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Charles Delvert par Jean-Norton Cru

Lettre de Jean-Norton Cru à Charles Delvert du 27 février 1928.
© Archives Charles Delvert
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Charles Delvert (1879-1940) est un des grands témoins de la Grande Guerre. Ce normalien, officier de réserve au 101e régiment d’infanterie, commande une section puis la 8e compagnie du régiment. Il s’illustre notamment dans les combats autour du fort de Vaux pendant la bataille de Verdun. Entre 1914 et 1916, il est blessé à quatre reprises, ce qui lui vaut d’être inapte au service armé. Il termine alors la guerre en qualité d’officier d’état-major à la 5e armée puis en Italie.

Pendant la guerre, Delvert décrit sa guerre au jour le jour sur des carnets. Il en tire deux ouvrages : Histoire d’une compagnie, publié en 1918, et Carnets d’un fantassin, en 1935. Dans un style épuré, il relate sa vie au front et en convalescence pendant la guerre. On découvre un officier proche de ses hommes et humain dans son commandement. D’ailleurs, les Carnets sont dédicacés à ses hommes de la 8e compagnie. Aujourd’hui, les archives de Charles Delvert sont conservées par la famille. Après la guerre, Delvert a entretenu des relations avec les soldats de sa compagnie mais aussi avec des hommes politiques, des militaires de haut rang et des intellectuels français et étrangers.

Charles Delvert a reçu quatre lettres de Jean-Norton Cru au moment où ce dernier se lançait dans l’écriture d’un « livre sur les livres de guerre », qui n’est autre que Témoins. Ces lettres sont présentées en intégralité sur le site Sourcesdelagrandeguerre.fr

Dans Témoins, Jean-Norton Cru consacre plusieurs pages à celui qu’il considère comme l’un « des meilleurs écrivains combattants ». Voici ce qu’il écrit au sujet de Charles Delvert :

Charles L. Delvert est né à Paris le 27 avril 1879. Elève de l’Ecole Normale Supérieure où il fut le contemporain de Pierre-Maurice Masson et d’Emile Clermont. Agrégé d’histoire, il était professeur dans un lycée quand la guerre survint. Il était de la classe 1898, ayant devancé l’appel et fait son service en 1899-1900. Il fut mobilisé en aout 1914 comme lieutenant au 101e régiment d’infanterie de Dreux et Paris. Au front le 6 août, il fut au combat d’Ethe comme Grasset, Lintier et Binet-Valmer. Il suivit le sort de sa division, alors la 7e DI, à l’Ourcq, l’Aisne, Roye, en Champagne. En juin 1915 son régiment sert à former une nouvelle division, la 124e. Delvert est alors à la même brigade que Joubaire. Il fait l’offensive du 25 septembre 1915 en Champagne, occupe le secteur de Massiges dans le second hiver, va à Verdun en mai-juin 1916, puis en Champagne. Il fut quatre fois blessé : le 25 août et le 23 décembre 1914, le 9 juillet et le 16 août 1916. Capitaine à titre temporaire le 9 décembre 1915 et à titre définitif le 4 juillet 1916. Le 28 août 1916, il est appelé au grand quartier général d’où il est détaché à l’état-major de la 5e armée en octobre 1916. C’est en cette qualité qu’il fut témoin de l’offensive du Chemin des Dames en avril 1917. Détaché à l’état-major de la Ire armée, il est témoin de l’offensive des Flandres en juillet-novembre 1917. En 1918, il est détaché à l’état-major de l’armée d’Italie. Depuis la guerre, Delvert occupe une chaire d’histoire au lycée Janson-de-Sailly.

Delvert a publié cinq livres sur la guerre, nous en retiendrons trois :

I. Histoire d’une compagnie paru en juillet 1918 chez Berger-Levrault. Sous-titre : Main de Massiges, Verdun. Novembre 1915-juin 1916. Préface de sept pages par Ernest Lavisse. En frontispice le fac-similé d’une page du carnet de Delvert. (…) Au total, sur 229 jours le journal porte 180 dates et l’on est convaincu en lisant le livre que les dates omises sont bien celles des jours où il ne s’est rien passé de remarquable.

