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2. L'après-guerre à Spincourt : la démolition des munitions chimiques

© "Fort de Vaux (près) terrain bombardé", 27 juillet 1916, fonds des albums Valois-Meuse © Collections de La contemporaine / BDIC
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

La création d’un dangereux dépôt de projectiles chimiques

Dès le 17 novembre 1918, la constitution d’un imposant dépôt de munitions est ordonnée par les « Armées alliées »1. Il est établi autour du dépôt de munitions allemandes de la ferme de Rampont. Les terrains ont été réquisitionnés par les militaires sans demande d’autorisation et d’indemnisation. 

Le 17 mai 1919, un premier accident se produit suite à l’inflammation d’un tas de douille lors d’opérations d’élimination de poudres, menées par des Prisonniers de Guerre (PG) allemands. Le feu se propage à des obus qui entrent en détonation2.

Aucune victime n’est à déplorer et seuls des dégâts matériels sont relevés, notamment des vitres brisées et des portes transpercées par des éclats d’obus. Le rapport de Gendarmerie qui sera établi précise que « Cette explosion a pu se circonscrire heureusement dans la périphérie du dépôt explosé, car à 20 mètres environ au Nord se trouve un important dépôt d’obus à gaz ».

Le 18 août 1919, le Préfet de la Meuse envoi alors une lettre au Ministre de la Guerre pour l’informer « des inconvénients que peut présenter l’accumulation indéfinie d’obus toxiques allemands dans le dépôt de Spincourt et exprime le désir que ce dépôt soit supprimé avant que la main d’œuvre des prisonniers de guerre ne vienne à disparaître ». A cette date, le dépôt de Spincourt totalise un million de projectiles chimiques.  La lettre du 25 août 1919 du Ministre des Régions Libérées au Préfet de la Meuse porte le nombre d’obus chimique à 1 000 000 à 1 200 000.

Le Ministre répond dans son courrier du 28 aout 1919 que des instructions ont été données en vue de faire rechercher un nouvel emplacement pour stocker les obus toxiques allemands de façon à ne pas charger davantage le dépôt de Spincourt. Dans ce même courrier, le Ministère de la Guerre apporte aussi des éléments techniques au Préfet de la Meuse, afin qu’il puisse rassurer ses administrés du canton de Spincourt.

Le dépôt ne peut entrer massivement en explosion car les engins chimiques ne sont armés que de faibles charges explosives. Par ailleurs, à l’exception du phosgène, les toxiques de guerre allemands sont soit liquides (ypérites, etc.) soit des solides (arsines). Ainsi, les émanations diffuses des obus fuyards résultants « de défectuosité de fabrication et de l’action des intempéries » peuvent « être sensibles à l’odorat ou même provoquer des larmoiements à courte distance, mais elles n’ont pas le pouvoir d’exercer l’action asphyxiante ou vésicante observée sur le champ de bataille ».

Un second incident, daté du 6 septembre 1919 est relaté par un article du journal L’Eclair de l’Est intitulé « Spincourt sur un volcan »3. Un tas de douille fait à nouveau explosion. L’accident ne cause là aussi que des dégâts matériels. Cet article décrit aussi l’éclatement accidentel d’obus à gaz du dépôt de munitions et la projection jusqu’à Spincourt de 24 obus de 155 mm qui par chance n’ont pas éclaté.

Malgré ces incidents, le dépôt ne cesse de croitre. En septembre 1919, l’évaluation du stock est de « un million d’obus asphyxiants et 300 000 obus ordinaires ».  Un document daté du 22 avril 19224 fait état de 1 500 000 obus à gaz, environ, après l’arrivage de 400 wagons d’obus toxiques et explosifs qui avaient été laissés en souffrance à Baroncourt, au sud-est de Spincourt. Les wagons chargés de munitions étaient acheminés jusqu’à une gare au nord-ouest de Spincourt. Après triage, les engins explosifs sont dirigés pour être pétardé à proximité de la ferme d’Harauville située à l’ouest de Nouillonpont ; les projectiles toxiques étaient quant à eux pris en charge par la Compagnie 308 de prisonniers de guerre, stationnée à Spincourt, pour être mis en dépôt sur le site de Rampont. Le dépôt de munitions, avec ses nombreux îlots ainsi que la gare, est encore visible en rive droite de l’Othain sur les photographies aériennes anciennes de 19225.

Aucune autre accumulation d’obus chimique de cette ampleur n’est connue sur l’ancien front occidental. Verdun et Spincourt appartiennent à la VIème Région militaire, regroupant une partie de la Meuse, de la Meurthe-et-Moselle, des Ardennes, et de l’Aube. Le rassemblement de munitions dans le canton de Spincourt a été ordonné par l’armée pour débarrasser les sols de la IIème Région militaire; ils proviennent de récupérations en Belgique (région de Couvin et de Florenville), et des Ardennes.

L’article de L’Eclair de l’Est3 relate que des projectiles proviennent aussi de la Somme et traduit aussi toute les préoccupations et l’incompréhension des populations locales face à ce dépôt de munitions toxiques, volontairement constitué là par l’armée et à leur insu, formé d’engins qui viennent loin de chez eux. La population, après la guerre, n’aspire pourtant qu’à un retour à la normalité. Les obus acheminés à Spincourt et Muzeray étaient allemands, britanniques et français. Les Allemands avaient caché des munitions dans les mines de fer et aciéries du Pays Haut. Ces engins de la région de Longwy ont aussi été aussi dirigés sur Spincourt.

