Enjeux historiques et mémoriels du Centenaire

Enjeux historiques et mémoriels du Centenaire

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Comme historiens, le centenaire de la Grande Guerre va nous poser un certain nombre de problèmes. Nous risquons, en effet, de voir déferler une vague redoutable de stéréotypes, de discours figés, dont le rapport avec la réalité historique est incertain et qui donnent du conflit une image convenue, conforme aux idées admises aujourd’hui beaucoup plus qu’à la vision de l’histoire.

Nos contemporains vont d’abord se focaliser sur les soldats comme victimes, en nous demandant de façon récurrente pourquoi ils ont tenu, et en mettant l’accent sur des victimes qui semblent particulièrement innocentes, comme les fusillés pour l’exemple, parmi lesquels il y avait aussi des espions et des criminels de droit commun, ou les 70.000 tirailleurs sénégalais et algériens dont la mort ne doit pas occulter celle des 1.325.000 autres soldats de l’armée française.

Nous serons ensuite mobilisés par le chapelet des batailles connues (Marne, Champagne, Artois, Verdun, Somme, Chemin des Dames) qui seront bien naturellement commémorées les unes après les autres, surtout dans les lieux où elles ont fait rage. Mais la vision d’ensemble du conflit, ses enjeux, son importance, risquent de se dissoudre dans ces commémorations ponctuelles. C’est aux historiens de la dégager de cette gangue événementielle.

De ce point de vue, me semble-t-il, nous risquons d’intervenir un peu à contre-courant. La commémoration est menacée, en effet, par trois déviations, qui ne sont pas à proprement parler des contre-sens, mais plutôt des visions biaisées ou partielles. Je retiendrai deux caractères qu’il conviendrait de mettre en valeur et trois questions à débattre.

Deux points à mettre en valeur

1/ Une guerre mondiale

La commémoration de la guerre de 1914-18 va d’abord être l’occasion de célébrer de façon récurrente la réconciliation franco-allemande, et la poignée de main de Kohl et Mitterrand en 1984, à Verdun fournira leur conclusion à beaucoup de discours aux monuments aux morts. Dans notre mémoire nationale, la guerre a en effet été vécue essentiellement comme un affrontement avec l’Allemagne, mais la commémoration devrait être une occasion de dépasser ce point de vue égocentrique. La guerre a ses origines non dans une volonté française de recouvrer l’Alsace-Lorraine, mais dans un conflit entre l’Autriche et la Serbie puis dans le jeu des alliances. Elle a concerné de nombreux Etats. Un tiers « seulement » des dix millions de morts de la guerre, civils exclus, appartiennent aux armées française et allemande. Des centaines de milliers de soldats étrangers sont venus combattre et mourir sur notre territoire : des Anglais, des Ecossais et des Irlandais, des Australiens, des Néo-Zélandais, des Canadiens, des Américains, et même des Tchèques et des Russes, sans compter nos colonies et protectorats. Nos soldats ont combattu en Italie, dans les Balkans et dans l’Empire ottoman. Ce n’est pas une guerre franco-allemande, mais une guerre d’abord européenne, puis mondiale.

Aussi ses conséquences sont-elles mondiales : elle a changé l’ordre du monde. Sur le plan économique, elle a fait basculer le centre de gravité du monde au profit des Etats-Unis. Elle a signé la fin de la suprématie de la City sur Wall Street. Elle a fait disparaître les Empires austro-hongrois et ottoman, et créé de nouveaux Etats : la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie ; elle a remplacé le tsar par les soviets. La première manifestation communiste en Chine est une protestation contre le transfert au Japon des installations allemandes.

2/ Des sociétés en guerre

Il ne faut pas privilégier la suite d’événements militaires. Ils sont certes importants. Du fait des vacances, la première grande commémoration de 2014 sera le centenaire de la bataille de la Marne. En faire la bataille où l’on a arrêté les « Huns » serait la rabaisser : c’est à la fois la découverte de la guerre industrielle et de la mort de masse, le moment où les morts sont les plus nombreuses, et le basculement de la guerre courte du XIX° siècle, à la guerre longue du XX° siècle. Si les Allemands avaient gagné, la guerre était terminée.

