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La vie à l'arrière du front

Monument aux Fusillés lillois
© P. Morès
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Repères pour l’enseignant

Automne 1916 : la vie à l’arrière du front

Si notre attention se concentre spontanément sur la zone du front, il ne faut pas oublier que la guerre touche aussi ceux qui ne combattent pas. Ils constituent l’immense majorité de la population qui vit à l’« arrière » du front. Mais où commence l’arrière ? Dès l’« arrière-front », où sont installés les cantonnements de repos et les réserves logistiques ? En fait, l’arrière englobe les civils qui habitent les parties du territoire qui ne sont pas concernées directement par les combats, sans oublier le cas particulier des zones occupées au nord et à l’est par l’armée allemande.

Dès le début de la guerre, les civils sont mobilisés, notamment par une intense propagande, pour soutenir l’effort de guerre. Les usines s’adaptent pour produire les canons, les obus, les camions nécessaires à l’armée : l’économie devient une économie de guerre. Les femmes sont invitées à compenser le manque de main-d’œuvre masculine, notamment dans les campagnes. Mais il ne faut pas surestimer ce phénomène et imaginer un « raz-de-marée » féminin, notamment dans les usines : 40 % de la main-d’œuvre industrielle était déjà féminisée avant 1914. La vraie nouveauté, c’est leur accès à des postes de responsabilités.

Les civils souffrent de la guerre : des pénuries, de l’interruption de la vie normale, des deuils, de la séparation avec le mari, le frère, le fils, douleurs difficilement atténuées par la correspondance et par les permissions mises en place en 1915. Le sort des habitants des régions soumises à un très dur régime d’occupation par l’Allemagne doit être évoqué. À l’isolement, aux humiliations, aux restrictions, aux réquisitions et aux très lourdes contributions de guerre exigées (la ville de Lille doit ainsi verser une somme supérieure à 15 fois son budget municipal entre 1914 et 1916), il faut ajouter le travail forcé, les déportations en Allemagne, l’exécution de résistants, qui préfigurent la situation de la Deuxième Guerre mondiale.

Présentation du document

Pierre-Émile Bonnard, Un village en ruines près de Ham, 1917. Huile sur toile, 63 x 85 cm, musée d’Histoire contemporaine, BDIC, Paris.

Pierre-Emile Bonnard (1867-1947) est envoyé en mission pour peindre la guerre. Il ne produit qu’une seule toile, qui restera inachevée. L’espace représenté semble caractéristique du « front arrière », cette zone à proximité des premières lignes où se situent les cuisines roulantes et les premiers postes de secours. Au paysage désolé de ruines semblent répondre le vieillard accroupi et les hommes accablés, pliant devant la puissance destructrice de l’artillerie.

Les Fusillés lillois (Lille, square Daubenton)

On doit ce monument, inauguré en 1929, au sculpteur Félix-Alexandre Desruelles. S’il commémore l’exécution par les Allemands de cinq hommes, on peut dire qu’il rend hommage à l’ensemble des résistants de la Première Guerre mondiale. Desruelles a représenté quatre membres d’un réseau, le « Comité Jacquet », du nom du secrétaire départemental de la Ligue des Droits de l’homme, qui ont été exécutés en septembre 1915, ainsi qu’un jeune étudiant belge, Léon Drullin, exécuté un mois plus tard. Détruit par les Allemands en 1940, le monument a été réinstallé en 1960.

Texte de référence

Ministère de l’Éducation nationale, Programmes d’enseignement de l’école primaire, cycle des approfondissements – programme du CE2, du CM1 et du CM2, Bulletin officiel [En ligne], bulletin hors-série n° 3 du 19 juin 2008.

Programmes 2008 – Objectifs visés

  • Histoire : analyser, interpréter et comprendre des documents : le tableau de Pierre-Émile Bonnard, Un village en ruines près de Ham, la photographie du monument Lille à ses fusillés et des textes documentaires.
  • Français : lire et comprendre des textes documentaires en activant les connaissances acquises et en exerçant son esprit critique. Écrire un témoignage.
  • Pratiques artistiques : observer les détails fournis par une image pour en comprendre le sens profond.

Notions principales

  • La vie à l’arrière
  • L’occupation, les réquisitions, les répressions
  • La technique de la « terre brûlée »
  • Les réseaux d’espionnage (de résistance)

Vocabulaire

  • Soumis, brave, digne, serein, méprisant, abattu, méditatif, résigné.
  • L’arrière, occuper, l’occupation, l’occupant, réquisitionner, la réquisition, le travail forcé, une mesure répressive, un réseau d’espionnage, déporté.