 

Entre contraintes logistiques et lobby agricole : le choix de Spincourt

Les engins chimiques issus des IIème et VIIème Régions militaires, récupérés aux termes de la Grande Guerre, ont in fine tous convergés vers un point, la forêt et le Canton de Spincourt. L’explication de ces accumulations en Meuse se trouve possiblement dans l’évolution de la « Zone Rouge » à la sortie de la Grande Guerre. Cette zone discontinue et aux contours flous a été instituée par la Loi du 17 avril 1919. Il s’agit des terres les plus bouleversées et pour lesquelles, l’Etat juge que les coûts de remise en état excèdent la valeur vénale des terrains avant-guerre.

Ces terres sont alors administrativement gelées pour au moins 20 ans. Là où s’est exercé au niveau parlementaire le lobby des gros exploitants agricoles, la « Zone rouge » s’est drastiquement réduite en moins de cinq ans. Dans le nord de la France sa superficie passe de 26 000 ha en 1919 à seulement 472 ha en 1923, tandis qu’en Meuse elle passe de 12 000 ha à 19 000 ha sur la même période. Parfois, dans le nord de la France, les terres ont été remises en culture et ont été labourées sans être désobusées. Les traceurs étaient équipés de plaques en acier pare-souffle.

En Meuse, la « Zone rouge » sera essentiellement reboisée. Parmi les 16 752 hectares remis à l’Administration des Eaux & Forêt à l’échelle nationale, 14 199 hectares concernent la Meuse (soit 85% du total national)6. Il apparaît ainsi probable que l’Armée ait débarrassé les anciens champs de bataille de la Champagne et de la Picardie des munitions gênantes dont elle ne savait que faire, pour restituer ces terres le plus vite possible au monde agricole en les expédiant en Meuse, sur un territoire dévasté aux terres de moindre valeur.

Le choix de l’emplacement des dépôts de munitions de la région de Spincourt répond à des contraintes techniques. Les centres de rassemblement de munitions sont d’abord positionnés en dehors de la « Zone rouge » : le réseau de voies ferrées, hérité des anciennes dessertes des batteries d’artillerie allemandes ayant participé au siège de Verdun est bien préservé et permet la circulation par train de matériels lourds dans de bonnes conditions. D’autre part, il est probable que dans le canton de Spincourt d’importantes quantités de munitions toxiques allemandes aient déjà été présentes, dans des dépôts qui ont alimentés les batteries ayant pilonné Verdun.

Ensuite, une compagnie de prisonniers de guerre est cantonnée à Spincourt et constitue une main d’œuvre idéale pour organiser le dépôt de munitions. En consultant les cartes de marche de l’artillerie allemandes7, on constate que les voies ferrées allemandes étaient organisées en deux rameaux, l’un, à l’est selon l’axe Spincourt-Loison, le second à l’ouest, entre Muzeray et Billy-sous-Mangiennes, en longeant le grand étang du Haut-Fourneau et pénétrant la Forêt de Spincourt.

Le dépôt de Spincourt a été constitué à l’intersection de ces deux rameaux, à proximité du dépôt ex-allemand de Rampont. Ces voies sont encore existantes en 1920 d’après les Carte spéciale des régions dévastées (feuille Metz Nord-Ouest)8. Ces cartes montrent enfin, que le seul moyen d’acheminer par train de si importantes quantités de Militaria, c’est par la Belgique et la voie passant à Montmédy et Longuyon.

 

Urgence et nécessité d’éradiquer le dépôt de Spincourt. Les artilleurs sont à l’œuvre

Le dépôt de munitions de Spincourt avait pris des proportions anormales. Les incidents répétés avaient aussi démontré sa dangerosité. Laissées exposées à l’air libre durant l’hiver 1918-1919, les munitions toxiques se déprécient et rouillent rapidement ce qui efface les marques de peinture distinctives du chargement des engins. Les artilleurs français évaluent aussi que dans ce type de dépôt une munition chimique sur 100 est fuyarde9.

Les premières destructions de munitions ont vraisemblablement été menées par « pétardement » sur des obus explosifs de forte puissance dès 1919 sous autorité militaire, aux champs d’explosion de la « Noire Fontaine » (commune de Vaudoncourt) et de Nouillonpont (forêt de Warphemont).

Ces destructions consistent à entasser dans des trous creusés à cet effet ou des entonnoirs d’impact existants les projectiles à éliminer, en plaçant les engins de plus gros calibre au fond. Ces entassements de projectiles sont dénommés « fourneaux ». Puis, un ou plusieurs pains d’explosif sont apposés aux munitions. Parfois, ces explosifs sont posés sur des munitions très puissantes comme des grenades ou encore des bombes de tranchées chargées en explosifs brisants comme les perchlorates. Ces charges sont raccordées à un détonateur ou un cordon détonant qui est actionné une fois les artificiers placés en sécurité et à distance. La détonation fracture les munitions et l’énergie mécanique et thermique provoque la destruction, partielle, du chargement.

Les munitions chimiques ne sont pétardées que si elles sont associées à des engins explosifs et s’il n’existe pas d’autres alternatives à leur élimination, compte tenu des risques de dispersion de toxiques de guerre et de la charge explosive très faible contenue dans les engins chimiques. L’Armée française transmet à ses alliés des instructions pour la création de fourneaux d’éclatement spécifiques pour les engins chimiques (notamment à ypérite). 

