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La Grande Guerre d'Alexandre Zinoview, l'artiste russe qui fut aussi espion, soldat et interprète

Infirmier interprète dans l'Ambulance, Zinoview se fait photographier à l'aide de son appareil instantané.
© Archives photographiques Zinoview. Coll. Carantino
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

A l'occasion de l'exposition consacrée à Alexandre Zinoview, visible à l'Historial de Péronne jusqu'au 10 décembre 2017, Alexandre Sumpf, commissaire scientifique de l’exposition, revient sur la vie singulière de cet artiste russe, engagé volontaire sur le front ouest pendant la Grande Guerre.

Zinoview, né en 1889 Alexandre Petrovitch Zolotarenko, grandit au sein de la bourgeoisie cultivée et de la bohème moscovite. Début 1907, ses convictions marxistes attirent sur lui l’œil de la police politique russe, l’Okhrana. La perquisition du 31 octobre 1908 conduit l’élève de l’Ecole de peinture, de sculpture et d’architecture, âgé de 19 ans, à la sinistre prison de la Taganka. L’isolement et les interrogatoires l’affectent durement, comme le suggèrent ses dessins à l’encre de Chine « Folie »,  « En prison » et « Terreur ». Un croquis de cette série a vu son titre intentionnellement déchiré. La scène représente le jeune inculpé assis, le dos droit, face à un fonctionnaire qui le sollicite d’un geste de la main. Les dossiers de l’Okhrana de Moscou conservés aux archives nationales de Russie révèlent que Zolotarenko a demandé à être interrogé le 5 novembre et a été libéré une semaine plus tard. Entretemps, il est devenu agent et a pris le pseudonyme de Zinoview. Sa connaissance du français justifie le choix de le faire passer en France.

A Paris, entre peinture et espionnage

Arrivé à Paris début 1909, Zinoview joue au révolutionnaire tout en s’aguerrissant en tant qu’artiste. S’il montre déjà un trait assuré, il se confronte à différents courants artistiques, tant l’art russe réaliste et symboliste de la fin du XIXe siècle que les avant-gardes françaises. Assez remarqué pour être exposé au Salon des Indépendants en 1911, il est dénoncé lors du Salon d’Automne par le nationaliste Gil-Blas parmi ces « fauves étrangers qui viennent de Kiew ou de Cincinnatti, et qui colonisent Montparnasse. » Vivant dans ce quartier, Zinoview fréquente les artistes russes et noue une relation étroite avec Berthold Mahn ou Diego Rivera. Ses émoluments d’agent secret (500 francs) lui offrent cela dit un train de vie exceptionnel au regard de la relative pauvreté de ses camarades.

Cette vie en pleine lumière a son revers sombre. Souvent, Zinoview doit rendre visite à la cible assignée et rédiger des rapports détaillés – conservés aujourd’hui à la Hoover Library. Le socialiste-révolutionnaire Vladimir Bourtseff, principal adversaire de la police politique du tsar, s’est donné pour mission de démasquer ses agents. L’enquête sur le jeune peintre demandée par le révolutionnaire méfiant se borne à constater qu’il vit « tout à fait au-dessus de ses moyens » avec ses achats fréquents de costumes, ses sorties et la location d’un atelier. Cependant, il ne sera jamais vraiment soupçonné, si l’on en croit le dossier à son nom dans les archives de Bourtseff à Moscou.

"Je m'engage comme volontaire"

L’année 1914 constitue un deuxième tournant dans la vie de Zinoview. En mars, sa mère décède et il rentre à Moscou mettre en ordre ses affaires. Aux archives nationales de Russie se trouve une note rédigée sur un papier à l’en-tête du périodique Le Passé publié par Bourtseff. Le peintre espion y explique être passé en vain à la librairie, pensant le trouver, et annonce en français : « je m’engage comme volontaire ». Il demande à ce qu’il ne garde pas un souvenir ridicule de lui s’il est tué, et assure lui avoir toujours voulu du bien. On ne connaît pas la réaction du révolutionnaire chevronné à ce demi aveu.

