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1. Le canton de Spincourt dans la Grande Guerre de l’artillerie

© Le "Langer Max" allemand utilisé pendant la Première Guerre Mondiale, 1918
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Les premiers affrontements dans la Meuse     

Spincourt, dans la plaine de la Woëvre (prononcer « ouavre »), est situé en Meuse à 20 km au nord-est de Verdun. La plaine argileuse de la Woëvre, humide et boisée, est dominée à l’ouest par le plateau calcaire des Hauts-de-Meuse sur lesquels les Français avaient établis les fortifications protégeant Verdun. Le Canton de Spincourt a été ébranlé par les évènements de la Grande Guerre peu après sa déclaration le 3 août 1914. 

C’est non loin de Spincourt, à Mangienne, qu’a eu lieu, le 8 août 1914, la première rencontre entre Français et Allemands, lors d’une reconnaissance offensive allemande. Mais la première confrontation armée frontale a eu lieu à Spincourt, lors de la bataille du même nom, le 12 aout 1914, au terme de laquelle les Français sont contraints au repli. Les Poilus tombés à Spincourt ont été inhumés dans un cimetière provisoire à proximité de l’actuel cimetière communal. La Bataille de Spincourt préfigure en Lorraine le désastre sanglant et le revers militaire de la Bataille des frontières1.

Pendant toute la guerre, ce secteur restera sous occupation allemande. Le Kronprinz qui est à la tête de la Ve Armée allemande  n’a alors qu’une seule ambition « rejeter l’ennemi par le nord de Verdun en direction de l’ouest (…) le chasser avec énergie et transformer la victoire d’hier en déroute ». Cette armée quitte les garnisons de la « Moselstellung » de Metz le 24 août 1914 et marche vers l’ouest en direction d’Etain et la Woëvre où l’éphémère Armée de Lorraine du Général Manoury est stationnée. Les Allemands attaquent le jour même mais sont stoppés par les Français.

Cette bataille d’arrêt d’Etain-Buzy (24-25 août 1914) au sud de Spincourt est la première victoire militaire française dans la région et permet aux troupes françaises de la IIIème Armée de franchir la Meuse dans de bonnes conditions pour venir s’installer à l’est de Verdun dans les Hauts-de-Meuse. Les Allemands s’installent aux portes des Hauts-de-Meuse, mettant les noms symboliques de la bataille qui s’annonce - Douaumont, Vaux, Thiaumont- à portée de tir.

Dès l'automne 1914, les Allemands de la Vème Armée entourant aux deux tiers Verdun, projettent de mettre en place des pièces d’artillerie à forte puissance et longue portée pour mener le siège de la ville. Deux des 30 canons de marine de calibre 381 mm baptisés « Langer Max » (Long Max), d’une portée de 45 kilomètres, installé sur le front de l’ouest, sont alors positionnés  en 1915 dans le Bois de Warphemont, sur la commune de Duzey, à moins de 2 km de Muzeray. Ils ouvrent le feu pour la première fois, avec leurs projectiles de 750 kilogrammes (voir l'image ci-dessus), respectivement les 15 février et 1er octobre 1915, de concert avec les obusiers lourds de 420 mm « Grosse Bertha » avec pour cible le Fort de Douaumont.

Une troisième pièce de 380 mm est mise en batterie à proximité de la ferme de Sorel à Loison. Le Long Max « 38SLK45 » (SLK pour « Sehr Lange Kanone »), tire depuis Duzey son obus sur Verdun, le 21 février 1916, à 4h15 du matin. Il s’agit du premier obus tiré, donnant le signal de l'offensive de la Bataille de Verdun (opération « Gericht », pour « Jugement »), qui est à ce moment-là la plus grande bataille jamais dominée par l'usage de l'artillerie2.

La suprématie de l'artillerie allemande

Le secteur de Spincourt accueille l’une des plus fortes densités de pièces d’artillerie de tout le front occidental, pour pilonner Verdun et le champ de bataille. La fosse ayant accueilli la pièce de marine, ainsi que les soutes à munitions sont encore visible de nos jours à Duzey. La plus puissante artillerie lourde du monde, déclenche à 7h15 du matin le « Trommelfeuer ». Deux millions d’obus sont tirés par 1 200 canons de tous calibres, comprenant 30 obusiers lourds de  420 mm « Grosse Bertha », 17 obusiers austro-hongrois Skoda M11 de 305 mm. En moyenne, six obus tombent ce jour-là par mètre carré de champ de bataille. Les aviateurs français qui survolent la forêt de Spincourt pour la reconnaissance « s'accordent à dire que cette région est le centre d'un véritable feu d'artifice. Le petit bois de Gremilly, au Nord de la Jumelle (ndlr : Jumelle d’Orme), accuse une telle densité d'ouvertures de feu que les observateurs en avions renoncent à pointer sur leurs cartes les batteries qu’ils voient en action »6.