Le Sous-Préfet de Montmédy se rend sur place pour constater les faits et en réfère au Préfet par une lettre datée du 5 septembre 1919 précisant que des opérations de destruction de munitions étaient réalisées en plein champ par l’autorité militaire et « qu’il est impossible de recueillir les récoltes autour du lieu de l’explosion ». Des masques à gaz sont distribués aux habitants de Spincourt et « tous les jours vers six heures du soir les explosions ébranlent les maisons, cassent les carreaux, disjoignent les tuiles et les ardoises et les éclats tombent même dans les villages » de Spincourt, mais aussi de Vaudoncourt et Loison. Des façades se fissurent aussi10. Les destructions précoces d’engins explosifs par l’autorité militaire se sont donc déroulées sur le champ d’éclatement de la « Noire Fontaine » (commune de Muzeray) mais aussi possiblement sur celui de Vaudoncourt - Loison. 

Le champ d’explosion est parfaitement visible sur les photographies aériennes de 192211 12 (voir photographie en noir et blanc ci-dessus). Le site de la « Noire Fontaine » couvre une superficie de 250 x 80 m (2 ha, entonnoirs d’explosion) avec une auréole de projection de 300 x 250 m (7,5 ha). Ses vastes entonnoirs ayant éventré le toit de la nappe, le site s’est transformé en sources et étangs.  

En janvier 2015, une visite au sein de l’ancienne auréole de projection montre que les sols et les eaux stagnantes, ocre rouge, ont été marqués chimiquement par le fer et les métaux, ayant favorisé le développement de biofilms bactériens gélatineux, blanchâtres (voir photographie ci-dessus). Des mesures au laboratoire confirment de fortes teneurs en arsenic, métaux, en acide diphénylarsinique associés à des substances soufrées dénommées « thianes ». Ce sont des impuretés stables conférant à l’ypérite « le Gaz moutarde » (un liquide ambré et visqueux) son odeur si caractéristique. L’acide diphénylarsinique est une substance qui se forme par oxydation dans l’environnement des diphénylarsines. L’origine de ces empreintes chimiques n’est pas certaine; il s’agit possiblement de matériaux pollués éjectés au-delà des entonnoirs d’éclatement lors du pétardement d’obus chimiques à arsines et ypérite.

 

Rationaliser la destruction du dépôt de Spincourt et récupérer les matières valorisables.

Face à l’urgence, le Ministère de la Guerre explore dès août 1919 les solutions lui permettant de libérer les sols du canton de Spincourt du dépôt de munitions. La première solution est de déménager les engins et de les transférer, toujours en Meuse, mais en « Zone rouge » « dans les régions dévastées où toute culture est impossible »13. Mais s’agissant de zones dévastées et bouleversées, les voies de chemin de fer et de communication qui permettraient d’y acheminer le les engins font défaut. La solution n’est pas retenue tout comme la seconde qui consiste à acheminer les engins jusqu’à des ports de Méditerranée ou de l’Océan pour y être ennoyés. La grande quantité de matériel dangereux n’était plus transportable sur de longues distances.

Enfin, l’immersion se traduit aussi par la perte totale et irrémédiable des métaux « dont l’industrie à un réel besoin » et qui ont été aussi coûteux à produire durant la Guerre. Le journaliste de L’Eclair de l’Est dans son article du 6 septembre 1919 n’a d’ailleurs pas manqué de souligner l’absurdité de cette option : « un autre projet plus ancien prévoyait de noyer ces obus dans la Mer du Nord. L’idée était bonne, mais pourquoi avoir amené ces obus de Belgique et de la Somme à Spincourt s’il faut les reporter en mer ? Pourquoi ?»3.

Une autre solution étudiée est le pétardement. Si cette technique permet d’éliminer rapidement de forts tonnages de munitions explosives, elle ne s’applique pas toutefois aux engins chimiques. Mais les quantités d’engins explosifs nécessaires à la constitution de fourneaux d’éclatement efficace font défaut vues les tonnages de projectiles chimiques à détruire. Cette solution est aussi écartée.

La seule variante alors réaliste et envisageable est la démolition par démontage « avec récupération ou neutralisation des produits ». Le Ministère de la Guerre annonce au Préfet de la Meuse, en août 1919, que le Ministère des Finances est en train de passer « des marchés avec des industriels pour l’exploitation des stocks d’obus toxiques récupérés »14.

L’industriel est installé à proximité du dépôt et récupéré des installations déjà existantes et exploitées par l’Armée à la « Noire Fontaine », et objet de plaintes des riverains. Cette implantation présente un indéniable avantage dans ce contexte c’est qu’il n’y a pas lieu de créer de nouvelles installations qui pourraient « élargir les craintes des populations ».

Par ailleurs, l’autorité militaire n’avait pas consulté la population lorsque le dépôt a été constitué sur ces terres agricoles. Les propriétaires du canton de Spincourt se refusent de louer leurs terres s’il fallait ouvrir de nouveaux chantiers. L’élimination du dépôt de Spincourt passe de la responsabilité du Ministère de la Guerre à celle du Service de Reconstitution des Régions Libérées.

L’Etat décide alors de contractualiser avec une société civile et passe, via le Sous-secrétariat des Finances, un marché avec une société industrielle du nom de «Clere, Schwander & Cie»,  gérée par les deux associés Clere, Schwander, ingénieurs, siégeant à Paris. Le dépôt de munitions qui était d’abord placé sous l’autorité militaire, est cédé en septembre 1919. Le marché civil est conclu le 17 septembre 1919 entre Paul Morel, représentant le sous-secrétariat d’Etat aux Finances (Liquidation des stocks) et les associés Clere et Schwander. Puis le Ministère des Finances présente des clauses techniques afin de préserver l’hygiène et la sécurité au travail pendant l’exploitation.

