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La Comédie-Française au Théâtre aux armées : souvenirs du front

Une représentation du Théâtre aux Armées au Camp de Dubiéville, le 15 juillet 1916
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Après le centre culturel Charles Péguy à Orléans, c'est à Paris que l'on peut découvrir, du 27 janvier au 24 mars, l'expostion d'archives consacrée au Théâtre aux Armées, une troupe itinérante initiée par l'administrateur de la Comédie-Française Emile Fabre, pendant la Grande Guerre, dans le but de divertir les soldats au plus près du front. Commissaire de l'exposition, Jacqueline Razgonnikoff revient dans le texte ci-dessous sur l'histoire de ce théâtre, en accordant une large place au témoignage des comédiens participants.

Des archives exceptionnelles

Les archives de la Comédie-Française, riches d’une histoire de près de quatre siècles de théâtre, conservent, entre autres, quelques boîtes de documents relatifs aux représentations du Théâtre aux armées pendant la guerre de 1914-1918. A côté d’un nombre considérable de programmes, de menus, de lettres, de diplômes, outre de très nombreuses et très intéressantes photographies, ce fonds particulier est aussi constitué d’articles publiés par la comédienne Dussane, et de très nombreux brouillons manuscrits inédits. Deux cahiers de souvenirs d’une autre comédienne, Elisabeth Nizan, rendent compte au plus près des événements de cette expérience pour le moins originale. Deux gros registres tenus par les artistes eux-mêmes chargés de la régie des tournées égrènent les programmes des quelque 1200 spectacles donnés entre 1916 et 1919, avec le concours d'environ trois cents artistes de tous horizons, dont le noyau dur est composé de comédiens de la Comédie-Française. C’est à partir de ces documents qu’a été réalisée l’exposition qui, après le Centre Charles Péguy d’Orléans, prend place à la Comédie-Française, salle Richelieu, jusqu’en mars 2017.

Création du Théâtre aux Armées

C’est Emile Fabre, administrateur général de la Comédie-Française, qui a voulu créer, à l’instar du Théâtre du Maréchal de Saxe au XVIIIe siècle, un Théâtre aux Armées destiné à se produire au plus près du front. Après de nombreuses démarches et obtention des autorisations nécessaires, il a fallu trouver des fonds et recruter des comédiens[1].

Le premier billet de mille francs est récolté chez les voisins immédiats de la Comédie-Française, les Grands Magasins du Louvre. Avec cette petite somme, on peut commencer les représentations, mais les ressources sont maigres, les artistes seront donc tous volontaires, et tout juste défrayés de leurs dépenses.

Les services de l’armée font la distinction très nette entre le Théâtre aux armées, confié à des professionnels et le Théâtre au front, apanage des amateurs : « Le Théâtre au front est une institution destinée simplement et principalement à améliorer dans un sens artistique les petites séances que se donnent les hommes entre eux en utilisant leurs seules ressources (scènes et décors de fortune, sens artistique souvent douteux, programmes improvisés). »[2]

La circulation des artistes est soumise à des règles très strictes : ils sont contraints de voyager en groupe, munis de leurs sauf-conduits, et de se soumettre à tous les contrôles discrètement exercés par les QG. Lors des représentations données dans le périmètre de Verdun après la grande bataille, chaque artiste participant doit signer une lettre attestant qu’il s’y rend de son plein gré et à ses risques et périls.

Programmes et distributions

Quant aux programmes des représentations données en tournée, il est nécessaire d’être éclectique :

« Pour plaire à notre rude et magnifique auditoire, on eut des affiches panachées où voisinaient les noms de Molière et de Courteline, de Regnard et de Tristan Bernard, de Musset et de Maurey et ceux de Labiche, Meilhac et Halévy, Banville, Donnay, Rictus, Zamacoïs, Coolus, Rostand, Gounod, Bizet, Messager, ceux enfin de nombreux chansonniers. »[3]

L’avantage des courtes pièces choisies est de ne compter que peu de personnages, tout comme celles de Georges Courteline, abondamment exploitées. La Paix chez soi, lever de rideau inscrit au répertoire de la Comédie-Française depuis 1906, a le gros avantage de plaire à un public masculin, qui se reconnaît volontiers dans les facéties misogynes de Triel, et de ne nécessiter que deux acteurs, un homme et une femme. Du coup, les distributions sont interchangeables presque à l’infini. Le second auteur de courtes pièces le plus représenté est Max Maurey, directeur du Théâtre aux Armées. Mais on trouve aussi au palmarès Maurice de Féraudy, André Picard, ou encore André de Lorde et Sacha Guitry. La liste n’est évidemment pas exhaustive, et il faut y ajouter les revues d’actualité ou extraits de revues et spectacles musicaux.