Les aviateurs ne distinguent plus le sol, caché par un épais nuage de fumée transpercé de lueurs. Ces batteries sont alimentées en munitions depuis des dépôts d’arrières lignes au moyen d’un réseau de voies de chemin de fer étroites savamment organisées. Le commandement des batteries stationnées en forêt et dans le Canton de Spincourt est confié au Lieutenant-capitaine Hans Walter Schulte, aves sous ses ordre 74 commandos spéciaux de Marine (« Marine-Sonderkommando 1 »). Il installe son quartier général à Rouvrois. 

Un important dépôt de munitions et matériels est situé à 500 m à l’est de la ferme de Rampont, sur la commune de Muzeray, située dans le canton de Spincourt, à l’intersection de trois voies normales. La date de constitution du dépôt de Rampont n’est pas connue. Il occupe l’endroit exact où a eu lieu la toute première bataille  de la guerre franco-prussienne, le 18 août 18707, qui comme la Bataille de Spincourt, s’est soldée par une déroute française. L’attaque avait été engagée par les Français selon une tactique inspirée d’une phrase prononcée par Napoléon Bonaparte « on s’engage partout et on voit ». 

Durant la Bataille de Verdun, sur les quelques 200 km2 du champ de bataille, les Allemands de Von Falkenhayn tirent 34 millions de projectiles ; en réponse les Français de Pétain expédient 26 millions d’engins, sur une période entre février et août 1916. La fin de la Bataille de Verdun, 300 jours plus tard, ne signifie pourtant pas l’arrêt de l’usage massif des moyens de l’artillerie en forêt de Spincourt. Une nouvelle phase commence, celle du siège de Verdun et le harcèlement des positions françaises par les bombardements allemands au moyen d’engins explosifs et chimiques. Après le sursaut français de la seconde Bataille de Verdun d’août 1917 en rive gauche de la Meuse (« Mort Homme », « Coté 304 »), l’affrontement frontal laisse place à l’« Ermattungsstrategie », la stratégie d’usure des Allemands. Le rapport du Sénateur Cazeneuve devant le Sénat daté de janvier 1918 relate ces évènements et l’emploi de quantités importantes de munitions chimiques très diverses, spécialisées et caractéristiques de la seconde moitié de la Grande Guerre (1917-1918)5.

« Du 31 juillet 1917 au 20 août 1917, les Allemands ont tiré toutes les nuits des obus spéciaux sur le front de Verdun. La zone bombardée avait un front d’environ 30 km sur une profondeur de 3 à 5 km. Les projectiles étaient chargés en bromacétone, chloroformiate d’éthyle trichloré et sulfure d’éthyle dichloré (ypérite). Le nombre des obus tirés a été très considérable et peut être évalué à un million. Cinq corps d’armée étaient exposés à ces tirs qui ont provoqués 6 935 évacuations. Les décès ont été très peu nombreux et inférieurs à 2% du nombre des évacués. Du 31/08 au 10/09, des bombardements analogues, mais moins intenses ont eu lieu sur le front du 35ème Corps d’Armée et du Ier Corps d’Armée colonial dans la Région de Verneuil à Culches. Ils ont provoqué l’évacuation de 276 militaires parmi lesquels deux morts ont été signalés. La très grande majorité des obus était chargé en sulfure d’éthyle dichloré et de chlorure de diphénylarsine. Du 20 septembre au 4 octobre la région de Verdun a été continuellement bombardée par des obus au sulfure d’éthyle dichloré tirés en très grande quantité et il a eu environ 5 000 évacués la plupart légèrement atteints. Depuis le 4 octobre, nos ennemis continuent leurs bombardements d’obus à gaz et des tir plus ou moins importants sont effectués presque quotidiennement sur notre front ».