P. Emery, Préfet de la Meuse, veille à ce que les usines à créer respectent les bonnes pratiques réglementaires afin de protéger l’environnement et les travailleurs et demande le 30 avril 1920 que, comme pour n’importe quelle installation industrielle potentiellement dangereuse une enquête « de Commodo et Incommodo » soit diligentée préalablement à l’ouverture des chantiers, au titre des « Etablissements Dangereux, Insalubres ou Incommodes de 1ère Classe »15. La Préfecture bien consciente de la nécessité de détruire le dépôt le plus rapidement possible facilite et accélère les procédures d’autorisation d’exploiter.

A l’issue de cette enquête, la société prend la raison sociale « Société anonyme de destruction de munitions ». Même si l’opération présente des risques, notamment lorsqu’il s’agit de projectiles chimiques de confection étrangère, le démontage des engins de guerre offre des rendements de récupération des matières valorisables optimales. La population locale s’oppose au projet d’usine et proteste par une pétition en date du 2 juin 1920.

Le contrat « Clere & Schwander » s’inscrit dans un dispositif administratif et contractuel instauré en France en 1920 pour encadrer le désobusage à l’échelle industrielle. Suite à la démobilisation des personnels de l’Artillerie et au départ des prisonniers de guerre, l’Armée n’est plus en mesure d’assurer le désobusage. Le Ministère de la Guerre passe des contrats militaires dits « du Temps de Guerre » avec des sociétés privées pour la récupération et la destruction des engins.

Parallèlement, la récupération des « épaves inertes », dépourvues de poudres et d’explosifs est couverte par les contrats civiles « des Région Libérées ». Les métaux et matières, propriété de l’Etat sont alors cédés aux entreprises après versement d’une redevance calculée à la tonne récupérée. Ces métaux sont revendus pour être refondus. Les nitrates d’ammonium des explosifs sont également revendus comme engrais. La coexistence de ces deux types marchés aux taux de redevance différents a incité de nombreuses fraudes et pratiques illicites lors du désobusage entre 1920 et 193010. Etonnamment, le contrat Clere & Schwander en Meuse n’est pas un contrat militaire mais un contrat civil. Les archives consultées n’apportent aucune précision sur ce qui justifie cette exception.

Si les archives donnent des informations précises sur la chronologie du développement du dépôt de munitions toxiques de Spincourt, elles ne donnent qu’une vision morcelée des pratiques sur le chantier conduit par Clere & Schwander. La vision la plus exhaustive des activités de désobusage est apportée en croisant les informations archivistiques avec l’interprétation de photographies aériennes anciennes et les mesures effectuées sur le terrain en 2015.

Les mesures chimiques visent à caractériser la qualité des sols en recherchant par analyses au laboratoire tous les éléments et substances, explosifs et toxiques de guerre, leurs sous-produits de transformation environnementale, constitutifs des projectiles de la Grande Guerre. Les mesures géophysiques consistent à mesurer à la surface du sol les perturbations du champ magnétique terrestre induites par de fortes densités d’éléments métalliques, comme les munitions en acier ou en fonte aciérée, enfouis dans le sous-sol.

 

Un complexe industriel dédié à la destruction des engins et à la récupération des matières valorisables

Le chantier de désobusage est un complexe constitué par trois entités.

La principale usine a été installée à Muzeray entre la ferme de Rampont et la rivière Othain. L’emplacement de l’usine est actuellement occupé par des pâtures, des champs de maïs et de blé. Le site de l’usine de Rampont couvre une superficie d’environ 400 x 300 m et est constitué par un ensemble d’ateliers et d’installations desservies par des voies ferrées à voies étroites. Ces installations sont parfaitement visibles sur les orthophotos datant de 192216 (voir image ci-contre). Elles occupent l’emplacement de l’ancien dépôt de munitions et de matériels allemand.

Le démontage et la neutralisation des obus suivent un train de tâches bien précis, décrit dans la publicité pour l’enquête publique de l’instruction du dossier de demande d’autorisation d’exploiter « Commodo Incommodo » conservée aux Archives départementales de la Meuse17. Les obus étaient d’abord dé-ceinturés pour la récupération de la ceinture de cuivre ou de zinc. Ces ceintures en métal mou étaient placées au-dessus du culot des obus afin de les guider, lors du coup de départ, dans les rayures hélicoïdales de l’âme des canons. Puis « les obus sont engagés dans un étau placé dans une fosse merlonnée destinée à empêcher la projection d’éclats lors d’explosions accidentelles; une longue clé passant à travers d’un merlon en terre permet le dévissage en dehors de la présence de personnel, et ceci pour tous les projectiles où le dévissage présente une possibilité d’explosion ».

Le dévissage correspond au retrait du couple fusée–gaine d’éclatement. Cette opération délicate, couramment appelée « désamorçage », vise à neutraliser la fonctionnalité explosive et militaire des engins. Un cliché, issu d’un fond photographique particulier18 (voir photographie ci-contre), montre le désamorçage d’obus chimiques de gros calibre par le dévissage et le retrait du couple fusée-gaine, au moyen d’une longue clé terminée par un T. Cette clé traverse le mur d’une cellule carré formée de traverses de chemins de fer au centre de laquelle l’obus couché est maintenu dans un étau. Le T permet à deux opérateurs d’actionner la clé à l’extérieur de la cellule. Ces personnels sont équipés de combinaisons huilées et d’appareils Tissot (protections respiratoires).

Dans un second temps, pour les engins explosifs: « Les obus, une fois ouverts, sont lavés par un jet d’eau chaude, qui fond et dissout l’explosif. La solution saturée est envoyée à des cristallisoirs à nitrate d’ammoniaque, les substances insolubles sont détruites dans un champ d’éclatement ou recueillies. Etant donné le peu de susceptibilité de ces dernières, cette destruction est presque silencieuse ». « Les projectiles sont amenés un a un dans les locaux de démontage, afin qu’au cas d’accident, l’explosion ne puisse se propager au reste du dépôt »19.