II. Quelques héros, paru en novembre 1917 chez Berger-Levrault. C’est le premier livre publié par Delvert et à notre avis cette œuvre est une erreur. L’auteur raconte des cas individuels ou collectifs de bravoure dans divers régiments, diverses divisions. Ces faits ne provenant pas d’une expérience personnelle se trouvent placés hors du champ de notre étude. Il y a bien quelques passages qui sont des souvenirs personnels, mais ils se retrouvent dans les trois ouvrages que nous retenons où ils sont placés dans leur milieu, avec un contexte, qui les explique
III. Verdun, paru en janvier 1921 chez L.Fournier (…)

IV. L’erreur du 16 avril 1917, paru en décembre 1920 chez L. Fournier (…). L’auteur, qui était alors détaché du grand quartier général à l’état-major de la 5e armée, raconte la genèse de l’offensive (p. 7-56), reproduit les notes de son journal du 15 et du 16 avril (p. 57-74) et conclut (p. 75-79). Le 16 avril, Delvert, placé au poste d’observation de la cote 186, à l’ouest de Cormicy, pendant 9 heures ¼ (de 4h. 45 à 14 h.) nota toutes les 10 à 15 minutes ce qu’on observait ou ce qu’on apprenait par le téléphone ; ce journal par heures et par minutes compte 37 notations de temps pour la durée de 9 heures ¼. En cela, c’est un document très curieux et dont la valeur est affirmée par l’esprit critique de cet historien civil que l’on a pu apprécier dans ses récits de tranchée.

V. Les opérations de la 1re armée dans les Flandres, paru en juin 1921 chez L. Fournier (…) Delvert, qui est alors capitaine détaché du GQG à l’état-major de la 1re armée, présente très clairement le sujet (…) Le récit va des jours qui ont précédé l’offensive du 31 juillet jusqu’au 2 novembre 1917.

I. Nous parlerons ici surtout de l’excellent journal des tranchées, cette histoire d’une compagnie – la huitième du 101e régiment d’infanterie que Delvert commanda du 11 novembre 1915 au 26 juin 1916, et qui fut alors dissoute. Ernest Lavisse en a écrit la préface, lui qui n’était pas prêt à présenter n’importe quel livre, et qui n’a en effet présenté que deux livres de guerre, le Sous Verdun de Maurice Genevoix et celui-ci, deux œuvres admirables. L’éditeur a bien fait de donner le fac-similé d’une des pages les plus tragiques du carnet ; il est bon qu’on se persuade que si beaucoup de farceurs ont cru pouvoir décrire leur guerre de mémoire, à la Marbot, il y a des gens sérieux qui n’écrivent que d’après les notes prises sur place. Ces gens sérieux sont plus nombreux qu’on ne le croit et leurs récits se trouvent être de beaucoup les meilleurs, à tous les points de vue. Cette magnifique phalange de témoins honnêtes fait la réponse qu’il faut aux critiques méprisantes des Tharaud, d’André Madeline et d’autres encore qui se vantent de n’avoir jamais rien noté et qui ridiculisent les imbéciles occupés à inscrire jour par jour les inanités d’une guerre où il n’arrive jamais rien d’intéressant . Parmi ces témoins à carnet  nous trouvons deux catégories différentes dont Pézard et Delvert représentent les types extrêmes. Pézard a d’énormes carnets où il a noté abondamment pendant ses vingt mois de campagne des faits et des impressions qui suffiraient à la rédaction de plusieurs volumes. Les circonstances ne lui ont pas permis de faire éditer qu’un seul volume et il a dû choisir dans ses notes, condenser, fusionner des périodes afin de faire entrer ses souvenirs de vingt mois dans le cadre d’un volume qui reste très compact. Un fac-similé de son carnet ne représenterait pas comme chez Delvert l’image exacte d’une page du livre. Delvert au contraire note avec concision, laconisme ; il n’a pas eu besoin de rédiger son livre qui est la reproduction de son carnet tel quel .

On s’en assurera non seulement à l’aide du fac-similé, mais en comparant les pages 206-225 et 249-269 du livre de Delvert aux pages 206-207 et 501-518 de la Revue des Deux Mondes, numéros des 1er et 15 octobre 1916. Ces passages font partie de deux articles par Henry Bordeaux sur la chute du fort de vaux ; Delvert avait prêté son carnet à Bordeaux qui y fit de larges emprunts. Le récit de Bordeaux parut en librairie dès le début de novembre 1916 (Les derniers jours du fort de Vaux, Plon) et dans ce volume les emprunts faits à Delvert sont aux pages 147-158 et 182-196. Pour ces passages du livre de Bordeaux (ou de ses articles dans la revue) et pour les passages indiqués du livre de Delvert paru vingt et un mois après celui de Bordeaux, la source est la même : le carnet de Delvert. Le parallèle des deux textes montre tantôt une identité absolue, tantôt, dans celui de Bordeaux un affaiblissement des termes ou des coupures. De l’identité on peut conclure que Delvert a publié son carnet tel quel ; les divergences s’expliquent par le désir de Bordeaux, officier d’état-major à demi et demi-publiciste de propagande, d’éviter un tableau trop réaliste des cruautés de la guerre. Telle fut ma première impression. Elle se trouva confirmée lorsque j’eus l’idée de comparer la page du carnet donnée en fac-similé, d’une part au texte du livre de Delvert, d’autre part au texte de Bordeaux. Cette page étant un bon exemple de la description exacte et précise de Delvert, je la cite en entier.