Les positions restent inchangées jusqu’à l’automne 1918. Le Canton de Spincourt constitue pour les Allemands une zone des arrières, dénommée zone « des Etapes » dans laquelle sont rassemblés les moyens matériels et logistiques nécessaires au front. La zone des Etapes accueille aussi les baraquements pour le repos des soldats revenus du front, des hôpitaux, des lieux de distraction. Le Camp Marguerre à Loison est un exemple remarquablement bien conservé de camp des Etapes. Il se distingue par son usine à béton (« BEFA » pour « Beton Fabrik »), un nouveau matériau dont les Allemands sont passés maîtres. Le village de Muzeray conserve le seul château d’eau en béton, encore débout, érigés par les militaires allemands (voir photographie ci-contre).

 

La capture des dépôts de munitions allemands

La Ière Armée des Etats-Unis du Général Pershing (American Expeditionnary Force (AEF)) s’installe en Meuse  début 1918 avec d’importants moyens matériels, avec notamment de nombreux chars légers et moyens Renault FT 17 mis à disposition par les Français. Ils programment leurs premières grandes offensives pour faire plier les Allemands dans la région de Verdun. Ils attaquent au sud, pour réduire le Saillant de Saint-Mihiel, en septembre 1918 et au nord, en Argonne (offensive Meuse-Argonne) en octobre 1918, avant que les Allemands n’aient eu le temps de détruire les voies de communication, pour forcer les chars à emprunter des terrains peu praticables où ils se seraient embourbés.

La combattivité des Américains fait merveille et galvanise les troupes alliées fatiguées par les années de guerre. Lorsque les Sammies prennent possession de dépôts de munitions abandonnés par les Allemands, ils dressent l’inventaire de leur contenu.

Les archives conservées à Washington (« National Archive ») relatent la présence dans ces dépôts de grandes quantités de munitions chimiques, dont presque la moitié d’obus à « Croix bleue ». Ces projectiles apparus sur le front en septembre 1917 constituent une réponse des Allemands aux progrès des Alliés dans le domaine des protections respiratoires.

Ces engins (voir schéma ci-contre) renferment une fiole en verre (obus de 77 mm, courts et longs, de 105 mm, 150 mm et 155 mm) ou un réservoir en tôle (obus de 210 mm) chargés d’un toxique solide, les arsines (diphénylchlorarsine ou «  Clark 1 » et diphénylcyanoarsine ou « Clark 2 »). Fiole et réservoir sont noyés dans l’explosif (TNT et trinitronaphtalènes). À l’impact, les contenants sont pulvérisés avec les arsines qui forment alors de fins aérosols qui traversent les filtres des masques à gaz. Ces arsines ont des effets émétisants (vomitifs), lacrymogènes et sternutatoires, forçant le soldat exposé aux arsines à se défaire de son masque à gaz.

Simultanément, les Allemands tirent les obus vésicants (obus à « Croix jaune », à ypérite ou «  gaz moutarde ») et suffocants (comme les obus à «Croix verte » au phosgène. Les larmoiements et les crises d’éternuement  handicapent lourdement le tir et la visée. Les Américains libèrent Spincourt aux termes des opérations militaires de l’automne 1918. L’AEF exhibe et photographie alors les pièces d’artillerie lourde allemande, celles ayant pilonné Verdun. 

Suite du dossier : « 2. L'après-guerre à Spincourt : la démolition des munitions chimiques ».

 

Notes

1 Delhez, J.C. « La Bataille des Frontières. Joffre attaque au centre. 22-26 août 1914 ». Economica. 2013.
2 Horne, 1993 ; Mosier, 2001.
3 Bibliothèque Nationale de France. Bulletin des armées, récit du 26 mars. La Grande guerre du XXème siècle. 1917/02.
4 Monfalcone, Pierre,Castelin, André (1858-1912). La première bataille franco-allemande, le 18 août 18.. :réponse à la brochure "Die erste Schlacht im Zukunftskriege" par le général ***... : commentaires sur la prochaine guerre [et] théories tactiques du général Boulanger / Pierre Monfalcone , André Castelin. 1887. Bibliothèque Nationale de France.
5 Service Historique de la Défense. Vincennes. Sénat. Rapport fait par la commission de l’Armée sur deux corps asphyxiants nouveaux utilisés par les allemands (le sulfure d’éthyle bichloré et le chlorure de diphénylarsine » par M. Cazeneuve (adopté le 16 janvier 1918).