Les obus explosifs allemands étaient en effet essentiellement chargés d’Ammatol, un mélange de TNT (« Tolite ») et de nitrate d’ammonium, tous deux solubles dans l’eau au-dessus de 80°C. En abaissant la température des solutions issues du vidage à l’eau (« washout ») en-dessous de 80°C, le nitrate d’ammonium reste en solution alors que le TNT cristallise et se dépose au fond des bacs contenant la solution. Le nitrate d’ammonium aurait ainsi été récupéré pour être revendu et réutilisé comme engrais.

En ce qui concerne les projectiles spéciaux à chargement chimique, les procédés de destruction utilisés sont similaires à ceux mis en œuvre aux ateliers d’Aubervilliers et de Vincennes. « Les obus sont débouchés dans des chapelles assez résistantes pour résister aux projections accidentelles des produits. Ces chapelles sont reliées à un carneau d’aspiration de fort diamètre par où les gaz dégagés sont conduits, soit à des colonnes de neutralisation lorsqu’il n’y a rien d’utile à en retirer, soit dans des appareils de récupération lorsqu’il y a lieu d’en retirer des produits utilisables. Chaque chapelle est dans un atelier isolé des autres par une cloison. Ces colonnes ou appareils sont toujours suivis d’un ventilateur puissant de sorte qu’une fissure accidentelle se produisant en un point quelconque donnera lieu à une rentrée d’air et non une sortie de gaz. Une cheminée de 10 à 12 mètres de hauteur évacuera l’air putréfié résiduel et les dernières traces de gaz pouvant y subsister, mais à une teneur assez faible pour ne pas être dangereuse »20.

Un cliché18 montre le personnel en combinaison, masque à gaz au visage, vidant des obus à chargement liquide dans une goulotte en béton. La présence d’un seau rempli de chaux indique qu’il pourrait s’agir d’ypérite. Les toxiques ainsi collectés ont été neutralisés chimiquement mais aussi brûlés. Un ensemble de quatre fours de brûlage, dotés de hautes cheminées est visible sur une photographie d’archive18. Le brûlage rejette à l’atmosphère de l’acide chlorhydrique et sulfurique qui brûle les récoltes alentours provoquant la colère des exploitants agricoles impactés.

Clere & Schwander a aussi exploité un chantier similaire mais de plus petite taille (8 000 tonnes de munitions chimiques) dans la forêt de la Hardt, au nord-ouest de Mulhouse (Haut-Rhin). Après perçage, les toxiques liquides étaient directement infiltrés dans des puits perdus d’au-moins 2,5 m de profondeur, afin de supprimer les risques de formation d’un nuage toxique. Il y a aussi brûlé des engins chimiques21.  L’Article 11 du contrat Clere & Schwander du 17 septembre 1919, conservés au Centre des Archives de l’Economie et des Finances (CAEF), offre à l’exploitant cette solution pour éliminer les toxiques liquides22.

De tels procédés de purge, adaptés au traitement des toxiques de guerre liquide (ypérites, bromacétone, etc.) ou gazeux (phosgène, diphosgène), restent inefficaces pour la destruction de munitions à Croix bleue chargées d’arsines solides. La découverte dans les sols de l’usine de nombreux tessons de fioles d’arsine d’obus de gros calibre, associés à des teneurs élevées en arsenic, attestent que des engins à Croix bleue y ont été éliminés.

Une des zones à tessons correspond sur les clichés aériens de 192216 à des rangées alignées et séparées par des voies étroites convergeant vers un bâtiment. Des valeurs extrêmement élevées en métaux lourds, notamment en zinc, cadmium et en moindre mesure en arsenic ont été mesurées dans les sols sur cette zone. Une corrélation linéaire remarquable entre les teneurs en cadmium et en zinc, selon une relation [Zn] = 1000 x [Cd], a pu être mise en évidence. Le dispositif identifié correspond à des rangées de brûlage de fusées d’artillerie, formée d’un alliage à base de zinc, cuivre et de cadmium, organisée selon un protocole validé par les instances militaires23. Ces brûlages étaient souvent opérés entre les caisses en étain qui servaient à transporter les fusées, entassées et lestées de sable.

La présence de fortes teneurs en étain dans les sols conforte l’analyse historique. Les dioxines et furannes chlorés sont aussi présents à des taux anormalement élevés sur cette zone. Leur présence atteste que des composés chloraromatiques (comme les chlorodiphénylarsine) ont été pyrolysés à cet endroit avec des foyers mal maîtrisés : les dioxines se forment vers 450 °C alors qu’ont été collectés sur ce terrain des fragments de verre totalement fondus, témoignant de températures excédant les 1 000 °C.

La mauvaise combustion des engins s’est traduite par des accidents lors de la manipulation des objets censés être inertes.  Les opérations de brûlage d’obus à chargements solides ou liquides ne sont pas dépourvues de dangers, notamment lorsque la combustion du chargement des obus est incomplète. Une coupure de presse du Le Bulletin Meusien du 8 septembre 192324 relate un accident survenu dans l’usine avant le vidage d’un obus chimique britannique chargé de chloropicrine « Les ouvriers portugais José Barbosa, 45 ans, Manuel Silva, 37 ans, manœuvres à l'usine de munitions, travaillaient à enfoncer avec une tranche le bouchon en fonte d'un obus anglais de cinq pouces. Une explosion se produisit […]  les obus anglais de cette catégorie sont chargés à la chloropicrine et la fusée, vissée seulement au moment des tirs, est remplacée par un bouchon en fonte, vissé sur la gaine contenant l'explosif. On ne put extraire ce bouchon, mais on le perça pour vérifier s'il ne restait pas d'explosif, après que l'obus eut été flambé au préalable. Il est probable qu'il sera resté une petite quantité d'explosif qui aura sauté lorsque les ouvriers travaillaient l’obus ».