Les chanteurs et chanteuses de l’Opéra et de l’Opéra-comique ne sont pas en reste et, pour le répertoire, s’en tiennent à quelques standards solidement établis, airs de Bizet, Massenet, Gounod, Léo Delibes, Offenbach, chansons de Béranger, duos célèbres, etc. Les vaillantes cantatrices, à l’instar de Marguerite Carré, qui inaugura la série, terminent le spectacle par une vibrante Marseillaise, généralement reprise en chœur. La liste est longue de ceux et celles qui n’hésitèrent pas à mettre leurs cordes vocales en danger, dans les courants d’air d’un baraquement ou carrément en plein air, à chanter a capella, si le piano tardait à venir ou venait à manquer…

Quelques danseuses de l’Opéra eurent à danser, en costumes, des danses villageoises, alsaciennes, auvergnates, scandinaves, des tarentelles, des danses Louis XV, Empire ou académiques, parfois dans des conditions extrêmes. Nombreux furent aussi les artistes de la chanson et les humoristes à participer à ce que d’aucuns appelaient « concerts ». Fursy, Lucien Boyer, Théodore Botrel, entraînant dans leur sillage de grandes vedettes comme Mayol, les auteurs-compositeurs Gabaroche, William Burtey, Charles Fallot. Tous les genres sont représentés, de la romance aux chansons grivoises, interprétées par des chanteuses de café-concert. Des monologues,  des fables, des poèmes, dits la plupart du temps par des acteurs de la Comédie-Française, sans oublier les prestations exceptionnelles de Cécile Sorel et de Sarah Bernhardt. Et, à chaque représentation, il faut ajouter les pianistes accompagnateurs, hommes ou femmes, qui devaient lutter contre le froid ou la chaleur, selon les saisons, et surtout contre le bruit de fond et l’agitation du public !

Quelques artistes de music-hall se glissent parfois dans les programmes.

Entre tous ces artistes, il n’y avait plus de hiérarchie, de distinction entre théâtres subventionnés et théâtres de boulevards, tous se prêtaient à tout et l’on a vu souvent des chanteurs de variétés, ou même le ou la pianiste,  jouer un petit rôle dans une pièce de théâtre. Parfois, il y avait trois ou quatre représentations par jour, passant d’un baraquement à une ambulance ou d’une clairière au théâtre ambulant conçu par Georges Scott en août 1916.

La première représentation

Dussane[5] rapporte les circonstances de la première représentation, donnée dans le petit village du Crocq, au nord de Beauvais, le 9 février 1916, représentation « offerte aux troupes coloniales (commandées par le Général Bonnière) par la Comédie-Française » :

« Le crépuscule finissait quand nous arrivâmes à notre « théâtre » : une grande ferme au large porche, à la cour vaste, encadrée d’énormes granges à fourrage. C’est dans l’une de ces granges transformée en salle de spectacle par l’ingéniosité active d’un peintre soldat, que la Comédie-Française, retrouvant ainsi le cadre de ses débuts, joua comme la compagnie du sieur Poquelin quelques-unes de ses joyeuses pièces pour le bon peuple de France. Le vieux fermier, sa femme et ses fils nous reçurent chez eux ; c’est dans leur salle basse que fut notre « loge » - combien pittoresque, combien différente des boudoirs où l’on nous imagine d’ordinaire ! (…)

La nuit était venue ; dans la cour, les silhouettes des soldats, pressés les uns contre les autres, silencieux, profilaient çà et là leurs ombres casquées sur les lueurs éblouissantes des phares d’automobiles : au-dessus de nous, un grand morceau de ciel nocturne découpé par le quadrilatère des toits s’animait du clignement de deux étoiles bleues sous un croissant de lune. Nous rejoignîmes notre poste, c’est-à-dire la scène, lumineuse dans son cadre de guirlandes et de drapeaux comme une belle image.

