Espace scientifique > Arts > La Grande Guerre des assiettes

La Grande Guerre des assiettes

Job, "Le Mitrailleur" : hommage aux fusiliers-marins, manufacture A. Lanternier et Cie (Limoges), col. Parent de Curzon
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Tout au long du premier conflit mondial, les Alliés comme leurs adversaires ont utilisé un moyen méconnu pour soutenir le moral des populations : la paisible assiette historiée, ornement des tables au XIXe siècle, s'est vue soudain mobilisée et muée en un objet hautement patriotique engagé dans une véritable "Grande Guerre des assiettes". Retrouvez ci-dessous un extrait du beau-livre La Grande Guerre des assiettes paru en 2016 aux éditions PUPS, sous la direction de Jean-Pierre Chaline.

D'un média de faïence du XIXe siècle à l'assiette mobilisée de 14-18

Héritages et transformations d'un objet familier

Quoi de plus commun, de plus répandu qu’une assiette ? C’est bien la raison pour laquelle cet objet familier réservé en principe à la table avait pu devenir au xixe siècle grâce à une technique nouvelle de décor – le transfert d’images imprimées dont les décalcomanies pour enfants nous offrent le principe – le vecteur efficace de toute une information bien plus rapidement diffusée, et à un bien moindre prix, que par le passé avec une illustration peinte manuellement. Ainsi produite de façon semi-industrielle, l’assiette historiée imprimée avait séduit d’abord, dans ses premières expressions sous l’Empire puis la Restauration, une élite aisée, instruite, sensible à la nouveauté, ravie d’y voir figurés des monuments célèbres, des scènes mythologiques ou encore l’illustration de romans à succès comme Paul et Virginie. Lui avait succédé une clientèle simplement bourgeoise, appréciant d’y voir illustrés tant les « Trois Glorieuses » de 1830 ou le « Retour des Cendres », dans le genre épique ou mémoriel, que des scènes amusantes de la vie quotidienne comme les humoristiques « Plaisirs de Paris ».

Sous le Second Empire, c’est la France rurale qui est à son tour conquise, l’assiette historiée – celle en particulier de Sarreguemines avec le très bonapartiste fabricant Alexandre de Geiger – contribuant à l’ancrage d’un régime dont elle présente volontiers les fastes, les succès militaires ou les réussites  matérielles. La Troisième République enfin voit l’ultime popularisation d’un objet devenu très bon marché et par conséquent accessible à tous, mais dont l’inspiration, souvent, tombe au niveau des grosses plaisanteries et blagues de comptoir, les classes aisées tendant dès lors à délaisser un produit devenu trop commun.

Fin d’un cycle ? Décadence amorcée comme, à la même époque, pour ces cotonnades à décor imprimé dites « indiennes » longtemps si appréciéess ? C’est ce qu’on pouvait croire jusqu’à la mise en évidence d’un regain inattendu durant la guerre de 1914-1918. Car voici que ce premier conflit mondial, par son impact immense sur des populations entières, relance le succès d’une vaisselle historiée devenue par trop banale, en l’élevant d’un coup au rang d’objet patriotique, avec de nouveaux thèmes d’illustration et une clientèle remotivée. Mais dans quelles conditions ? Sur quels fondements ?

Produite en quantité croissante avec un incontestable succès tout au long du xixe siècle, l’assiette historiée imprimée avait pu jouer alors, en quelque sorte, le rôle de média auprès de populations encore imparfaitement alphabétisées, plus sensibles à l’image qu’à l’éventuelle lecture d’une presse longtemps coûteuse et médiocrement distribuée hors des villes. Son délai de fabrication relativement rapide lui permettant de suivre sans retard excessif les grands événements, c’est notamment par elle, six mois, un an après tout au plus, qu’on pouvait jusqu’au fond des campagnes découvrir le visage des nouveaux princes ou présidents et se faire quelque idée de la guerre de Crimée ou de l’exposition universelle. En même temps, une conservation souvent plus soigneuse que pour une simple estampe et un usage répété surtout comme assiette à dessert en faisaient un moyen durable d’imprégnation des esprits, qu’il s’agisse de transmettre un message politique, d’exalter quelque personnage historique comme Jeanne d’Arc quelque gloire littéraire comme Victor Hugo ou encore d’affirmer règles morales et articles de foi. Tout un colloque, tenu à la Sorbonne en novembre 2008 sous l’égide du Centre de recherche en histoire du XIXe siècle (universités Panthéon-Sorbonne et Paris-Sorbonne) et suivi d’une publication sous le titre Un média de faïence. L’assiette historiée imprimée, en a fait la démonstration détaillée.