Deux photographies historiques issues d’archives privées18 (voir photographie ci-contre) montrent les opérations de brûlage à l’endroit où ont été mesurées les dioxines. On y voit l’empilement d’obus de petit calibre entre deux rails de chemin de fer et des personnages en train d’apporter des fagots de bois. En arrière-plan, du personnel de l’usine circule en combinaison en toile huilée, doté dans leur dos d’appareils Tissot. De récentes mesures géophysiques et des sondages à la pelle mécanique ont permis de retrouver un système de tranchées de brûlage ni relaté dans les archives, ni visible sur les clichés aériens de 1922.

Les archives à disposition correspondant essentiellement à des documents et correspondances administratives, il est vraisemblable qu’il y ait eu des écarts entre les conditions d’exploitation annoncées et celles effectivement mises en œuvre.

La seconde entité du complexe de désobusage est celle de l’ancien champ d’explosion de Noire Fontaine, à Vaudoncourt. L’emplacement du champ d’explosion de la « Noire Fontaine » a été partiellement reboisé de sapins, mais l’essentiel est aujourd’hui envahi par d’épais taillis et les broussailles.

Clere & Schwander installe après 1920 contre le terrain d’explosion, et après cessation d’activité de ce dernier, un ensemble d’ateliers (voir première image). Aucun plan n’est à l’heure actuelle disponible. Des tranchées ou rangées de brûlage ont été identifiées sur les clichés aériens de 192225 26; leur existence est confirmée par le balayage géomagnétique à haute résolution; deux systèmes de rangées apparaissent : le premier est similaire à celui reconnu à Rampont desservi par des voies étroites. Le second comprend trois longues tranchées d’environ 20 mètres de longueur terminées par un puits. La fonction de ces tranchées n’est pas connue à ce stade de l’état des connaissances. Ces tranchées, remblayées, ne sont plus visibles dans le paysage.

De nombreux éléments de munitions de gros calibre (210 mm), de nombreux tessons de fioles d’arsines d’obus chimiques de gros calibre (150, 155 mm) et un obus chimique britannique, à double diaphragme, brûlé, ont été collecté au droit de cette zone. Deux autres zones singulières ont été identifiées sur le terrain.

La première montre dans les sols la présence de nombreux ocelles brun-noires centimétriques. Les analyses au laboratoire montrent qu’ils correspondent à un mélange d’explosif allemand complexe (dinitrobenzènes, nitronaphtalènes) et d’un agent toxique irritant (N-ethylcarbazole). D’autres fragments sont formés de TNT pur. Ensuite, trois fioles d’arsines d’obus de 77 mm dont deux, intactes et vides, ont été collectées. La troisième, brisée en son milieu, laisse apparaître en son cœur le chargement solide gris-brun de Clark 1 (chlorodiphénylarsine). La base de ces fioles montre aussi souvent un écaillage. Il est vraisemblable que ces fioles et les explosifs aient été retirés du corps métallique de l’obus à Croix bleue au moyen de burins (en laiton) et de marteau (en bois). Le site de la « Noire Fontaine » a ainsi possiblement accueilli un atelier de déconstruction d’obus « Croix bleue ».

La seconde zone se caractérise par des sols noircis, constellés de scories, éléments de munition, de tessons de fioles d’arsine, certains intégralement fondus. La présence d’arsenic, d’acide diphénylarsinique et de dioxines et furannes dans les sols confirme que cette zone a connu des activités de brûlage d’obus chimiques arséniés. Une anomalie géomagnétique a été aussi mesurée au droit de cette zone. Un enfouissement de projectiles et/ou de ferrailles ne peut être exclu à cet endroit tout comme dans les imposants entonnoirs d’éclatement noyés situés à proximité immédiate. Les sévères pollutions des sols de surface empêchent ici à l’orge de se développer.

La troisième entité du complexe est le champ d’explosion de Vaudoncourt-Loison, qui se subdivise en deux ensembles. La partie nord, sur le territoire de la commune de Vaudoncourt, qui s’étend sur 600 m du nord au sud comprend un ensemble de petits entonnoirs d’éclatement agencés de façon chaotique.

En 1922, les îlots d’un dépôt de munitions sont encore visibles ainsi qu’un ensemble d’installations (dont possiblement une à deux rangées de brûlage)27. Plus au sud, se situe l’imposant terrain d’explosion de Loison qui est formé par deux alignements de 300 m de long de larges cratères de 15 à 20 m de diamètre, de part et d’autre d’une ancienne ligne de chemin de fer. Les photographies aériennes anciennes permettent de voir que certains entonnoirs sont remplis d’une eau laiteuse27. Les entonnoirs, tout comme la voie ferrée principale par où était acheminés les engins de guerre à éclater, étaient encore distinguables dans le paysage en 1987, avant que le remembrement ne fasse de ces terrains des champs labourés pour la culture céréalière.

La violence des explosions a crevé la couche d’argile callovo-oxfordienne la plus superficielle et qui coiffait les couches de calcaires sous-jacentes (« Dalle d’Etain »). La présence à l’affleurement et localement de nombreux cailloutis de calcaire révèle l’emplacement des cratères de pétardement.

