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Les actualités filmées, une vision pour le XXe siècle

Des soldats français dans une tranchée prêts à se rendre. Film allemand de propagande.
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Nées en 1908, les actualités répondent aux attentes conjuguées des autorités militaires qui, à travers la Section cinématographique des armées, contrôlent les images filmées au front, et des spectateurs séduits par le puissant effet de réel du cinéma. 750 bandes sont diffusées en France et à l’étranger pendant la guerre, soit trois films par semaine. Conçu comme un outil de propagande visant à soutenir le moral des troupes et de l’arrière, les actualités n’en portent pas moins une densité documentaire qui, réinvestie dans les nombreux montages d’archives sur 14-18, a conditionné le regard que le XXe siècle a porté sur la guerre.

Méthode

Analyser un film d’actualités de la guerre

  • Situer le film dans le temps et l’espace. Où se situe l’action ? Un seul ou plusieurs lieux ? Comment sont-ils identifiés ? Avec une mention sur l’écran ? dans un carton (intertitre) ? Quelle est la durée totale de ce qui est relaté dans le film (durée diégétique) : plusieurs mois, jours, heures ?
    • Résumer le film en une quinzaine de lignes au maximum pour bien en dégager les principales actions. Rassembler les résultats d’une recherche sur les faits évoqués de manière à les dater précisément et les resituer dans leur contexte historique.
  • Le péri-filmique. Observer :
    • Le générique et les cartons. Relever les éléments qui vous semblent importants : le nom du journal (ou le titre du film), bien sûr, mais aussi les organismes auteurs ou commanditaires du film, et les symboles iconiques (coq, oriflamme…).
    • Les cabochons. Certains films ou certains plans que l’on voit mentionnent la société propriétaire ou dépositaire des images (Gaumont, ECPAD, INA…). Attention à ne pas les confondre avec les auteurs du film ou du journal lui-même.
  • Compter le nombre de plans. Sont-ils très hétérogènes ? Les points de vue traduisent-ils une prise de vue à la sauvette ou distante ? ou un filmage plus assuré et confiant (prise de vues frontales, effort de composition du cadre, mouvements de caméra anticipés) ? Les sujets filmés sont-ils conscients de la présence de la caméra ? en jouent-ils ? En quoi toutes ces observations renseignent-elles sur la manière dont le film a été tourné ?
  • Attribuer les actualités (ou une séquence) à l’une des catégories suivantes :
    • fictives : des scènes simulées, tournées sur des champs de manœuvre, prises de vue en plongée face à la tranchée…
    • effectives codifiées : les cérémonies, les défilés…
    • effectives peu codifiées : l’opérateur n’est pas maître de la situation (plans flous, cadre instable, vues distantes…).
  • Dresser la liste des séquences identifiées de manière à faire apparaître une structure narrative, puis résumer cette structure scénarisée ainsi mise en évidence et, derrière elle, l’intention des auteurs du film.
  • Les non-dits. Tout discours et tout film comporte ses absences : ce qui est caché ou implicite devra être identifié et interrogé. Qu’est-ce qui justifie cette absence, cette occultation ?

Gros plan

Ciné-journal d’une offensive – « Les Annales de la guerre », n°24, août 1917

Du printemps 1917 au début de l’année 1919, la Section cinématographique des armées (ancêtre de l’ECPAD aujourd’hui dépositaire des images tournées sur le front – dont on voit le cabochon à l’image) diffuse elle-même des actualités filmées : « Les Annales de la guerre », qui viennent compléter les bandes déjà en circulation. L’objectif est d’offrir une image positive de l’armée à l’heure de ses premières défaillances et des mutineries qui éclatent après l’offensive Nivelle. À raison d’environ trois numéros par mois, « Les Annales de la guerre » doivent soutenir le moral du pays.