Mise en œuvre pédagogique

Ma ville, mon village pendant la Grande Guerre

Première étape. Une première recherche de documents peut être menée sur les thèmes généraux suivants et par groupes d’élèves.

  • Les affiches de l’emprunt
  • Les usines de guerre
  • Les femmes en 14-18
  • Les enfants dans la Grande Guerre
  • En zone occupée…
  • Les prisonniers allemands

D'autres thèmes peuvent être choisis.

Les élèves repèrent un ou deux documents, le présentent et le commentent devant le reste de la classe. Un tableau de synthèse est proposé :

Thème Nature et titre des deux documents Idées à retenir
1    
2    
3    
4    
5    
6    

Deuxième étape. Possibilité de mener une séance aux archives municipales ou départementales en fonction de l’établissement.

  • Découverte des archives
  • Travail en groupes sur une sélection de documents proposée par le Service éducatif
  • Questionnaire identique au précédent en ajoutant trois questions : description, à qui s’adresse ce document ?, lui donner un titre.
  • Synthèse autour de la problématique : retrouve-t-on dans notre ville, notre village, les éléments identiques à ce que nous avons observé à l’échelle nationale ?

Mettre en scène la découverte du tableau de Pierre Bonnard

Afficher ou projeter l’œuvre : Un village en ruines près de Ham.

Présenter la commande faite au peintre : Pierre-Émile Bonnard (1867-1947) reçoit pour mission, à la fin de 1916, d’aller peindre la guerre. Il réalise alors cet unique tableau, dont le sujet est très éloigné de ce qu’il peint habituellement.

Observer attentivement la toile dans ses moindres détails, sans faire de commentaires.

Laisser ensuite émerger les mots suggérés par l’œuvre. Les noter au tableau au fur et à mesure en les rubriquant.

Exemple :

  • La tristesse, la désolation, la fatigue…
  • La destruction, les ruines, les maisons éventrées…
  • Les blessés, les morts, les cadavres, l’ambulance, le sang…
  • Un bombardement, un champ de bataille, les soldats, les uniformes…
  • Le froid, l’eau, la boue, la grisaille…
  • Le tableau, inachevé, couleurs primaires dominantes (bleu, rouge et jaune), gris, blanc, reflets…

Analyser et interpréter le tableau avec ses connaissances et ses représentations

Découvrir le propos du tableau

À l’instar d’une grande partie des villes et des campagnes du Nord et de l’Est de la France, la ville de Ham et les villages alentours ont été occupés par les Allemands jusqu’à l’automne 1916. Après les terribles batailles de Verdun et de la Somme, les ennemis reculèrent leur ligne de front et évacuèrent une partie de la zone occupée en pratiquant la stratégie de « la terre brûlée » immortalisée par ce tableau inachevé.
Situer sur une carte l’ensemble de la zone occupée et la ville de Ham.

Comprendre le document et sa fonction

  • Que nous présente ce tableau ?

Ce tableau nous présente un village réduit à néant. Les maisons sont éventrées, le mobilier comme suspendu au-dessus de tas de ruines, les rues détruites. Un vieillard appuyé sur sa canne, situé au premier plan à gauche, incarne l’accablement général. Une fillette repérable au premier plan à droite, gît dans une mare de sang au pied de soldats français reconnaissables à leur uniforme bleu. Les ambulanciers de la Croix rouge prennent en charge les blessés et les morts. Deux arbres chétifs symbolisent l’anéantissement de la nature au même titre que les constructions.

  • Qu’est-il arrivé dans ce petit village ?

Les Allemands ont détruit le village qu’ils occupaient avant de l’évacuer.

« En quelques jours, l’action de l’artillerie lourde avait transmué un pacifique gîte d’étape en un spectacle d’horreur. Des maisons entières avaient été aplaties ou fendues en deux par un coup de plein fouet, si bien que les chambres avec leur mobilier pendaient comme des coulisses de théâtre au-dessus du chaos. Un fumet de cadavres sortait de beaucoup de ces décombres, car le premier bombardement avait aussi complètement surpris par sa soudaineté les habitants, et en avait enterré un grand nombre sous les ruines, avant qu’ils n’eussent pu sortir de chez eux. Une petite fille gisait devant un seuil au milieu d’une flaque rouge. [...] Les rues n’étaient plus que des pistes étroites qui zigzaguaient à travers et par-dessus d’énormes monticules de poutres et de maçonnerie. Les légumes et les fruits pourrissaient dans les jardins retournés par les obus. »

Ernst Jünger, Orages d’acier.

