur la manière dont la propagande nationaliste infuse les milieux artistiques et mobilise les individus.

Julius Korngold est un critique musical très influent à Vienne, capitale musicale par excellence. Il écrit dans la NFP de 1902 jusqu’en 1934, et doit émigrer aux Etats-Unis après l’Anschluß. L’article qu’il consacre à Claude Debussy est un long article dans lequel la mort du compositeur n’est pas même mentionnée, ce qui peut sembler curieux dans une nécrologie. Il s’agit en fait d’un long texte rétrospectif sur la carrière de Debussy qui analyse aussi la réception de l’œuvre du compositeur en Autriche et la contextualise dans l’histoire musicale des deux pays. On n’analysera pas ici les commentaires musicologiques du critique, mais on s’intéressera en revanche aux champs sémantiques déployés, à la façon dont J. Korngold arbitre en quelque sorte le match musical franco-allemand de ce début de siècle.

Claude Debussy pris dans la guerre… des esthétiques musicales

Il faut sans doute rappeler que, si Debussy n’a pas été combattant sur le front, il l’a été à l’arrière aussi bien par les déclarations nationalistes tonitruantes que l’on trouve dans sa correspondance[ii] que par un certain nombre d’œuvres à caractère patriotique qu’il a produites[iii]. Au début de la guerre, il sombre dans un anti-germanisme violent qui se traduit par des paroles sans équivoque :

« Depuis que l’on a nettoyé Paris de tous ses métèques, soit en les fusillant, soit en les expulsant, c’est immédiatement devenu un endroit charmant. Et l’on [n’] y rencontre vraiment plus que le minimum de muffles […] »

De façon plus générale Debussy se positionne alors comme le chef de file de la renaissance de la musique française. Comme l’écrit le pianiste Philippe Cassard, il entend balayer « les derniers soubresauts  d’un néoromantisme français paresseux et lourdingue  qui lorgnait décidemment trop du côté de Wagner »[iv]. Debussy s’insère ainsi dans l’histoire longue du dialogue musical franco-allemand dont l’avènement de la Première Guerre ne fait que raviver les antagonismes culturels préexistants. Les oppositions entre écoles nationales musicales ont en effet commencé bien avant le XXe siècle[v]. Richard Wagner, qui est mort en 1883, constitue, de par son importance dans l’histoire de la musique récente, le point de référence le plus immédiat à l’aune duquel se mesure la valeur des compositeurs du temps présent. Debussy présente la particularité d’avoir été successivement wagnérien et « anti wagnérien » : il a fait à la fin des années 1880 le pèlerinage à Bayreuth mais dès 1902, il considère qu’il faut composer « après Wagner et non pas d’après Wagner »[vi].

Debussy tel que Korngold le voit : l’image de l’autre

Le texte de Julius Korngold est tout imprégné de ces antagonismes franco-allemands que ravive la guerre. Ceux-ci s’expriment principalement sur deux plans simultanés qui réactivent des stéréotypes bien connus.

Ainsi, on note d’une part l’utilisation générale d’un vocabulaire guerrier pour évoquer un milieu, la sphère musicale, et Debussy lui-même, qui paraissent pourtant assez éloignés des problématiques du conflit. Le compositeur est ainsi décrit comme un « combattant du modernisme musical parisien »[vii]. Plus loin, Julius Korngold  parle d’« une capitulation de Paris devant la musique allemande »[viii] Lorsque Korngold dénie à Debussy la capacité d’avoir réussi à s’émanciper de Wagner, et même de Beethoven, comme celui-ci prétendait le faire en écrivant Pelléas et Mélisande, il utilise encore le commentaire « Freilich, so weit trug die Kanone doch nicht », autrement dit la musique de M. Debussy est un canon dont la portée n’est pas aussi grande que ce qu’il prétend. On ne peut guère s’empêcher de penser au fait qu’au moment où Debussy  succombe à son cancer le 25 mars 1918, Paris est sous la menace des tirs de la « grosse Bertha ». Il y a donc dans l’article de Julius Korngold un curieux mélange des genres dans le sens où le propos musical est « contaminé » par la sémantique guerrière.