Aucun des artistes qui étaient là n’oubliera jamais ce qu’ils virent, à ce moment par le coin soulevé du rideau d’indienne : cette robuste construction aux charpentes apparentes, à peine éclairée par quelques petites lampes électriques suspendues haut ; serrés dans cette demi obscurité, tous ces hommes dont les uniformes faisaient comme une grande nappe d’ombre bleue, mouvante, chaude. Nous devinions tous ces visages inconnus et chers, nous entendions des murmures et des rires ; çà et là un regard ardent attirait le nôtre. Nous sentions que ces hommes qui avaient fait tant de grandes choses, attendaient de nous la joie et le réconfort d’une heure. Nous ne nous sommes rien dit, mais, à ce moment-là, Mme Bartet sanglotait d’émotion et aucun de nous, je vous l’affirme, n’avait la vue bien nette. (…)

La représentation fut ce que sont toujours les représentations données à des soldats depuis cette guerre : pas un artiste qui ne se trouve transporté au-dessus de lui-même par cet auditoire si émouvant, si compréhensif aussi, si facilement attendri, si promptement égayé, si désireux de marquer sa gratitude, - à nous qui sommes éternellement ses obligés. Pas un beau vers, pas une heureuse mélodie, pas un mot comique ne furent perdus et, tout en nous donnant beaucoup de joie, cela ne faisait que nous attendrir davantage. »

Les autorités militaires se félicitent de l’impact des représentations sur le moral des troupes, et les soldats eux-mêmes donnent aux comédiens – aux comédiennes surtout, qui représentent, pour les hommes éloignés de leur famille, l’image de la féminité qui leur fait défaut dans le bourbier des tranchées, et la part de rêve d’une élégance et d’une beauté dont ils sont frustrés -, des certificats, des diplômes, des dessins. Ils leur envoient des lettres bouleversantes.

Le dessinateur Guy Arnoux dessine pour les spectacles du Théâtre aux Armées un joli programme, dont la couverture évoque les origines historiques de l’œuvre, avec son poilu  baisant la main d’une gentille comédienne en costume du XVIIIe siècle.

Sarah Bernhardt

Après les grandes vedettes de la Comédie-Française, Sarah Bernhardt elle-même, qui vient d’être amputée de la jambe, et qui, dans son théâtre, a créé le poème d’Eugène Morand, les Cathédrales, insiste pour monter elle aussi vers le front.

Dussane raconte :  « La toile monte, nous découvrant lentement d’abord le feu éclatant de la rampe, puis, dans la pénombre, au premier plan les brancardiers musiciens, les blessés dont les pansements blancs accrochent le regard, enfin la multitude des têtes aux yeux fervents… L’ovation ? Elle tarde… Des bravos partent, assez nourris, mais pas unanimes, pas très prolongés surtout. Gars solides et sûrs de la terre de France, ils attendent, ils veulent voir, et les noms illustres pour eux, ne sont rien.

Elle le sent, elle frémit ; cette salle lui tient plus au cœur que ne le fit jamais public de grande première. Elle commence… Je suis là, tout près ; je néglige mon texte et je la regarde. Je sais presque par cœur ce qu’elle va dire. Mais elle me le fait oublier. Elle vibre toute, et, sur un rythme qui monte comme la sonnerie de la charge, elle chante le martyre de Reims et de la Belgique, la tâche sacrée de se transmettre la mémoire des forfaits allemands, elle éclate en cris de haine triomphante : « Pleure, pleure, Allemagne. L’aigle allemand va tomber dans le Rhin… »

… « Rhin, fleuve français ! » Elle déploie cette apostrophe comme on plante un drapeau sur une position conquise ; elle évoque tous les morts glorieux de notre race, et les range aux côtés des combattants d’aujourd’hui ; le rythme bat, sonne et monte toujours. Il nous emporte avec Sarah, et quand, sur son cri final : « Aux Armes. », la musique attaque la Marseillaise, les trois mille gars de France sont debout et l’acclament en frémissant.