Il n’allait pas de soi pour un étranger de se porter volontaire au début de la guerre. Le 29 juillet, le poète suisse Blaise Cendrars et le critique italien Riccioto Canudo ont lancé un « Appel aux étrangers vivant en France ». Zinoview a-t-il été sensible à ce texte signé par une dizaine d’Européens de l’Est, souvent Russes et Juifs ? A-t-il vu là le moyen de mettre fin à sa double vie ? Le 24 août, alors qu’il est attendu par les Rivera aux Baléares, Zinoview se rend aux Invalides et s’engage pour la durée de la guerre. Il rejoint à la Légion 4913 Italiens et 3393 Russes, les deux principales nationalités outre 10 000 Alsaciens et Mosellans. Zinoview est affecté au bataillon C du 2ème Régiment étranger qui installe ses dépôts au camp de Mailly, entre Marne et Aube. Le 18 octobre, l’unité rejoint les tranchées stabilisées sous Craonnelle, dans l’Aisne. Avec Suippes en 1915, Auberive en 1916 et Thil en 1917, Zinoview reste sur le front de Champagne – une région qu’il finit par bien connaître à force de la sillonner à pied, en train, en ambulance ou même à moto lors de virées de tourisme de guerre.

Zinoview, historien de sa propre guerre

Zinoview documente immédiatement la guerre, se fait l’historien de sa guerre. Elle constitue le thème principal, sinon unique, de sa création entre 1914 et 1918 ; surtout, l’artiste a volontairement laissé un ensemble documentaire exceptionnel par sa richesse et sa qualité. Plusieurs centaines de photographies, cinq carnets intimes, plusieurs dizaines de lettres, des articles de journaux, des documents militaires et quelques militaria rendent sensible la guerre de Zinoview, celle de ses camarades de la Légion, de l’Ambulance russe ou du CERF.

Plusieurs lettres attestent l’intention de l’artiste de photographier la vie du front avec un automatique emporté dès le premier jour. Certaines images témoignent de la recherche d’effets de lumière ou de cadrage, en vue d’œuvres graphiques ; d’autres s’attachent à des camarades, des visages, des postures ; le décor théâtral de la guerre (ruines, casemates, tombes) est omniprésent. Avec les portraits de Zinoview, les cartes postales qu’il a achetées, les clichés collectés, elles composent une formidable histoire visuelle subjective de la Grande Guerre.

Le peintre fait l’épreuve du feu et, très vite, de l’ennui. Au bout de quelques mois, il change de statut : à la 3ème section de la compagnie de mitrailleurs, il devient pointeur de mitrailleuse. Les clichés réalisés alors révèlent une franche camaraderie, les carnets regorgent de l’argot de la Légion : en quelques mois, le peintre dandy est devenu un authentique soldat. Il ne cesse pas pour autant d’écrire, de dessiner, de peindre et de réfléchir à son art. La nature, les sons de la guerre, le sentiment d’isolement et de souffrance, les rêveries insensées lui inspirent des œuvres réalisées sur de multiples supports, de taille souvent réduite.

Le 1er mars 1915, les autorités françaises imposent à tous les Russes mobilisables de combattre ici ou en Russie. On leur propose aussi de servir dans l’Ambulance russe patronnée par l’impératrice Alexandra et financée par les aristocrates russes de France. Les intellectuels sont surreprésentés dans ses cinq sections, lieu chic et utile pour servir. Zinoview opte le 27 juillet 1915 pour la SSR n°2, apparemment recruté en tant qu’infirmier-interprète ; il vit au plus près les souffrances des combattants, qui hantent désormais ses dessins.

Son destin bascule une fois encore en 1916, au moment où l’Ambulance se trouve affectée au service sanitaire du Corps expéditionnaire russe en France (CERF). En 1915, l’ampleur des pertes a poussé les Français à faire appel aux « immenses réserves » humaines russes, et le tsar a accepté d’envoyer un premier contingent de 40 000 soldats. Entre son arrivée le 1er juin 1916 au camp de Mailly et le début septembre, Zinoview se fait nommer interprète auprès du colonel Diakonov, qui commande le 2e régiment de la 1ère Brigade. S’il continue à survivre au front, dans le secteur du fort de la Pompelle, l’artiste ne partage plus l’expérience combattante des soldats du rang. Parfaitement bilingue à la différence de la majorité de ses collègues français, l’ancien agent est promu en quelques semaines au grade d’adjudant. Il porte la veste de sous-officier, fréquente l’état-major et sa popote, dont sa mine arrondie suggère la succulence. Le secteur est calme, loin de Verdun ou de la Somme.