Un autre aspect est la façon dont Korngold (dé)qualifie le dessein musical de Debussy en mobilisant, sans la nommer, l’opposition classique masculin / féminin qui caractérise classiquement le rapport Allemagne / France[ix]. Ainsi la musique du compositeur français, qualifiée d’impressionniste, est-elle présentée comme « dénuée de substance », très « raffinée », « nerveuse »... Même une œuvre reconnue majeure comme Pelléas et Melisande ne se trouve pas épargnée par cette « faiblesse » constitutive : « l’élément mélodique est réduit à un mélisme anémique, s’étiole jusqu’à devenir un ornement, une fioriture […] »[x]. En clair, la musique de Debussy est accusée de manquer d’ampleur, d’épaisseur, de force. La rhétorique virile guerrière est prolongée par ce jugement sans appel : malgré tous ses efforts pour renouveler l’écriture musicale de fond en comble et damer le pion au génie musical allemand, Debussy laisse une œuvre inachevée dont le principal mérite nous dit encore Korngold réside dans la brièveté de ses pièces : « A part cela, la brièveté est le sel de sa musique ».[xi]

Bilan : la musique allemande l’emporte…

Même si l’ensemble est fort sévère, tout n’est pas unanimement dépréciatif dans l’article de J. Korngold. Debussy est reconnu par le critique comme étant l’artiste français le plus talentueux des vingt dernières années. Il admet par ailleurs que le compositeur français a fait école ou trouvé des successeurs, en Autriche-Hongrie (Josef Suk, en Tchéquie, Béla Bartók en Hongrie), en Angleterre (Frederick Delius, Christopher Scott), en Russie (Scriabine), en Espagne (Albeniz, de Falla)… Mais le verdict final est sans appel : si Debussy a de la personnalité et de la singularité en tant que musicien, il n’est pas « musicien né ». Et Korngold d’en appeler à Romain Rolland dont le Jean-Christophe évoque « ceux qui ont la hardiesse de nous parler non pas seulement en tant qu’artiste, mais en tant qu’homme » Et d’ajouter « Là où un thème de Beethoven ou ne serait-ce qu’une mélodie pure de Schubert nous parle, l’œuvre entière de Debussy pâlit »[xii]

On aura compris que la notice que Julius Korngold publie à l’occasion de la mort de Claude Debussy vaut surtout par le reflet de l’époque qu’elle nous livre, par ce qu’elle restitue du dialogue musical franco-allemand en 14-18. Les diatribes nationalistes de Debussy trouvent, après sa mort un répondant acerbe et cruel en la personne de Julius Korngold.

[i] Pour une présentation détaillée du Fonds du BEPE, se reporter à la présentation de l’Inventaire dans Calames ainsi qu’à « Bureau d’études de la presse étrangère 1915-1922 (Allemagne, Autriche, Italie, Russie et conférences internationales) » in Matériaux pour l’histoire de notre temps, n°24, 1991, p. 2-4.

[ii] Claude Debussy, Correspondance (1872-1918), Gallimard, 2005. On trouvera les principales citations concernées dans : Bénédicte Percheron  « Claude Debussy, musicien français » : les années de guerre d’un compositeur, Conférence à l’ESPE de Rouen, 12 févier 2014 (HAL, archives-ouvertes.fr), Annette Becker, « Debussy en Grande Guerre », in Regards sur Debussy, sous la direction de Myriam Chimène et Alexandra Laederich, Fayard, 2013, p. 57-68.

[iii] Citons notamment « Berceuse héroïque » pour rendre hommage à S.M. le roi Albert 1er de Belgique et à ses soldats, 1915 ; « Noël des enfants qui n’ont plus de maisons », 1915 ; « Ode à la France » sur un texte de Louis Laloy, restée inachevée, 1917.

[iv] Philippe Cassard, Claude Debussy, Actes Sud, 2018, p. 109.

[v] Cf. B. Percheron, ibidem.

[vi] Claude Debussy, « Pourquoi j’ai écrit Pelléas » [1902], repris dans Monsieur Croche, Gallimard-L’Imaginaire, 1971.

[vii] « Kombattant der Pariser Musik-Moderne ».

[viii] « Kapitulation von Paris vor der deutschen Musik ».

[ix] Sur ces aspects, voir: Claire Aslangul, Stéphanie Krapoth, Les relations franco-allemandes en perspective - Sources, méthodes et temporalités pour une approche des représentations depuis 1870, Presses universitaires de Franche Comté, Besançon, 2015 ; Reinhard Dietrich, Walther Fekl, Jean-Claude Gardes et Ursula E. Koch, « Le regard personnel et le regard de l’autre. L’image de l'Allemagne et de la France dans la caricature depuis 1945 avec des retours en arrière historique », Centre virtuel de la connaissance sur l’Europe, [en ligne, consulté le 15 mars 2018].

[x] « Das melodische Element ist zum anämischen Melisma, zum Ornament und Schnörkem verkümmert »

[xi]« Sonst ist Kürze die Würze seiner Musik ».

[xii] « Debussys Lebenswerk verblaßt, wenn ein Beethovensches Thema oder auch nur eine herzliche Melodie von Schubert zu uns spricht ».