Le miracle opérait une fois de plus : Sarah, vieille, mutilée, éclairait encore une foule du rayonnement de son génie ; cet être fragile, souffrant, blessé et immobile pouvait encore, par la magie de son verbe, sonner l’héroïsme aux plus beaux soldats du monde. »

Les souvenirs d’une jeune pensionnaire

Dès juillet 1916, la jeune pensionnaire Elisabeth Nizan est sollicitée pour prendre part à des tournées qu’elle évoque dans son journal intime inédit :

« Nous partons pour Pont-sur-Meuse où nous arrivons vers 2 h ½. Nous allons jouer dans une baraque où l’on a installé une scène éclairée de lampes acétylène ! Beaucoup de Poilus et surtout des petits gars de Paris, intelligents et dégourdis. Parmi eux d’ailleurs, des types invraisemblables, des têtes d’apaches, mais décorés de la croix de guerre et dont l’attitude respectueuse et réservée à notre égard est tout à fait touchante. Pendant que les camarades jouent nous restons dehors, Dussane fait de la photo. De temps en temps, on entend le canon, nous ne sommes pas loin du camp des Romains ! J’ai dit « le Salut des Comédiens », Mlle Lise Fleuron leur a chanté quelques chansons ainsi que son mari Dufleuve, qui est mobilisé dans la région et qui pour la circonstance a obtenu une petite permission. Dussane a joué une scène de Démocrite avec M. Darras et Signoret et moi « la Paix chez soi ». Tel est le programme qu’on leur a donné, terminé par « la Marseillaise ». Les Poilus se sont beaucoup amusés, et lorsque les autos s’ébranlent pour partir, ils nous font encore une vraie ovation. Nous sommes déjà loin, lorsqu’ils nous crient encore : « Bonjour à Paris ! » Pauvres petits ! Le reverront-ils jamais, leur Paris ? Nous quittons Pont-sur-Meuse avec une impression nouvelle curieuse. C’est que nous venons de voir un milieu si spécial et par cela même intéressant. Nous avons passé un bon moment auprès de ces gars avec lesquels nous n’aurions jamais eu l’occasion même de causer, des types extraordinaires de la rue Blondel( !) ayant un langage invraisemblable et qu’on ne serait pas fière de rencontrer le soir dans une rue déserte et pourtant, nous sommes restées, Dussane et moi, seules pendant une partie de l’après-midi au milieu d’eux, à bavarder avec eux, non seulement sans la moindre crainte, mais extrêmement intéressées et en même temps profondément touchées de l’effort qu’ils faisaient pour éviter dans leur langage tout mot qui puisse nous choquer ou dans leur conversation toute idée gênante ou blessante. Nous avions l’impression de  symboliser pour eux la « frangine » qu’on aime, qu’on admire, mais qu’on n’ose à peine regarder. » 

Les représentations

En cet été 1916, les tournées se multiplient, se chevauchent, se succèdent, avec ou sans nos héroïnes de la Comédie-Française. Entre-temps, a débuté ce qu’on a appelé la bataille de Verdun (février à décembre 1916) et déjà beaucoup de jeunes gens manquent à l’appel et l’officier remercie les comédiens « non seulement au nom de ceux qui sont ici, mais au nom de tous ceux qui sont tombés. »

Il serait fastidieux d’égrener les lieux et les représentations données ainsi sur tout le territoire où la bataille n’a pas cessé. L’hiver est froid, et les représentations ont lieu comme elles peuvent. La neige et la boue sont le plus souvent de la partie, et les artistes n’ont plus qu’à se serrer au coin d’un feu, dans une salle de ferme, ou dans l’écurie chaude encore de la présence des chevaux. Le « Théâtre du Front » de Georges Scott voyage, mais il est des endroits, comme à Ligny (dans la Meuse), où un malheureux hangar sert de salle de spectacle ; c’est par une échelle que l’on grimpe sur la scène et le « foyer » est installé sur le toit d’un camion automobile, au-dessus des cabinets… Non seulement les conditions matérielles se montrent de plus en plus difficiles, mais il faut y ajouter les aléas de la guerre. Des représentations sont annulées en février 1917, devant le trop grand danger que courraient les artistes, sans compter qu’il ne s’agit pas d’interrompre la vigilance des troupes !

