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La bande dessinée, ou la mobilisation des enfants

Bécassine pendant la Grande Guerre, 1915.
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

La guerre de 1914 s’ouvre au moment de la naissance d’une presse spécialisée pour les enfants dont La Semaine de Suzette est l’exemple le plus achevé. Né en 1905, l’hebdomadaire catholique conservateur dévoile alors à l’attention de ses jeunes lectrices les aventures d’une domestique bretonne au nom révélateur de Bécassine, qui va devenir au fil du temps une héroïne populaire. Quatre albums seront publiés au cours de la guerre entre 1915 et 1919. Les auteurs y ont trouvé une source inépuisable de bons mots et de situations burlesques qui participent à la médiatisation de la guerre auprès des plus jeunes.

Méthode

Analyser une planche de BD

  • Présenter le document : relever la nature du document, son titre, l’auteur ou les auteurs, la date de parution qui doit être mise en regard de l’actualité d’alors. Noter la place respective du texte et de l’image. Peut-on parler à proprement parler d’une bande dessinée au sens contemporain du terme ?
  • Identifier les différents éléments qui composent les planches. Observer le lien existant entre le dessin et le texte et ce qu’il permet.
  • Le dessin : caractériser le trait, la forme, le contour des visages. Parle-t-on de caricature ou de dessin réaliste ?
  • Observer le visage de Bécassine et s’interroger sur son traitement. Souligner sa forme géométrique. L’absence de la bouche semble paradoxale. Il s’apparente en fait à un masque. Il permet ainsi aux lecteurs de davantage s’incarner dans la peau de leur héroïne. Relever les couleurs utilisées et comparer celles du vêtement de Bécassine et des autres personnages.
  • Le texte : peut-on le rattacher à une forme littéraire ? Il pourrait être lu sans l’image et sans perdre de précision dans la narration.
  • Distinguer le traitement des différents personnages par les auteurs : comment sont nommés les maîtres de Bécassine, les autres personnages ? Montrez combien l’expression orale des premiers n’est pas le même que celle, plus familière, des seconds.
  • Étudier la place prise par la guerre dans cette bande dessinée : les éléments dessinés, les mots (champ lexical), au cœur de l’intrigue et du discours porté par l’héroïne.

Gros plan

Une héroïne pour enfants – Bécassine pendant la Grande Guerre, 1915

Dessin : Joseph Pinchon ; textes : Caumery, planches pp. 2 et 61

Bécassine pendant la Grande Guerre est le premier des quatre albums sortis entre 1915 et 1919. Il débute par l’entrée en guerre du mois d’août 1914 et la mobilisation des hommes qui entourent l’héroïne. L’extrait présenté relève de trois thématiques qui ancrent les aventures de Bécassine à la fois dans l’univers de la guerre et dans celle des lectrices de La Semaine de Suzette, jeunes filles de la bourgeoisie ou de l’aristocratie âgées de 8 à 14 ans. La première s’inscrit dans une représentation réaliste et clivant de différents univers sociaux : celui de Bécassine, lié au monde des domestiques et employés de maison servant l’aristocratie (ou la haute bourgeoisie) au début du XXe siècle. D’un côté nous trouvons Madame de Grand-Air et son neveu M. Bertrand, de l’autre Bécassine, « Zidore » (diminutif populaire d’Isidore) et la cuisinière. Le langage différencié accentue encore le clivage social représenté. En cela, Bécassine participe d’une pédagogie sociale alors très conservatrice.

La seconde a trait à la guerre. Elle apparait au cœur des aventures de Bécassine puisqu’elle en fonde le cadre. Dès la page 2, M. Bertrand fait référence à l’affiche de mobilisation générale placardé le samedi 1er août 1914 partout en France. La mobilisation n’est pas la guerre, mais l’album, paru en 1915, ne s’encombre pas de nuance. La dernière planche évoque elle –aussi directement la guerre et clos l’album à l’été 1915 sur le thème des cigognes, symbole de l’Alsace à reconquérir et sur le personnage du même M. Bertrand, blessé, décoré, entouré pour son mariage de ses camarades acclamant un défilé de Chasseurs alpins, considérés comme l’élite de l’armée française. Si la guerre se poursuit, « la France meurtrie, mais héroïque » est « sûr de son bon droit ». Les auteurs n’abordent pas les violences des combats, ni la mort de masse : la guerre est aseptisée parce qu’elle ne doit pas non plus écraser ce qui fait le succès de Bécassine : l’humour et la dérision.

Et c’est ici le troisième thème important sur lequel se construisent les albums de Bécassine pendant la guerre. Bécassine reste l’héroïne naïve qui traverse la guerre en conservant un regard enfantin. Le conflit offre au scénariste une multitude de situations au potentiel burlesque où l’on croise les chefs tatillons, les fonctionnaires zélés, les territoriaux gardiens de voies rondouillards et maladroits, atteints du mal aigüe de l’espionnite qui fit les beaux jours des rumeurs surtout dans les premières semaines de la guerre. Le contexte guerrier permet ainsi aux auteurs de proposer une critique douce-amère de la société française, des hommes et des femmes qui la composent, sans que jamais l’ordre social ne soit remis vraiment en cause.

Si Bécassine médiatise la guerre auprès de son lectorat, cette dernière amplifie plus qu’elle n’écrase le caractère à la fois ludique et pédagogique de ses aventures.

Prolongements

À partir de l’extrait du journal Le Monde ci-après et des planches de la bande dessinée, montrer en quoi Bécassine incarne une représentation de la France au début du XXe siècle.

« Au début du XXe siècle, la servante bretonne est une figure emblématique parisienne. La misère, avivée par la crise sardinière de 1902 et par le déclin des tisserands, contraint beaucoup de jeunes Bretonnes à l’exode rural, notamment vers la capitale. Elles sont ouvrières, bonnes, postières ou nourrices, ou sont condamnées à la prostitution. On dénombre 100 000 bonnes d’origine bretonne à Paris dans les années 1900 […]. C’est dans ce contexte que naît Bécassine et de cette époque que date son rejet par les militants nationalistes bretons et par une partie de la population. Certains voient l’incarnation du mépris et de la négation dans son visage sans bouche, dans sa coiffe inspirée de celle de Douarnenez mais pourvue de deux rabats qui l’empêchent de parler et d'entendre. Cela n’empêche pas Ouest-Eclair, quotidien breton qui deviendra Ouest-France, de vanter Bécassine et la Bretagne d’être en tête des abonnés à La Semaine de Suzette. […] »
Yves Marie-Labé, « Bécassine débarque », Le Monde, 27 août 2005

 

Cette fiche est extraite de l’ouvrage « Guerre et Médias. De la Grande Guerre à aujourd’hui », écrit par Patrick Eveno, professeur à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et publié par le CANOPÉ-CLEMI.