Texte du fac-similé du carnet (Delvert défend avec sa compagnie le retranchement RI au bas des pentes nord du fort de vaux) : « …d’eux. Allons-nous être ici cueillis comme dans une souricière ? Deux mitrailleuses battent le ravin. Devant leur champ de tir on voit des groupes de corps gris étendus sur la terre. L’aspect de la tranchée est atroce. Partout les pierres sont ponctuées de gouttelettes rouges. Par place, des mares de sang. Sur le parados, dans le boyau des cadavres raidis couverts d’une toile de tente. Une plaie s’ouvre dans la cuisse de l’un d’eux (Aumont). La chair déjà en putréfaction sous le grand soleil s’est boursouflée hors de l’étoffe et un essaim de grosses mouches bleues s’y presse. A droite, à gauche le sol est jonché de débris sans nom, boîtes de conserve vides, sacs éventrés, casques troués, fusils brisés éclaboussés de sang. Une odeur insupportable empeste l’air. Pour comble les Boches nous envoient quelques obus lacrymogènes qui achèvent de rendre l’air irrespirable. Et les lourds coups de marteau des obus ne cessent de frapper autour de  nous. Vendredi 2 juin – Nuit d’angoisse perpétuellement alertée. Nous n’avons pas été ravitaillés hier. La soif surtout est pénible. Les biscuits sont rech – un obus vient de faire glisser ma plume. Il n’est pas tombé loin. Il est entré dans la cagna d’à côté où dormait mon sergent fourrier, le pauvre petit Cosset. Tout a été ébranlé. J’ai été couvert de terre mais rien ! Pas une égratignure ! A en juger par la direction c’est du 75. Pièce décalibrée qui tire trop… »

On ne devrait pas toucher à un tel texte. Au mot rech -, interrompu par la chute de l’obus, la commotion est marquée d’un bond du stylo vers la gauche, laissant sa trace, comme un trait qui raye les mots précédents. En lisant de telles phrases qui donc songe aux vétilles de style, répétitions de mots ou mots hors de leur place grammaticale ? Delvert a cru devoir faire cinq retouches, bien minimes mais je le crois de trop. A la première phrase : cueillis ici, au lieu de ici cueillis ; à la neuvième il a supprimé déjà ; à la douzième il a supprimé obus et remplacé air par atmosphère pour éviter une répétition de mots ; à la fin il a ajouté un mot : « A en juger par la direction et l’éclatement… ».

Il est intéressant de voir ce que Bordeaux a fait de cette merveille de description réaliste et spontanée. L’aspect de la tranchée est atroce devient « dans nos tranchées le spectacle est déjà tragique » ; par place, des mares de sang devient « par place de larges mares de sang violet et gluant restent figées » ; sur le parados, dans le boyau des cadavres raidis couverts d’une toile de tente devient « dans le boyau au milieu du passage, sur le parados, au grand soleil, des cadavres gisent, raidis dans leur toile de tente sanguinolentes » la phrase sur la plaie du cadavre est supprimée, remplacée quatre lignes, plus loin par cette création : « au milieu de ces horribles tas s’étale une chemise toute blanche et dégoutante de sang rouge ». Après pas une égratignure, Bordeaux coupe : il ne va pas dire au public que c’est un 75 qui a tué le pauvre petit fourrier. Le mot rech – coupé par l’obus, il l’écrit tranquillement « recherchés ».
Dans sa préface Bordeaux dit en parlant de lui-même : « C’est un grand honneur pour un historien… » (Les derniers jours du fort de Vaux, p. III). Un historien devrait mieux traiter un document qu’il ne l’a fait ici ; un historien ne devrait pas résumer en faisant toujours ses coupures de façon à taire les critiques du témoin, cacher les fautes commises, défigurer la guerre qui a été exactement décrite. Ces fautes-là, Bordeaux les a commises constamment dans les vingt-sept pages où il résume les 41 de Delvert. Bordeaux écrit : « Le bombardement recommence… » (p. 192) et il coupe ce qui suit chez Delvert (p. 264) : « Cette fois ce sont les nôtres qui tirent, mais sur nos propres tranchées ». Bordeaux écrit que des soldats « dévalent en criant » (p. 185) taisant ce qu’ils crient : « Sauve qui peut ! ».

