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Alsaciens et Lorrains

Couverture du livre de Dominik Richert / Photo de Dominik Richert en uniforme de fantassin allemand. Coll. Daniel Lautié
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

La question des identités en Grande Guerre est loin encore d’avoir été totalement traitée par les historiens du conflit. Elle pose la question de la manière dont se sont pensés les témoins, en particulier dans situations identitaires problématiques. De ce point de vue, le cas des Alsaciens et Lorrains mosellans peut être abordé à travers le dictionnaire des 500 témoins de la Grande Guerre.

En rédigeant 500 Témoins de la Grande Guerre, l’équipe s’est posé la question de la prise en compte des Alsaciens et des Lorrains qui, du fait de l’annexion de ces territoires en 1871, ont combattu en 1914-1918 dans l’armée du Reich. Ils étaient « allemands » ; ils sont devenus « français » en 1919. C’est ce dernier statut qui a été retenu et notre livre présente donc neuf hommes dans ce cas, un ensemble loin d’être homogène sauf dans la difficulté « de trouver une place dans la nation du vainqueur après avoir combattu dans les rangs du vaincu », selon la belle formule de Raphaël Georges, qui a apporté beaucoup sur le sujet qui nous occupe ici.

NOM Prénom Naissance Région Profession Statut
BOUILLON Eugène 1886 Alsace Exploitant viticole Infanterie allemande
JACQUES Antoine 1877 Lorraine Menuisier Arrière en Allemagne
JOLIDON Paul 1892 Alsace Marin militaire Marine allemande
LAMBERT Eugène 1876 Lorraine Journaliste Arrière en Allemagne
LECHNER Jean 1893 Alsace Étudiant Artillerie allemande
MOLINET Louis 1883 Alsace Ouvrier Infanterie allemande
RICHERT Dominik 1893 Alsace Cultivateur Infanterie allemande
SCHLUND Pierre 1890 Alsace Ingénieur Déserteur en 1914
WAAG Félix 1894 Lorraine Ingénieur Infanterie allemande

Au départ, ces hommes éprouvent pour la France des sentiments variés. Dominik Richert ne parle pas un mot de français ; il ne connaît pas la France alors que son village se trouve très près de la frontière de 1871 ; dans l’armée, il est toujours heureux de rencontrer des Alsaciens et de parler en dialecte, mais il ne sait écrire que l’allemand ; les Français sont les ennemis, et il a un fort attachement pour ses camarades de Berlin ou de Hambourg. Antoine Jacques, bien qu’ayant un nom français, n’a que de maigres connaissances de la langue. Jean Lechner est le fils d’un Alsacien francophile et d’une mère allemande ; il parle couramment le français. « Qui est l’ennemi au juste ? », se demande-t-il. « Les Français aux côtés desquels certains de mes amis sont allés se battre, ou les Allemands, les fils du pays de ma mère ? » Eugène Bouillon est francophone et francophile ; son père a combattu dans l’armée française en 1870 ; il a fait ses études à Saint-Dié. La francophilie d’Eugène Lambert le conduit au militantisme ; il dirige le journal francophone Le Lorrain à Metz. Quant à Pierre Schlund, dont la famille est d’origine bretonne, il va obéir au conseil de son père de déserter le plus vite possible, ce qu’il réalise dès le 10 août 1914, retrouvant un sien cousin dans les troupes françaises à qui il se rend.

Ils connaissent des parcours fort divers. Les combattants de l’armée de terre, fantassins ou artilleurs, affrontent les mêmes conditions de vie que les Français d’en face. En lisant le témoignage de Richert, on croirait relire celui de Barthas. Sans oublier que les soldats allemands combattent aussi sur le front russe, où ils décrivent d’autres fraternisations. Antoine Jacques, âgé de 37 ans en 1914 et père de six enfants, travaille à l’arrière pour l’armée ; ses permissions lui donnent l’occasion de décrire la vie au village d’Halstroff. Très surveillé, parfois incarcéré, Eugène Lambert fait de la propagande contre le militarisme prussien et en faveur de la France, et va jusqu’à fonder en mai 1917 le journal manuscrit clandestin L’Espérance « paraissant en Barbarie ». Ayant la passion de la mer et avide d’aventure, Paul Jolidon s’était engagé dans la marine impériale en 1908. Pendant la guerre, au lieu de rester à quai ou de faire de l’instruction, il demande à servir sur un croiseur corsaire qui finit par être coulé par les Anglais en février 1916. Survivant, capturé, Jolidon peut alors décrire les conditions de vie dans les camps de prisonniers où il rencontre les fantassins sortis épuisés de la bataille de la Somme. Le cas de Pierre Schlund est encore plus particulier puisqu’il a passé presque toute la guerre du côté français, remplissant diverses fonctions auprès des prisonniers de guerre alsaciens et lorrains.

La question de la bonne intégration dans l’armée allemande ne se pose pas pour lui, pas plus que pour Eugène Lambert. Pour les autres, beaucoup sont décorés de la croix de fer, même Antoine Jacques, pourtant non combattant. Félix Waag est blessé trois fois et reste très attaché aux marques de reconnaissance ; il devient officier, comme Jean Lechner. En même temps, ces hommes critiquent les responsables de la guerre et cherchent à sauver leur peau. Quelques-uns notent la suspicion dont sont victimes les soldats alsaciens et lorrains. Les autorités allemandes préfèrent les laisser sur le front russe pour éviter les désertions (comme celle de Pierre Schlund par exemple). Mais ils participent aussi aux combats sur le front de l’ouest. Dominik Richert déserte en juillet 1918, non par choix de la France mais pour sauver sa peau, et il entend bien ne pas trahir ses camarades restés dans les tranchées allemandes. Eugène Bouillon attend novembre 1918 pour disparaître dans la désorganisation générale et célébrer l’armistice avec les civils belges et le Soldatenrat.

Le Soldatenrat est le conseil des soldats né dans la révolution allemande que plusieurs de nos témoins décrivent, l’ayant vécue à Bruxelles et à Liège (Eugène Bouillon), à Kiel (Paul Jolidon), à Sarreguemines (Félix Waag). Quant à Eugène Lambert, il décrit les difficultés de l’Allemagne depuis 1916, la dégradation des conditions de vie, une recrudescence des suicides, la montée des idées révolutionnaires, les refus de partir ou de repartir vers le front.

La diversité règne aussi dans la rédaction des témoignages. Dominik Richert, Louis Molinet, Antoine Jacques ont écrit leur témoignage en allemand. Jean Lechner aussi, puis il l’a traduit en français et a brûlé l’original. Le récit très insolite du marin Jolidon a été écrit et publié en 1934 en français, puis traduit en allemand. En cette même année, on peut considérer les livres de Lambert (Journal d’un incarcéré politique) et de Bouillon (Sous les drapeaux de l’envahisseur) comme des œuvres de propagande pour la cause française. Et quand, à l’âge de 89 ans, Félix Waag écrit ses souvenirs, ils sont présentés dans un appareil critique favorable à l’autonomie.

La complexité de sa situation est évoquée dans ces phrases de Paul Jolidon : « Nous aimons la France et voudrions qu’elle ne fût pas du côté des ennemis de l’Allemagne » et « Ma grande patrie de marin, c’est la mer ; ma petite patrie terrestre, c’est l’Alsace ». Elles n’épuisent cependant pas la complexité des situations de ces hommes très différents.