Tel un journal télévisé d’aujourd’hui, le 24e numéro se présente comme une succession de petites séquences narratives la plupart tournées en une semaine, entre le 17 et le 24 août 1917 dans le secteur de Verdun. À l’exception des séquences terminales de la remise du livre d’or (le 25 août à Paris) et du passage en revue des troupes par le maréchal britannique Haig (le 17 dans les Flandres), l’ensemble apparaît donc spatialement cohérent et chronologiquement ordonné. L’intention de son monteur est de rendre compte d’une victoire dans son déroulé. Le récit obéit donc à une parfaite logique causale : la force de frappe de l’artillerie française (par laquelle débute le film) a permis à l’infanterie de mener une offensive victorieuse au terme de laquelle des Allemands ont été faits prisonniers et des soldats récompensés pour leur valeur. Les nécessaires « cartons » qui précisent ce que l’image ne peut pas dire suscitent même des effets de soulignement ou d’opposition (entre la « générosité » française à l’égard des blessés allemands et la « barbarie » de l’adversaire, par exemple).

L’image cinématographique assène une « vérité objective » à laquelle le spectateur de 1917 ne peut que croire, à plus forte raison celui de l’arrière qui n’apprécie rien moins que de « se mettre à la place » du poilu : nombre de plans (sur les lignes allemandes notamment) forcent son identification à la caméra et favorisent son adhésion à l’action en cours ou son empathie avec les soldats. Cet effet se trouve avivé par les inévitables regards des soldats à la caméra, perçus comme une adresse au spectateur dans sa salle.

Les images peinent à mentir. Si elles exaltent la puissance des armes (canons, mitrailleuses…) et esthétisent le sacrifice de poilus (le remise de médaille sous la tente en contre-jour), elles laissent également entrevoir les horreurs de la guerre de façon indirecte en montrant des paysages ravagés et des colonnes de soldats évoluant sur la ligne de front comme des automates dociles. Le champ de bataille apparait alors déréalisé.

Prolongements

Parmi les actualités filmées durant la Première Guerre mondiale, certaines sont fictives et reposent sur des reconstitutions de combats, tandis que d’autres sont des prises de vues effectives d’événements sur le front. Les premières, scénarisées et souvent mal jouées, relèvent sans doute de la propagande la plus outrancière, mais les secondes ne sont pas plus objectives et ne reposent que sur des vues montrant le courage et l’abnégation des soldats au combat.

Parmi ces photos extraites de films d’actualités de la Grande Guerre, distinguer celles qui ont été mises en scène de celles qui ont été prises sur le vif. Préciser pour chacune d’elles ce qui vous conduit à ce choix.

Solution

Les trois « vrais films » d’actualités sont les vues A, B et E.

Les autres sont extraites d’un film allemand de propagande dénoncé par Le Miroir dans son édition du 6 juin 1915, avec les légendes suivantes :

C. « Cette partie du film […] représente des Français se livrant à une orgie dans une maison alsacienne, et interrompue par les Allemands. On remarquera que les prétendus soldats français ont des épaulettes, des képis à visières carrées de 1870, des bandes qui simulent des guêtres blanches, et… les dragonnes dites “porte-épée” des soladts allemands. »

D. « Ce film est tout de même par trop grossier. Comme dans celui de l’auberge, les soldats français ont des képis de 1870 et des épaulettes. De plus ils sont armés d’anciens chassepots, transformés pour la cavalerie saxonne, ainsi qu’en témoigne la protection semi-circulaire de la pointe du guidon. Et puis “Nous ne tirons plus dans cette année” constitue une faute que ne commettrait jamais un Français. »

F. « Les Français que nous venons de voir menacés en pleine orgie par le revolver de l’officier allemand ont disparu de l’honnête maison qu’ils menaçaient de souiller jusque dans la pureté de la jeune fille. On l’aperçoit, ici, toute frémissante encore, dans les bras de son père. Quant à la mère, qui a revêtu pour la circonstance le costume classique, elle remercie avec effusion l’officier allemand : le Sauveur. »

 

Cette fiche est extraite de l’ouvrage « Guerre et Médias. De la Grande Guerre à aujourd’hui », écrit par Patrick Eveno, professeur à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et publié par le CANOPÉ-CLEMI.