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Eugène Burnand et "les Alliés dans la guerre des nations"

Tirailleur sénégalais, armée française, par Eugène Burnand.
© Musée de la Légion d'honneur
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

« Il semble que devant nous ils viennent crier leur souffrance, leurs espoirs, l’orgueil de la victoire. Et cependant nulle emphase, nulle déclamation, rien que la vérité, rien que la vie. – Et n’est-ce pas l’art suprême, que de cette simple succession de portraits une émotion se dégage, si puissante que les cœurs battent et qu’on ne sache ce qu’il faut le plus admirer, du talent du peintre ou de la gloire des modèles ».

(Louis Gillet, Les Alliés dans la guerre des nations, Editions Crété, 1922)

Figure majeure de l’art naturaliste suisse, Eugène Burnand (1850-1921) est un peintre à la fois traditionnel et novateur. Attaché au rendu réaliste du monde, il peint souvent dans des ateliers en plein air, face à la nature qu’il admire. Fasciné par l’expression des visages et les types physiques, il inscrit son activité dans une dimension humaine exigeante, quasi contemplative. Sa foi profonde marque toute sa production picturale, véritable « glorification de la réalité c’est-à-dire de la création » selon les mots de Philippe Kaenel historien de l’art et professeur à l’université de Lausanne. Cette esthétique naturaliste caractérise paysages et peinture animalière, peinture d’histoire, peinture religieuse et portraits. Aquafortiste de qualité, s’intéressant à différentes techniques de gravure, Burnand fut également un illustrateur renommé. Sa collaboration avec L’Illustration – premier journal illustré français- dura trente ans.

L’aventure des « Alliés dans la guerre des nations » démarra, elle, en 1917 sous couvert d’une « mission de guerre » ou « mission diplomatique ». Installé à Paris, rue d’Assas, proche du séminaire Saint-Sulpice où sont logées des troupes de passage, le peintre entame une série de portraits de combattants. Voici ce qu’il écrit à ce propos dans son Liber Veritatis (son livre de raison) :

« C’est au mois de novembre 1915 que l’idée m’est venue d’offrir à un éditeur une série de « types militaires » Il s’agissait pour moi d’étudier le combattant moderne au point de vue psychologique. S’il s’est ajouté à ce programme des intentions plus amples, d’ordre ethnographique par exemple, c’est que l’incroyable concours de races diverses venant les unes après les autres combattre sous les drapeaux des Alliés élargissait presque à l’infini le sujet qui s’offrait à moi.

Une «mission diplomatique » me conduisant à Paris au printemps de 1917 - me permet de donner un commencement de réalisation à ce projet.Je me mis en campagne - arrêtant dans la rue les types qui frappaient mon attention - pénétrant dans les dépôts, où les commandants (…) mettaient sans hésiter les hommes désignés par moi à ma disposition.

J’ai adopté d’emblée un effet unique pour la mise en valeur des têtes représentées. Celles-ci doivent se différencier les unes des autres non par la diversité des aspects décoratifs mais par leurs particularités typiques ou ethnographiques, Toutes les figures s’enlèveront en valeur forte sur un fond clair - L’ensemble une fois constitué revêtira le caractère d’une frise continue, dont l’impression subsistera même dans un volume dont il faudra tourner les pages. »

Quarante portraits sont achevés alors que l’armistice est signé en novembre 1918 et une première exposition est organisée au musée du Luxembourg en 1919. Le peintre poursuit cependant son projet avec l’aide des autorités militaires alliées. Avec « la hantise du chiffre de cent portraits », il souhaite réaliser le catalogue le plus complet possible de soldats ayant participé au conflit. C’est ainsi que les Américains lui font passer en revue un bataillon afin qu’il choisisse un modèle, et le commandant d’un cuirassé japonais lui envoie le plus bel homme de son équipage, etc. Un ouvrage regroupant ces portraits est également réalisé avec l’imprimeur Creté, rencontré en 1919, et dont son fils, Marcel Burnand, dirige la maison parisienne. Le livre est achevé d’imprimer en 1922. Il comporte un texte introductif de Louis Gillet et des commentaires de Robert Burnand, neveu du peintre, pour chacun des portraits. Les 300 premiers volumes, numérotés, comprennent 100 portraits (manque le vice amiral Huse) dont 20 reproduits en noir et blanc qui ne figurent pas dans le reste de l’édition, toute en couleur.

104 tableaux sont réalisés au total : 99 se trouvent au musée de la Légion d’honneur, 3 au musée Eugène Burnand de Moudon et deux ont disparu. Ils représentent des soldats de 14 nations (France, Royaume-Uni, Etats-Unis, Italie, Belgique, Grèce, Serbie, Russie, Japon, Portugal, Monténégro, Roumanie, Pologne et Tchécoslovaquie (réalisés és en 1918) et de tous les grades (57 soldats, 15 sous-officiers, 16 officiers, 4 aumôniers, 4 infirmières, 4 auxiliaires coloniaux et 2 travailleurs asiatiques placés sous contrôle militaire).

Dans les derniers mois de sa vie, Burnand réalise également douze portraits supplémentaires destinés à être encartés dans les premiers exemplaires de luxe du livre de Crété.

Plus que d’une simple galerie de portraits, il s’agit d’une étude psychologique des soldats de retour du front, insistant sur la diversité des peuples engagés au sein des armées alliées. « Il s’agissait pour moi d’étudier le combattant moderne au point de vue psychologique. Il s’est ajouté à ce programme du début des intentions plus amples, d’ordre ethnographique par exemple. »

Seul compte pour l’artiste le regard et les caractéristiques du visage de son modèle qu’il fait poser tout contre son chevalet dans un face à face saisissant. Il forme ainsi, selon les mots d’André Michel, un « inestimable recueil de documents vivants d’une vérité intense et poignante dans sa simplicité ».

Lorsque le peintre décède, en 1921, le portrait d’une infirmière est encore sur le chevalet et les généraux Foch et Castelnau qui avaient donné leur accord pour être représentés, ne seront jamais exécutés. 

Marcel Burnand, l’un des fils de l’artiste, confie la série au musée de l’Armée. Elle est acquise par William Nelson Cromwell qui en fait don à la République française. A sa demande, elle sera déposée au tout jeune musée de la Légion d’honneur (ouvert en 1925) et exposée dans la salle contemporaine remaniée à cet effet. Les portraits seront par la suite mis en réserve durant de longues années. Depuis la réorganisation du musée en 2006, une mise en scène spécifique permet, grâce à un éclairage adapté, d’en exposer une partie en décor dans les passages encadrant la salle de la Première Guerre mondiale. Leur mise en lumière le temps d’une exposition temporaire répond à une demande récurrente des visiteurs désireux de pouvoir contempler chacun d’entre eux, d’en découvrir l’identité et l’histoire propre.