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La Grande Guerre dans tous ses états

Fabian Grégoire, "Lulu et la Grande Guerre" (détail)
© L'école des loisirs, "Archimède", 2005
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Présentée par Perrine Charlon Jacquier (AEFE, Maroc) et Gwenaël Devalière (Lycée Livet, Nantes), cette mallette littéraire, artistique et pédagogique commémore le centenaire de la Grande Guerre. Elle propose des chemins sensibles à travers des documents et des activités porteurs de valeurs et riches en possibilité d’exploitations pédagogiques.

Ce travail poursuit essentiellement deux objectifs. D’abord offrir aux professeurs des entrées nouvelles pour exploiter un thème que les Instructions Officielles encouragent à aborder. Permettre ensuite aux élèves de lire la guerre autrement pour la dire, la jouer, la représenter et tenter ainsi de dépasser un lourd héritage. S'écrivent alors différents parcours de lecture et d’écriture dont l'objectif majeur est de générer un laboratoire d’idées et d’envies.

Chante, ô déesse, le courroux du Péléide Achille, Courroux fatal qui causa mille maux aux Achéens Et fit descendre chez Hadès tant d'âmes valeureuses De héros, dont les corps servirent de pâture aux chiens Et aux oiseaux sans nombre : ainsi Zeus l’avait-il voulu.

Notre littérature est née de la guerre comme si les dieux avaient laissé aux hommes anéantis par eux-mêmes des mots contre les maux. Ainsi, la guerre accouche de l’épopée, première forme littéraire sortie casquée de l’entrechoc des armes qu’elle métamorphose en chants. L’histoire des Hommes est bien une succession d’histoires de guerres faites et refaites et la littérature seconde l’histoire des Hommes. La guerre, la guerre, toujours recommencée, telle une pulsion inassouvie, un sac et un ressac à jamais répétés. Encore chaude, à peine achevée, il y eut des voix pour la chanter et la maudire, délimiter ses formes, tracer l’inflexion vocale de la mélodie que l’écriture fixera à son tour pour la livrer, définitive dans sa forme, jamais dans son sens, à la postérité.

La guerre, entrant dans les mots, les a longtemps soulevés. La poésie épique avançait, verticale, en vers cadencés, lignes claires et figées rythmées par la scansion, regroupées en strophes calibrées, ordonnées comme autant de bataillons rangés pour susciter admiration et fascination. Ecrire la guerre, ce fut d’abord faire de la poésie. Forger des mots comme on forge des armes. La farder avant de lui donner un sens, une raison, une direction dans et par le logos. Et voici que les mots chantent la beauté de la guerre et que la poésie la donne à voir.

Les hauts faits guerriers s’y succèdent, fondent autant qu’ils renforcent les valeurs d’un auditoire conquis et saisi. Chaque tableau procure à chacun le sentiment d’en être. Chaque corps traversé par le chant, envoûté par le rythme, chaque corps chauffé à blanc devient alors particule incandescente d’un corps unique : toute une communauté fondue en un seul homme, toute une communauté devenue Achille ou Hector pour faire d’une guerre mythologique sa propre guerre. C’est le charme fatal de l’épopée : elle séduit l’individu jusqu’à le ravir à lui- même, elle le conditionne et le possède, elle l’offre au front.