Mais est-ce encore le cas au début du siècle suivant ? L’instruction élémentaire généralisée, le journal désormais à « un sou » (5 centimes) bien plus largement diffusé, des progrès techniques offrant un accès beaucoup plus facile à l’image papier à travers magazines, livres illustrés ou même bandes dessinées, tout cela tend à ramener l’assiette à son modeste rôle de vaisselle, ou à celui d’objet souvenir ramené de Lourdes ou du Mont-Saint-Michel. Et si l’on édite encore des séries inspirées par l’actualité, comme sur la guerre du Transvaal entre 1899 et 1902, le gros de la production s’oriente vers des scènes comiques d’assez bas étage qui, pour plaire encore à une clientèle très populaire, n’en témoignent pas moins de la décadence d’un objet en train de passer de mode, du moins dans sa technique et sa présentation traditionnelles. Car, confrontés à cette désaffection, les fabricants d’assiettes vont chercher à en relancer l’attrait avec par exemple la forme en « lentille » qui, en effaçant l’aile et le marli, offre une plus grande surface à la scène principale, et surtout avec un recours de plus en plus fréquent à la couleur, qu’il s’agisse de représenter les châteaux de la Loire, la vie de Jeanne d’Arc ou telle pièce de théâtre à succès.

Un tel effort est très marqué dans une manufacture novatrice comme celle de Sarreguemines, devenue allemande avec le traité de Francfort mais qui, exportant massivement outre-Vosges, poursuit une  production très « francophile » dans son inspiration, complétée par l’usine annexe en territoire français qu’elle a implantée à Digoin. Rappelons, parmi ses concurrentes les plus connues, les faïenceries de Choisy-le-Roi, de Creil et Montereau (réunies depuis 1840), de Gien, de Lunéville, etc. Ensemble, avec à Bordeaux la fabrique Vieillard dont l’activité a cessé avant la Belle Époque, elles avaient fourni l’essentiel des assiettes imprimées produites en France au cours du xixe siècle.

Celles que va susciter le conflit mondial peuvent donc bénéficier de tout un acquis de savoir-faire, d’équipements industriels et aussi de filières de commercialisation, le traditionnel colportage s’étant vu peu à peu supplanté par les bazars des villes ou des bourgs ruraux. Quant à leur thématique, désormais exclusivement guerrière, il faut rappeler la place que tenait l’imagerie militaire dans la production du siècle précédent : des séries entières étaient consacrées tant aux grandes batailles du passé, d’Alexandre le Grand à Napoléon Ier, qu’aux guerres du moment, campagnes du Second Empire ou conquêtes coloniales – encore tout récemment celle de Madagascar –, sans oublier les « bataillons scolaires » et surtout les multiples scènes d’une « vie de caserne » illustrant sur un mode volontiers badin, voire dans l’esprit plus caustique d’un Courteline dans ses Gaietés de l’escadron, les corvées quotidiennes et les côtés risibles d’un service armé devenu universel. D’où l’image de ces « bleus » ahuris, juste sortis de leur campagne, dont le dessin de l’assiette invite à se gausser , d’où ces plaisantes séries moquant les « Réservistes » pour un temps de retour à leur régiment, ou trouvant dans les
« Grandes Manoeuvres » quelque occasion de mots d’esprit.

Si elle s’inscrit donc dans une tradition, avec tout un héritage qu’on ne saurait oublier, l’assiette historiée de la Grande Guerre n’en est pas seulement la continuation ou la répétition. Son illustration est profondément différente, la traditionnelle ironie sur les conscrits ou réservistes n’étant plus de mise avec des soldats qui tombent par milliers, et l’image trop brutale de leurs combats cédant la place à celle, moins inquiétante, d’allégories ou de symboles nationaux.

L’objet même, plutôt que sa forme classique d’assiette à dessert, tend à épouser parfois celle, plus ample, d’un plat à anses et son imagerie originelle gagne toutes sortes d’autres pièces de vaisselle sinon divers bibelots ornés de figurations similaires comme on le verra au chapitre II. On trouve même des réalisations au décor un peu comparable en verre moulé ou cristal taillé. L’assiette s’inclut dès lors beaucoup moins que jadis dans une classique série de douze pièces et, du coup, témoigne d’une fonction de plus en plus décorative : une assiette à accrocher au mur, comme le prouvent en nombre de cas des trous prévus à cet effet, plutôt que destinée à l’usage de table. Le thème de plus d’une, par sa dramatisation ou son exaltation de tel héros, de telle dure bataille toute récente, rend de surcroît peu concevable qu’on s’en serve prosaïquement pour manger.

Et si certains progrès techniques déjà acquis auparavant permettent de généraliser l’image en couleurs, c’est la porcelaine, matériau plus prestigieux, plus coûteux – encore qu’en voie de démocratisation –, qui tend à en bénéficier le plus, prenant une place grandissante par rapport à l’habituelle faïence et entraînant du même coup un glissement vers des foyers nouveaux de production. Car à côté des centres bien connus d’impression sur faïence fine, ou d’autres plus traditionnels comme Quimper avec une céramique peinte à la main ou au pochoir, on va voir toute une production d’assiettes de haute qualité sortir de manufactures porcelainières aussi réputées que Sèvres, Limoges en France ou encore, en Allemagne, le prestigieux foyer saxon de Meissen.