Il en va tout autrement en 1917, où la 1ère Brigade participe à l’offensive Nivelle. Basés à Saint-Thierry et Thil, les Russes observent les positions allemandes renforcées autour du fort de Brimont depuis le bois de Chauffour. C’est de ce poste de commandement que Zinoview suit minute par minute l’assaut donné à six heures du matin le 16 avril 1917, sous la neige. Les deux régiments prennent le village de Courcy au terme de combats acharnés. Les pertes s’élèvent à 3000 hommes, dont 700 tués. Dans son carnet, le peintre reprend à plusieurs reprises la litanie des camarades tués ou blessés ; il s’exalte du courage montré mais se désole des maigres résultats obtenus du fait de la mauvaise coordination des mouvements, décrits en détail.

La nouvelle de l’abdication de Nicolas II en Russie, le 15 mars, ne parvient que début avril au CERF. Empêchés de former un comité, décimés par l’offensive, impatients de rentrer au pays faire la révolution, interdits de défiler le 1er Mai, les Russes se rebellent. Zinoview, lui, a oublié ses idéaux de jeunesse : il ne se réjouit pas de la chute des Romanov, désapprouve le désordre régnant au Corps expéditionnaire, raille « les nouvelles libertés » et les soldats jouant à la révolution. Les mutineries des combattants français qui font suite à l’hécatombe du Chemin des Dames n’ont aucun rapport, mais les Français décident de déporter le CERF dans la Creuse. Au camp de La Courtine, les soldats prennent le pouvoir en juillet. Zinoview fait partie des 400 loyalistes du 2ème régiment qui partent alors avec la 3ème Brigade s’installer au camp de Felletin. Il ne subit donc pas l’écrasement de la mutinerie les 16-18 septembre, et ne participe pas aux combats entre Russes.

L'espion démasqué

En octobre 1917, alors que le Corps expéditionnaire vit ses dernières heures, le passé de Zinoview remonte à la surface. Une commission d’enquête sur l’Okhrana, dépêchée de Petrograd, apprend en juin qu’il continue à percevoir « son salaire d’agent secret » sur le front. En août, son pseudonyme, son vrai nom et ses noms de code sont révélés en Russie dans Les Nouvelles de la Bourse. L’information refait le trajet vers la France et paraît fin septembre dans Le Soldat-citoyen, le périodique du Corps expéditionnaire. Menacé, Zinoview doit fuir le camp du Courneau (Gironde) : dans un aveu écrit (conservé dans les cartons du Service historique de la Défense), il demande à rejoindre la Légion. Il ne retournera plus au front. Le 24 novembre, on l’hospitalise à l’Hôtel-Dieu de Lyon pour soigner des problèmes cardiaques. Il dessine alors beaucoup et participe aux manifestations philanthropiques de la bonne société lyonnaise.

C’est un dernier tournant, patriotique, pour Zinoview. Ses œuvres exaltent la guerre de la Légion, sans perdre leur singularité. Reconnu comme artiste par les autorités civiles de Lyon, il parvient à se faire sélectionner par sa hiérarchie pour partir en Amérique avec une centaine de légionnaires. Il représente la France tout l’automne 1918 dans plus de 20 cités au fil d’une ambitieuse campagne de propagande en faveur du 4ème emprunt de la Liberté. C’est à Montréal qu’il apprend l’armistice du 11 novembre, avant de rentrer début décembre. Un mois plus tard, le détachement de la Légion a rejoint la France, mais ce n’est que le 7 février 1919 que le décret libérant les engagés volontaires permet à Zinoview de revenir à la vie civile.

Achevant son quatrième carnet à la fin octobre 1918, il s’avouait en désarroi profond : « Tout a changé, la vie d’autrefois n’est plus possible. Suis-je prêt à ce changement ? Quels sont mes projets ? (…) Oublier le passé et ne plus penser à l’avenir. Je ne veux de mal à personne, je demande aux autres de prêter attention à moi que dans la mesure où mon don d’artiste est talentueux. » Zinoview a imposé à son passé d’espion et à son expérience de guerre un même silence jusqu’à son décès en 1977. Aujourd’hui, ses œuvres et ses archives, pieusement conservées et enfin étudiées, ressuscitent l’itinéraire singulier d’un combattant russe sur le front français de la Grande Guerre.