Mais le front intérieur, justement parce que c’est une guerre longue industrielle, est peut-être plus important encore. Le front intérieur allemand n’a pas tenu. Celui des alliés a tenu parce que les Etats ont été capables de le gérer (en l’absence de blocus et malgré la guerre sous marine.) La guerre mobilise toute la société : les femmes, les jeunes et les anciens doivent achever les moissons puis investir les usines qui tournent à plein régime. Entre mars 1917 et 1918, la France et l’Angleterre produisent ensemble en moyenne 480 000 obus chaque jour. Partout, les femmes passent des usines textiles ou du ménage aux usines de guerre, et il leur faut en outre faire des heures de queues devant des boutiques à peu près vides pour se nourrir. La France et le Royaume-Uni réussissent à nourrir leur population. En Allemagne, à Leipzig par exemple, les grandes insurrections débutent par des manifestations de  femmes devant des magasins vides. Le tiers des produits alimentaires est sur le marché noir en 1918 et l’armée s’y approvisionne. La révolution russe commence de même à Petrograd par des manifestations d’ouvrières.

Trois questions à débattre

1/ Le pouvoir politique

La guerre a constitué une épreuve pour les démocraties et les libertés individuelles. En France, la loi sur l’état de siège a été mise en vigueur dès le début de la guerre et sur la totalité du territoire national. Elle mettait les préfets aux ordres des commandants des régions militaires. Elle prescrivait que le parlement soit convoqué. Mais le gouvernement a suspendu la Chambre des Députés et il a fallu attendre six mois (car, guerre courte oblige, elle n’avait voté les crédits que pour six mois) pour qu’elle se réunisse de nouveau. La reconquête progressive du pouvoir civil sur le pouvoir militaire parcourt toute la guerre, et les parlementaires finissent par obtenir le droit d’aller voir comment les choses se passent sur le front. Le pouvoir civil l’emporte, et il révoque d’abord Joffre, puis Nivelle.

Il n’en va pas de même en Allemagne, où c’est le contraire. L’Etat-Major impose son autorité dans tous les domaines, et c’est lui qui obtient le remplacement du chancelier Bethmann-Hollweg. Au Royaume-Uni, Lloyd George tente sans succès de se débarrasser de Haig, très controversé.

Mais le problème politique ne se limite pas à cet aspect. Il concerne aussi les libertés publiques. Qu’on pense à la censure, aux limitations apportées à la libre circulation des étrangers, pour qui on invente la carte d’identité, etc… C’est aussi la question des droits des citoyens mobilisés, et l’on retrouve ici les fusillés. L’Armée a-t-elle le droit de fusiller des soldats de façon sommaire ? Au début de la guerre, avec les cours martiales, on ne le lui conteste guère. Puis le gouvernement impose des procédures plus longues, les recours en grâce deviennent systématiques et le Président de la République gracie la plupart des condamnés. Une évolution se dessine qui aboutit en 1935 à la révision du code pénal militaire. Dans une République, les citoyens ne sont pas soumis sans condition à l’Etat. C’est ce que dit Clemenceau à la Chambre le 20 novembre 1917 : « Ils ont des droits sur nous ».

2/ Le sacrifice consenti

On retrouve ici la question récurrente : pourquoi les soldats ont-ils tenu ? Elle est souvent posée en termes de psychologie individuelle, alors que c’est avant tout un phénomène institutionnel et sociologique. Le succès de la mobilisation témoigne fondamentalement de la légitimité et de la force de l’Etat : quand il ordonne, on obéit. La nation où l’Etat est le plus légitime est probablement l’Angleterre qui voit 2 millions de volontaires affluer. En France : la grève générale n’a pas lieu : les ouvriers inscrit sur le carnet B rejoignent leurs régiments. On ne discute pas l’état de guerre proclamé par le gouvernement

