Espace pédagogique > Ressources Pedagogiques > Deuxieme Degre > La photographie, une autre image de la guerre

La photographie, une autre image de la guerre

Le Miroir du 8 octobre 1916.
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

La Première Guerre mondiale consacre les photographies comme sources d’information. Mieux que dans la presse quotidienne, elles apparaissent nombreuses et diverses dans les magazines illustrés dont les tirages s’envolent. Le plus ancien d’entre eux, L’Illustration, vend 300 00 exemplaires en 1915. Plus récents, Le Flambeau, Le Pays de France, La Guerre aérienne illustrée, et surtout Le Miroir s’appuient sur les clichés réalisés par les soldats eux-mêmes. En dépit des retouches dont elle fait parfois l’objet dans la presse, la photographie, par son effet de réel, force la croyance de son spectateur et offre une approche documentaire inédite de la guerre.

Méthode

Analyser une photographie de guerre

  • Décrire le sujet de la photographie : son motif général, la situation, les personnages, l’espace environnant, les objets remarquables. Avancer les sensations et sentiments qu’elle inspire, et confronter les possibles impressions contradictoires. La photographie semble-t-elle avoir été prise sur le vif ou « posée » ? Relever les éléments qui l’indiquent. Dans le second cas, quelle est l’intention supposée du photographe ?
  • Une image à regarder. Comment l’œil circule-t-il dans l’image ? Étudier :
    • les rapports personnages/personnages ou photographe/personnage, et notamment l’effet de regard à l’objectif ;
    • la distance par rapport au sujet (rapproché, éloigné) ;
    • la composition (règle des tiers, centrage, rôle du hors-cadre) ;
    • l’étagement (avant-plans, arrière-plans) et l’éventuelle profondeur de champ ;
    • le mouvement (ou l’illusion du mouvement).

Passé ces constats, s’interroger sur l’impact de l’image sur le spectateur, son « effet de réel » par rapport à d’autres types d’images. Veut-elle informer, témoigner, frapper l’imagination, choquer ?

  • Un document sur la guerre. Relever les informations apportées par la photo sur :
    • la vie au front : les combats, les armements, les activités non-guerrières... ; ou à l’arrière : le travail, les loisirs, la vie de famille…
    • les codes en usage à l’époque : l’identité (vêtements, mode, insignes…), les relations inter-individuelles (gestes, attitudes, regards…), les pratiques collectives (rites, jeux…) ;
    • le contexte historique : une bataille, un événement en cours. Qu’en apprend-on hors la légende possible de la photo ?
  • Une photo pour la presse. Si le contexte de sa publication est connu (dans un journal, un magazine…), relever la date, le titre du périodique, la localisation dans ce dernier (en une, en pages intérieures…). Relever, s’il y en a dans la légende, la signature du photographe ou la mention de l’agence ; la localisation et le contexte de la prise de vue ; le descriptif de la photo, en s’interrogeant sur la complémentarité ou la contradiction entre texte et image. La photographie vous semble-t-elle retravaillée par des moyens non photographiques : retouches, surlignage au crayon, colorisation, collage ? Quel l’objectif visé par cette altération ?
  • Un reportage. Si la photographie appartient à une série également reproduite dans le périodique, analyser l’effet de continuité d’une image à l’autre.

Gros plan

La mort à voir – la une du Miroir, 8 octobre 1916

Deux soldats morts côte à côte au fond d’une tranchée. La photographie saisit d’effroi le spectateur qui la découvre à la une du Miroir ce 8 octobre 1916. L’hebdomadaire, lancé par Le Petit Parisien peu de temps avant la guerre, fait partie de ces magazines illustrés qui obtiennent un vif succès auprès des Français : Le Miroir est alors vendu à près d’un demi-million d’exemplaires. Tandis que l’autorité militaire tient à distance les reporters et règlemente de façon draconienne l’usage des appareils sur le front, Le Miroir fait savoir qu’« il paie n’importe quel prix les documents relatifs à la guerre, présentant un intérêt particulier », comme il est rappelé sur sa une, et organise même des concours. Les progrès de la technique photographique autorisent en effet des prises de vue sur le vif de grande qualité et sans matériel encombrant. Un petit appareil Kodak notamment, le « Vest Pocket », est en vogue chez les soldats et permet de faire parvenir à l’arrière des films sur celluloïd qui, une fois développés, informent les familles sur la vie de leurs proches au front.

Prise par un de ces soldats amateurs, la photo du 8 octobre 1916 est pour le moins frappante. Si sa légende précise qu’elle a été prise sur le front de la Somme, près de Combles, elle révèle plus symboliquement la violence de tout un conflit en donnant à voir physiquement la mort. Le contraste avec l’imagerie lyrique encore courante dans la presse de l’époque est saisissant. Proche de la vision humaine, la photographie porte un accent de « vérité » qui satisfait le besoin de « voir » et de « savoir » des Français de l’arrière, encore tenus dans l’ignorance de ce qui se passe au front. La puissance rhétorique de la photographie du Miroir éclate : prise en contre-plongée, sans horizon visible, elle arrête le temps de la guerre et saisit ces deux cadavres dans une tranchée dont l’aspect boueux est redoublé par le bistre du papier lui-même.

Mieux encore, les deux corps sont ceux d’un Français et d’un Allemand. Loin des stéréotypes qui exaltent la bravoure du Poilu et dévalorisent l’ennemi, Le Miroir réunit ces « duellistes » dans un même cadre et confond deux frères d’armes dans un même destin. La représentation de la guerre est tout simplement en train de changer.

Prolongements

Léopold Poiré (1879-1917) est un artiste lorrain qui se réfugia à Nancy en 1900 pour éviter l’incorporation prussienne à Metz. Il réalisa des reportages d’actualité jusqu’à la guerre de 1914 puis prit de nombreuses photographies des dommages causés par la guerre. Conservé aux Archives départementales de Meurthe-et-Moselle, un album qu’il réalisa à l’attention d’une célèbre pilote française, Marie Marvingt, offre un témoignage très personnel du front.

À partir de l’observation cette double page de l’album de Léopold Poiré, rassemblez les nombreuses informations contenues sur ses photographies de la vie sur le front de Lorraine et classez-les selon une thématique que vous déterminerez.

 

Cette fiche est extraite de l’ouvrage « Guerre et Médias. De la Grande Guerre à aujourd’hui », écrit par Patrick Eveno, professeur à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et publié par le CANOPÉ-CLEMI.