Si j’ai insisté sur ces comparaisons de texte c’est qu’elles sont ici très fécondes en résultats. Nous y apprenons, 1° que les livres de certains combattants, celui de Delvert en particulier, sont la reproduction presque textuelle de leurs carnets ; 2° que le livre de Henry Bordeaux qui a fait l’objet de comptes rendus élogieux, tire sa valeur du texte si vivant emprunté à Delvert et du texte emprunté à l’abbé Cabanel ; 3° qu’un texte vigoureux, coloré, et vrai emprunté à un combattant par un publiciste comme Henry Bordeaux, subit un travail d’adaptation au goût du public d’où il sort émasculé, travesti et dénaturé. Il est regrettable aussi que la version de Bordeaux soit connue par un bien plus grand nombre de lecteurs et de critiques que la version originale de Delvert. Ce fait contribue à maintenir dans l’ombre le mérite d’un des meilleurs écrivains combattants.

Nous savons que Delvert a tenu son carnet depuis le début de la campagne ; il doit reculer devant les difficultés de publication de la partie encore inédite de ses souvenirs mais il serait très désirable qu’un tel document soit édité, du vivant de l’auteur, avec la mise au point dont seul il est capable.

IV.  Delvert a continué à tenir son carnet quand il a passé du 101e régiment d’infanterie au grand quartier et de là à l’état-major de la cinquième armée. Il nous le dit : « Nous apportons ici notre témoignage en toute impartialité d’historien [il peut le dire, il est agrégé d’histoire]… qui a la ressource précieuse d’avoir tenu son carnet de campagne scrupuleusement au jour le jour (p. 5) ». Nous n’insisterons pas sur cette œuvre qui est une critique de l’offensive du 16 avril 1917 par un témoin d’état-major muni d’une magnifique expérience d’officier de troupe. Nous citerons seulement ce passage qui confirme une critique que nous avons répétées ici tant de fois : « Les quatre bureaux de l’état-major comptaient parmi leurs membres des brevetés de première valeur, mais dont beaucoup n’avaient fait la guerre que fort peu, quelques-uns même pas du tout… Le pauvre fantassin sortant des tranchées entendait développer des théories militaires bien inquiétantes. Nous voyons encore le geste avec lequel l’un des chefs de bureau, breveté des plus brillants d’ailleurs, nous déclarait un jour : « Moi, je ne crois qu’à cela ! » Et ses poings croisèrent la baïonnette. Nous ne pûmes réprimer une exclamation. « Oh ! mon commandant, comment pouvez-vous parler ainsi, après trente mois de guerre ! (p.9) ».

V.  Nous serons bref aussi sur les souvenirs de la bataille des Flandres avec la première armée. Au milieu des explications techniques des phrases révélant à chaque instant les impressions personnelles. Le carnet est souvent cité textuellement. Le passage qui raconte une tournée aux lignes (p. 154-157) a un accent qui rappelle les récits de l’officier de troupe. Pour conclure nous ferons remarquer que le précieux témoignage du capitaine Delvert est le témoignage d’un soldat dont la profession avant et depuis la guerre est d’enseigner l’histoire (Delvert est professeur au lycée Janson de Sailly). Ce n’est pas toujours une garantie de probité historique. André Fribourg, agrégé d’histoire qui avait écrit avant la guerre un  mémoire sur la Psychologie du témoignage en histoire a publié de pseudo-souvenirs de guerre que l’on a classés parmi les meilleurs livres de combattants, tromperie que je suis le seul à signaler, je crois. Mais lorsqu’un esprit est probe et qu’il a acquis une riche expérience de la guerre des combattants, c’est pour lui un privilège et une aide d’avoir étudié la technique de l’histoire, d’avoir pu, en la mettant à la portée des élèves, en mesurer les insuffisances et les aventureuses affirmations. En faisant la guerre Delvert pense à l’histoire ; il termine une de ses observations psychologiques par cette admonition : « Avis aux futurs historiens de la guerre (I. p. 79) 

In Jean-Norton Cru, Témoins, préface et post-face de Frédéric Rousseau, Presses Universitaires de Nancy, Nancy, 2006, p. 122-126.
Remerciements : famille Delvert