Ce n’est pas l’enthousiasme. L’idée que les soldats sont partis à la guerre « fleur au fusil » a été réfutée par J.-J. Becker. Dans les villages, c’est la stupeur, une certaine inquiétude (qui va finir la moisson ou les foins ?) et la résignation. Puis, on retrouve les copains, et, au fur et à mesure que l’entrée en guerre de concrétise, dans les trains, « on criait ‘ à Berlin ! ‘ en buvant du pinard », comme l’écrit en 1920 le syndicaliste pacifiste Georges Dumoulin. L’enthousiasme est donc une construction institutionnelle, sauf peut-être en Angleterre, où les volontaires affluent surtout à la fin du mois de juillet, quand la situation devient inquiétante. Mais c’est un phénomène collectif : on va s’inscrire entre « copains » dans des bureaux de recrutement qui suivent les réseaux de sociabilité, ce qui donne les Pal’s battalions.

La légitimité de l’Etat-Nation est au fondement de la guerre. Sans elle, la guerre devient incompréhensible. C’est pourquoi il ne faut pas parler de « guerre civile européenne ». Cette expression dénonce certes l’absurdité de la guerre ; elle la déplore et la condamne. Mais elle suppose une Europe qui existe, or justement elle n’existait pas alors. La guerre est l’apogée du XIXe siècle des nationalismes et des constructions nationales. D’un côté, elle les confirme, avec la création de nouveaux Etats-Nations. Mais d’un autre côté, elle les remet en question.

3/ La légitimité et la souveraineté de l’Etat

Peu à peu, en effet, la légitimité de l’Etat s’effrite : des soldats écrivent dès 1915 à leurs parents qui les exhortent à faire leur devoir jusqu’à la victoire en leur demandant s’ils veulent 300 ou 400.000 morts de plus. Ils ne refusent pas de se battre. On constate dans tous les pays la force durable d’un patriotisme défensiste. En France, les grèves de 1918, J.-L. Robert l’a montré, cessent dès que Ludendorff perce : les ouvriers ne veulent pas être ceux par qui le malheur de la défaite arrive. Symétriquement, en Allemagne, les grèves cessent aussi : les grévistes ne veulent pas compromettre une chance de terminer la guerre par une victoire. Mais, de part et d’autre, on s’interroge : pourquoi continuer à se faire tuer ? C’est la question des buts de guerre, que les gouvernements sont sommés d’afficher. L’Etat qui poursuit des conquêtes perd sa légitimité. Le traité de Brest-Litovsk a eu un effet négatif sur le moral des troupes parce qu’il attestait la volonté de conquête du Reich. Les soldats autrichiens ne veulent plus se battre pour que leur empereur, déjà roi de Hongrie, devienne en plus roi de Pologne. La popularité de Wilson et de ses quatorze points trouve là son explication.

Cette contestation de la souveraineté absolue des Etats conduit à l’exigence d’une organisation internationale. On sous-estime aujourd’hui les espoirs qu’a fait naître la Société des Nations (SDN), avec le protocole de Genève de 1925, arbitrage, sécurité, désarmement. C’est pourquoi on ne peut faire de la deuxième guerre mondiale une conséquence directe du traité de Versailles. Si l’on se place en 1925-28, l’Allemagne a intégré la SDN, elle signe librement des traités, une période de paix et de construction d’un nouvel ordre européen semble s’ouvrir. L’Allemagne n’a pas accepté le « diktat » de Versailles, mais la France n’avait pas davantage accepté de perdre l’Alsace-Lorraine.  Cela aurait pu conduire à la revanche au temps de Boulanger. Mais Boulanger n’était pas Hitler. En Allemagne, l’article 231 du traité de Versailles a été exploité par les nationalistes avec succès, pendant la crise économique. Parler de la Grande Guerre, comme d’une « guerre de 30 ans », c’est exonérer Hitler de sa responsabilité dans la Seconde Guerre mondiale.

Après la deuxième guerre mondiale, l’ONU hérite de la SDN. Mais l’horreur nazie a eu lieu, et elle renforce la nécessité de limiter la souveraineté de l’Etat non seulement envers les autres Etats, mais envers leurs propres citoyens. C’est le sens de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le dernier texte adopté à l’unanimité par l’ONU. Quant à l’union européenne, c’est une réalisation régionale de cette ambition universelle.