Le 3 avril, au cours d’une représentation donnée à Nieuport, la ville est bombardée. Certaines bombes tombent à moins de deux cents mètres du théâtre. Souvent les artistes montrent un vrai courage que soulignent les généraux et officiers qui les reçoivent.A plusieurs reprises, les tournées prennent le chemin de Belfort ou de Remiremont, aux confins de cette Alsace en cours de reconquête. L’aventure ne devait pas se terminer avec l’Armistice. Le Théâtre aux Armées a donné des représentations jusqu’en septembre 1919.

Conclusion

Le Théâtre aux Armées, malgré ses ressources indécises, malgré les conflits d’ego qui opposèrent Alphonse Séché et Max Maurey, malgré la défection de certains artistes engagés dans le débuts mais y renonçant ensuite, a été une aventure humaine exceptionnelle. Certes, ce ne fut pas un déploiement artistique d’envergure, on faisait avec les moyens du bord, et les moyens du bord étaient modestes. Que faut-il retenir de cette opération paradoxale ? Sans doute le courage de certains qui, faute de pouvoir servir la patrie dans les rangs de l’armée, ont choisi de donner un peu de joie, de plaisir et d’oubli à ceux qui pataugeaient dans la boue et le sang et qui n’étaient jamais sûrs d’être encore vivants le lendemain. Les femmes surtout ont fait preuve d’un dévouement qui, s’il peut paraître un peu ludique dans ses débuts, deviendra pour les soldats privés de tendresse et de présence féminine, un précieux viatique et une intense émotion.

Dussane encore :« Aller au théâtre aux Armées, ce n’est ni un acte héroïque ni une partie de plaisir. Il ne s’agit ni de braver la mitraille, ni de passer quelques jours en divertissements variés. Aller aux armées c’est apporter aux gars de France le très humble témoignage de quelques gens de bonne volonté. C’est se lever très tôt, voyager dans des trains aux horaires incertains, dans des automobiles fatiguées de leurs longs services, c’est dormir peu, avoir froid en hiver et chaud en été, manger à des heures inusitées, ou supprimer des repas, jouer en plein air, au soleil, ou dans la brume nocturne, être étouffé de chaleur dans une salle trop petite, ou glacé minutieusement par les courants d’air d’un hangar ouvert à tous vents. C’est donner jusqu’à trois représentations par jour, comme cela arrive souvent à 9 heures, à 14 heures et à 18 heures ; c’est changer de costume en se rôtissant sur un poêle ou en se gelant près d’une fenêtre, se maquiller sur le pouce, mesurer ses mouvements pour danser sur une scène de 4 m2 sans se brûler aux chandelles qui forment la rampe, ou forcer sa voix pour être entendu de quatre mille hommes assemblés dans une prairie.  (…)

« Aller aux armées, c’est ainsi venir apporter de la joie, partout où on nous appelle, partout où le soldat prend du repos, que ce soit le repos de quelques jours pris à 1500 mètres des lignes, ou le repos de quelques semaines pendant lequel l’unité se reforme loin du front. C’est faire une liaison, une liaison souriante et affectueuse entre cet « arrière » décrié et cet « avant » mystérieux. Ceci n’est pas une simple phrase. Nous avons tous senti, quand à la fin de nos concerts la Marseillaise passait, portée sur le souffle de milliers de poitrines, nous avons tous senti, au profond de nos âmes. Les liens vivants qui nous attachaient à ces hommes inconnus,[6]

 

[1] Voir l’article de Thierry Hardier et Jean-François Jagielski, 2014, à lire sur centenaire.org.

[2] Notice sur « Le Théâtre aux Armées et le Théâtre du front. » SHAT.

[3] Emile Fabre, De Thalie à Melpomène. Souvenirs de théâtre. Paris, Hachette, 1947.

[5] Béatrix Dussane, sociétaire de la Comédie-Française, épouse du journaliste Edouard Helsey.

[6] Dussane, brouillons, Fonds Dussane Théâtre aux armées, Bibliothèque-Musée de la Comédie-Française.