Le Capitaine Mandra, commandant le Parc d’Artillerie Annexe de Verdun, informe le 22 octobre 1924 le Chef des Services Techniques de la Reconstitution que « en ce qui concerne le champ d’explosion de Vaudoncourt, un danger supplémentaire se présente : ce terrain ayant servi de lieu de destruction pour de nombreux obus spéciaux (toxiques) il est hors de doutes que le sol a été copieusement arrosé de liquides toxiques, ypérite arsines, phosgène. Les vastes entonnoirs sont pleins d’eau saturée de ces gaz, aussi il est à craindre que les ouvriers récupérateurs subissent de graves brûlures […]. Au vue d’éviter ces accidents et afin de dégager la responsabilité de l’Etat, le champ d’explosion a été entouré d’une clôture (fils de fer barbelés), des pancartes apposées sur le terrain avertissant qu’il y a un danger de mort à pénétrer sur le champ d’explosion »28.

L’exploitation du champ d’explosion a cessée depuis le 1er octobre 1924. Le Préfet de la Meuse en interdit l’accès compte tenu des risques. Des munitions de petit et de gros calibres ont été identifiées lors de la première visite de terrain. Ces engins étaient disposés en tas aux pieds des poteaux électriques en béton de la ligne traversant le champ d’explosion. Il s’agissait de projectiles remontés à la surface du sol à la faveur des labours et entassé hors zone de travail par l’exploitant agricole. Les obus et morceaux de munition allaient du calibre 37 mm à 210 mm parmi lesquels des projectiles de 77 mm et 155 mm et des obus à balles (« shrapnels »). Les obus déformés, fendus laissaient pour certains apparaître le TNT (voir ensemble de photographies ci-contre). Ces engins étaient dotés de leur ceinture de cuivre. D’autres ceintures affleuraient sur le sol avec de gros éclats d’acier, des fusées, des culots de douilles éclatées en laiton vert-de-gris sur lesquels on pouvait encore lire « 307. Patronenfabrik Karlsruhe. 1917 » ou « Rh, MP. Düsseldorf ».

Les obus ont été enlevés par le déminage. Des munitions chimiques et explosives ont été massivement pétardées à Loison sans prendre le soin de récupérer les matières à forte plus-value comme le cuivre. Le balayage géomagnétique à haute résolution réalisé sur ce champ d’explosion révèle la présence de masses métalliques dans les entonnoirs, possiblement des munitions associées à des fragments. Le pétardement en masse avec destruction partielle des engins non déceinturés sont possiblement les témoins d’une volonté d’éliminer rapidement de grandes quantités de munitions sans chercher à récupérer les matières valorisables.

 

Début et fin de l’usine Clere & Schwander du canton de Spincourt

Il est certain que Clere & Schwander n’a pas construit et exploité son complexe de désobusage dès l’attribution du marché de septembre 1919. Par ailleurs, Clere & Schwander a adressé à la Préfecture de la Meuse sa demande d’autorisation d’exploiter le 15 mars 1920 et l’arrêté préfectoral encadrant l’enquête publique date du 30 avril 1920. La presse (Le Bulletin Meusien) fait échos de cette enquête le 30 mai 192029. Le 2 juin 1920 le conseil municipal de Muzeray maintien son avis défavorable, suite à une première protestation et à une réponse de Clere & Schwander. En juin et juillet 1920, le journal L’Intransigeant diffuse des offres d’emploi (tourneur-ajusteur, artificier) pour des postes chez Clere & Schwander. Clere & Schwander signe le 20 septembre 1920, avec le Général Lequime, commandant d’artillerie de la VIème région militaire, un avenant au contrat du 17 septembre 1919 visant le dépôt de Spincourt22 ; ce document demande à ce que soient précisées les mesures de sécurité, les plans et modalités d’exploitations des installations. Cet avenant ne précise pas s’il vise toute l’usine ou une extension et/ou modification de cette dernière.

L’usine fonctionne en novembre 1920 car le journal Le Bulletin meusien, édition du 14 novembre 192030 relate le suicide d’un soldat employé comme artificier à Muzeray. Cet article montre aussi que du personnel militaire était aussi d’active dans cette usine civile (les militaires étaient assignés aux postes de contrôleurs dans les usines de désobusage privées). L’usine Clere & Schwander, avec à sa tête le directeur Mr Decaussin, a employé de nombreux personnels étrangers notamment des Portugais, Polonais, Russes et Maghrébins ; la vie de l’usine a été jalonnée par de nombreuses rixes, délits, homicides et accidents parfois mortels dont la presse locale s’est délectée « au cours de ces desobusages périlleux, plusieurs ouvriers trouvèrent la mort »31

En mai 1921, Clere & Schwander, malgré une offre techniquement irréprochable, est écarté de l’appel d’offre au profit de la société Marmier, Aigret & Sauron pour la démolition des engins de la VIème Région militaire du Camp de Chalon (actuel camp de Suippes) car « a eu pas mal d’accidents surtout du fait que ses exécutants se pliaient mal à des consignes d’ailleurs insuffisantes »32. Enfin, l’usine possédait sa propre infirmerie dont une photographie d’archive d’un fond privé montre l’aspect. Clere & Schwander écoulait ses métaux notamment en Allemagne et en Tchécoslovaquie31.