Mais quand la littérature moderne se saisit de la guerre, elle la désacralise, la dépouille de son antique grandeur, de ses valeurs sacrées pour l’habiller de mots plus prosaïques, à hauteur d’hommes. Elle part en guerre contre la guerre pour rendre l’homme à lui-même. Elle s’efforce de reconquérir l’espace de liberté et l’identité que lui avait confisqués l’épopée. Hugo au XIXe siècle était sans doute le dernier héritier d’une vision épique qui chantait la guerre et ses feux, lançant sur l’Homme les couleurs rouges et sombres de la grandeur et de l’épouvante. Au XXe siècle, la Grande Guerre n’accouche plus d’aucune épopée. Enterrée avec les rêves de gloire au fond des tranchées boueuses, mitraillée sur les champs de bataille, explosée par les pluies incessantes d’obus, asphyxiée par les gaz, l’épopée gît, pantelante, déchiquetée sur les barbelés de cette première guerre industrielle. Le monde est entré dans autre chose et par conséquent la littérature aussi. Reste à savoir comment nommer cette autre chose, comment dire l’homme quand il n’a plus rien d’humain. Désormais chanter la guerre, c’est chanter faux tant la mitrailleuse vaccine définitivement chaque homme de ses rêves de charges héroïques, le sabre au clair. Ainsi la guerre industrielle a mis à mort la conception du héros. Il n’est que de voir la litanie des chiffres qui disent tous la démesure d’un conflit sans précédent et la disparition complète de l’individu : 70 pays belligérants et près de 70 millions de soldats concernés, 20 millions de morts et 20 autres millions mutilés et blessés de par le monde. 3 millions de veuves, 6 millions d’orphelins, 1,3 milliard d’obus tirés, 10 milliards de lettres et colis entre l’arrière et le front, 180 milliards de dollars de coût de guerre estimés (source : AFP). On comprend que les mots qui disent cette guerre-ci ne peuvent plus ressembler aux mots d’antan. Témoignages ou romans font voler en éclat le consensus du chant épique. La littérature met en procès toute forme d'autorité, solde ses comptes avec le passé. On a l’impression d’assister en direct à la désintégration d’un langage devenu obsolète, incapable de rendre compte du monde. C'est qu'il n’y a plus une seule guerre mais autant de guerres que de soldats à l’écrire. Chacun se saisit de l’écriture pour dire la monstruosité protéiforme, à travers le prisme des émotions et des réflexions qu’elle suscite dans un monde dévasté. Il n’y a plus de genres bien définis, mais une contamination des genres marqués avant tout par l’entrée massive de l’oralité dans l’écrit. En effet, si cette première guerre de destruction massive accouche de quelque chose, c’est bien d’une écriture monstrueuse et nouvelle au regard du passé. Tout se passe comme si, à force de nier l'individu, l'enfonçant, l'enterrant vivant dans la boue, profanant son corps, effaçant son nom, sa voix, lui déniant toute sépulture, la guerre poussait l’écriture à choisir la vie. Jaillit alors l’argot des tranchées, ce vocabulaire et cette syntaxe vivante seuls aptes à rendre compte de l’Homme dans une guerre de déshumanisation totale.

À fleur de mots sortis de bouches d’hommes, la littérature tente de dire l’indicible. Elle mue pour saisir un monde nouveau en pleine mutation. De cette boucherie qui n’avait plus rien d’héroïque, de celle qui va la suivre et qui achève de déconstruire l’homme, naît notre langue moderne. Ainsi, d’une guerre à l’autre, la langue change de mots, comme certains animaux, l'hiver change de peau... Dans l'éloignement des êtres aimés, elle gagne en densité sonore. De peur de n’être entendu, l'homme crie, appelle, râle et grogne... Raconter et se raconter, ce sera progressivement s’ouvrir à la multiplicité des voix et des instances narratives qui disent une humanité sans visage et lèguent en héritage des visions contrastées et fragmentées d’un homme devenu étranger à lui-même, d’un homme provisoire dans un monde dénaturé. À son image.

À moins d’imaginer que toutes les guerres de Troie n’aient pas eu lieu, que toute écriture de la guerre la dirait plus pour l’anticiper que pour la conjurer ? Hypothèse renversante qui replacerait de toute façon la littérature au cœur de tout, et la guerre au cœur de la Littérature comme quelque chose de si profondément humain que l’on serait voué à la recommencer éternellement. Ainsi se poserait la question de savoir si l’on continue de la faire pour pouvoir la raconter ou si l’on continue de la raconter pour pouvoir continuer à la faire ? La littérature serait-elle en ce sens l’expression de notre instinct de guerre qui deviendrait lui- même l’écriture tragique de notre désir de paix ? Quand l’épopée semble s’écrire pour trouver une logique à des faits qui, même s’ils sont dictés par les dieux, n’en restent pas moins accomplis par des hommes, quand l’épopée semble, avant tout consacrer un monument à la guerre, la littérature, elle, a l’audace de questionner cette solennelle beauté. Elle commémore, la Littérature, et c’est en cela qu’elle se fait immense répétition ou plutôt qu’elle se renouvelle sans cesse pour forcer l’homme à grandir. Elle commémore, la Littérature, en ce sens qu’elle agit plus qu’elle ne raconte et prend le risque de vieillir. Elle commémore, la Littérature, et met l’homme face à son destin en lui jetant en pâture son passé. Elle commémore, la Littérature, dans ce qu’elle interdit à l’homme d’oublier.

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