  • Que ressentez-vous en observant cette scène de guerre ?

Beaucoup de tristesse. La population accablée est démunie. Les soldats français semblent désemparés face à ce spectacle de désolation.

Texte d’apport

En évacuant les zones occupées, les Allemands, détruisaient tout sur leur passage : les maisons, les routes, les ponts, les usines, les plantations, pour que la population ne puisse pas redémarrer sur le plan économique.
Bien sûr, la guerre se déroulait principalement au niveau du front, dans les tranchées, mais il ne faut pas oublier que toute la population participait à l’effort de guerre et souffrait à « l’arrière ».

À proximité du front, au nord et à l’est, les Allemands occupaient les villes et les villages d’une zone relativement importante. Ils réquisitionnaient les vivres (céréales, animaux…) et tout ce qui pouvait leur être utile (matériel, métaux, mobilier, objets d’art…). Ils pratiquaient le travail forcé, c’est-à-dire qu’ils utilisaient la main-d’œuvre locale (femme, enfants) pour leur propre compte. L’État-major et les soldats logeaient chez l’habitant. Les jeunes en âge de combattre étaient étroitement surveillés afin qu’ils ne puissent pas rejoindre l’armée alliée.

Dans le reste du pays, dans ce que l’on appelait « l’arrière », les civils ont été mobilisés pour produire, dans les usines transformées à cet effet, les canons, les obus et les camions nécessaires à l’armée. Les femmes ont remplacé les hommes dans les fermes (50 % de la population était rurale) et à l’usine, à tous les postes de travail.

Les familles souffraient beaucoup de la séparation d’avec un père, un mari, un frère qui n’obtinrent des permissions et le droit de correspondre par lettre qu’à partir de 1915. Le courrier était cependant étroitement surveillé afin que les poilus ne dévoilent pas l’enfer des tranchées qui aurait atteint le moral de l’arrière.

Lire collectivement, comprendre et échanger sur la situation particulière de la ville de Lille.

Lille sous l’occupation allemande

Située à quelques kilomètres du front, la ville de Lille, occupée par les Allemands d’octobre 1914 à octobre 1918, est particulièrement marquée par la Grande Guerre. Ses habitants souffrent alors des réquisitions et des déplacements de population – 10 000 Lillois, dont de nombreuses jeunes femmes, sont obligés d’aller travailler dans des fermes de l’Aisne ou des Ardennes. La ville est en partie détruite par l’explosion de son dépôt de munitions et d’explosifs : 738 maisons et 21 usines sont soufflées, 104 personnes tuées et 400 autres blessées. Cependant, les Lillois gardent la tête haute et se mobilisent contre l’occupant. Pour résister à l’ennemi, ils s’organisent en réseaux d’espionnage. Ceux-ci recueillent et transmettent des informations sur les dispositifs allemands (les mouvements des troupes, les batteries de canons, les dépôts de munitions…) et assurent le passage de soldats alliés vers les Pays-Bas. En réaction, les Allemands prennent des mesures répressives sévères pour démanteler ces réseaux – 21 condamnations à mort et de nombreuses peines de prison et de travaux forcés sont dénombrées dans le Nord au cours de la Grande Guerre. C’est ainsi que Léon Trulin, jeune étudiant de 18 ans, rattaché au réseau Alice est fusillé le 8 novembre 1915 dans les fossés de la citadelle de Lille. Plus de 200 personnes du comité Jacquet sont emprisonnées ou déportées et quatre sont exécutées le 22 septembre 1915.

Auteur : Geneviève Roy

  • Situer les départements du Nord, de l’Aisne et des Ardennes, la ville de Lille, ainsi que la ligne de front sur une carte de France.
  • Expliquer les mots en caractères gras en s’appuyant sur le contexte ou en les recherchant dans un dictionnaire papier ou électronique.

Proposition de résumé

À l’arrière du front, les familles vivaient douloureusement l’absence des « poilus » (combattants). Les femmes travaillaient dans les fermes et participaient à l’effort de guerre en produisant du matériel dans les différentes usines. En zone occupée, les civils souffraient de la présence des Allemands, des réquisitions, des déplacements de population et du travail forcé.

Des réseaux d’espionnage (Jacquet, Alice) s’organisèrent pour résister à l’ennemi.

Prolongements

Étudier d’autres œuvres de Pierre-Émile Bonnard afin d’apprécier le coloriste qu’il était : comparer Un village en ruines près de Ham à des tableaux comme Décor à Vernon, La Nappe à carreaux rouges, Salle à manger à la campagne, ou encore Paysage de Normandie.

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