Parallèlement aux opérations destruction de munitions, à Spincourt, à 800 m de Noire Fontaine, les fossoyeurs, sous contrat, devaient assister aux explosions. Ils opèrent à l’exhumation des corps des Poilus du cimetière provisoire d’août 1914 pour les rapatrier à la nécropole de Pierrepont. Frauduleusement, leur travail n’a été que très partiellement exécuté ; plusieurs centaines de corps reposent à Spincourt avec possiblement leur non sur les croix de Pierrepont. Les fouilles archéologiques ont par ailleurs dégagé des fragments de munitions non tirées typiques de projections de pétardement. Ces découvertes rejoignent les dires d’archives. Le Bulletin Meusien du 28 mai 1922 relate « Les exhumations des corps de nos héros enterrés dans les cimetières militaires de la région de Spincourt sont commencés. Nombreuses déjà sont les familles venues même de Bretagne pour y assister. A dater du 28 mai, 15 wagons par semaine sont affectés à ce service »33.

Clere & Schwander a certainement arrêté d’exploiter à la fin de l’année 1925 « Spincourt.-L’Usine à munitions-. La Société Schwander qui a entrepris le désobusage des milliers d’obus boches, qui se trouvaient dans le vaste dépôt, entre Muzeray et Spincourt, va terminer d’ici la fin de l’année »31. Les dernières traces d’activité de désobusage et d’activité d’élimination d’engins de guerre dans le secteur anciennement exploité par Clere & Schwander sont tragiques et ont pour décor l’ancien champ d’explosion de Loison : un accident mortel survient « au lieu-dit « Enfer » à deux récupérateurs de l'entreprise Meignié-Meyer. Cet accident a été occasionné par l'explosion d'un obus de 105. Les deux victimes avaient voulu procéder au dévissage de la fusée, travail interdit et expressément défendu, ce qui a été la cause de cet accident. Ces malheureux ont été complètement déchiquetés, l'un à cinq mètres de l'endroit où s'est produite l'explosion et le second à huit mètres en arrière. Il s'agit des Polonais Koniszenski Wladislaw et Madecki Joseph, tous deux âgés de 25 ans, domiciliés à Billy-les-Mangiennes » relate un article du 14 juillet 192834.

Plus tard, en 1929, ce sont des « tâcherons » d’origine polonaise de l’entreprise de récupération « Meignier & Meyer » qui seront victimes d’accident en fouillant ce champ d’explosion35. A cet endroit, cent ans plus tard des engins de guerre continuent à refaire surface au rythme des allés et venus des charrues. 

Suite du dossier : « 3. La "place à gaz" de la forêt de Spincourt : une zone industrielle toxique ».

 

Notes

1 Archives départementales de la Meuse. Cote 10 R 82. Courrier de Monsieur le Préfet du 27 mars 1920 au Général Commandant du VIème Corps d’Armée.
2 Archives départementales de la Meuse. Cote 10 R 82. Rapport de Lieutenant MATHIS de la IIème Compagnie de Gendarmerie des Ardennes, arrondissement de Montmédy daté du 20 mai 1919, communiqué au Préfet de la Meuse le 23 mai 1919.
3 Archives départementales de la Meuse. Cote 10 R 82.
4 Archives départementales de la Meuse. Cote 10 R 82 « Renseignements sur les dépôts de munitions sous les ordres du Colonel Commandant le 40ème Régiment d’artillerie ».
5 IGN. Cliché CCF0B-90B1_1922_B-90_0002.
6 “Les forêts de la Grande Guerre. Histoire, mémoire, patrimoine” Amat, 2015.
7 Der Weltkrieg 1914 – 1918. Zehnterband. Verdun. Artillerieaufmarsch der Abschnitt B und C am 21. Februar.
8 Bibliothèque Nationale de France.
9 Archives Départementales de la Meuse. Cote 10 R 82.
10 Service Historique de la Défense. Site de Vincennes. Cote 8 N 120.
11 IGN. Cliché CCF0B-90B1_1922_B-90_0002.
12 IGN. Cliché CCF00B-901_1922_CAF_B-90_0021.
13 Archives Départementales de la Meuse. Cote 10 R 82. Courrier du 28 août 1919 du Ministère de Guerre à Monsieur le Préfet de la Meuse.
14 Archives Départementales de la Meuse. Cote 10 R 82.
15 Idem.
16 IGN. Cliché n° CCF0B-90B1_1922_B-90_0016.
17 Archives Départementales de la Meuse. Cote 10 R 82.
18 Archives particulières. E. Hanotin.
19 Archives Départementales de la Meuse. Cote 10 R 82.
20 Idem.
21 Archives départementales du Bas-Rhin. Cote 121 AL 402.
22 Centre des Archives Economiques et Financières. Cote B 30035.
23 Archives departementales de la Marne. Chalons-en-Champagne. Cote 7 P 472 – 1.
24 Bibliothèque nationale de France.
25 IGN. Cliché n° CCF0B-90B1_1922_CAF_B-90_0021 (1922/10/04).
26 IGN. Cliché n° CCF0B-90B1_1922_CAF_B-90_0017 (1922/10/04).
27 Idem.
28 Archives Départementales de la Meuse. Cote 10 N 82. Verdun, 22 octobre 1924. Le Capitaine Mandra, Commandant le Parc Annexe d’Artillerie de Verdun, à Monsieur le Chef des Services Techniques de Reconstitution.
29 Bibliothèque Nationale de France.
30 Idem.
31 Bibliothèque Nationale de France. Le Bulletin Meusien, 20 octobre 1923.
32 Centre des Archives Economiques et Financières. Cote B 30035 – 4317.
33 Bibliothèque Nationale de France. Le Bulletin Meusien, 28 mai 1922.
34 Bibliothèque Nationale de France. Le Bulletin Meusien, 14 juillet 1928.
35 Bibliothèque Nationale de France. Le Bulletin Meusien, 2 février 1929.