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La blessure de Guillaume Apollinaire le 17 mars 1916

Guillaume Apollinaire blessé sur son lit d'hôpital. 1916
© Bibliothèque historique de la Ville de Paris / Roger-Viollet
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

À la date du 17 mars 1916, le poète Guillaume Apollinaire a noté dans son carnet : « Bombardement. Je lisais à découvert au centre de ma section, je lisais le Mercure de France, à 4 heures un 150 éclate à 20 mètres, un éclat perce le casque et troue le crâne. » Celui qui au 96e régiment d’infanterie était le sous-lieutenant Kostrowitzsky venait d’arriver au Bois des Buttes, au pied du Chemin des Dames, trois jours plus tôt.

Un poète dans la Grande Guerre

Le 14 mars 1916, Guillaume Apollinaire apprend qu’il vient d’être naturalisé français. Dans la courte lettre qu’il écrit ce jour-là à sa fiancée Madeleine Pagès, Guillaume ne parle pas de cette naturalisation qu’il attendait depuis des mois. Il y a en effet plus important : « On va en ligne tout à l’heure. Je t’écris en toute hâte. Casqué ne sais pas bien ce que l’on va faire. » 

La naturalisation pour le poète né à Rome sous le nom de Guglielmo de Kostrowitzky et considéré comme « sujet russe » car sa mère est née en Pologne sous domination russe, c’est l’aboutissement d’une démarche faite le 5 août 1914 à Paris, en même temps qu’il déposait une première demande d’engagement dans l’armée qui n’avait pas été prise en compte. Guillaume s’était finalement engagé « pour la durée de la guerre » le 5 décembre 1914, à Nice, où il avait entretemps rencontré Lou, la comtesse  Louise de Coligny-Châtillon dont il été immédiatement tombé amoureux. Affecté à Nîmes au 38e régiment d’artillerie, il avait demandé à partir pour le front au plus vite dès lors qu’il avait compris que Lou lui préférait un autre amant. Le 6 avril 1915, l’artilleur arrivait sur le front de Champagne. Agent de liaison puis chef de pièce, il continuait d’écrire des lettres et des poèmes à Lou tout en commençant une correspondance avec Madeleine Pagès, qu’il avait rencontrée début 1915 dans le train de Nice à Marseille.

La mort devant soi

Guillaume arrive le 18 novembre 1915 au 96e RI, avec le grade de sous-lieutenant. Au créneau de la tranchée, il devient le « guetteur mélancolique » et découvre une autre réalité de la guerre. À Madeleine, il écrit le 10 décembre : « La vie de fantassin est peu enviable. Elle est à peine supportable comme officier et il y a tous les risques… Quelle effroyable boue dans les effroyables boyaux !». Il doit affronter une proximité plus grande avec la mort. À la 6e compagnie du 2e bataillon, il a remplacé le lieutenant Jean Rolland, tué lors d’un coup de main le 22 octobre 1915.

Quelques jours de permission au tournant de l’année auprès de Madeleine en Algérie n’ont rien arrangé. Même si un mariage est annoncé, on ne saura jamais ce qu’a été l’intimité des deux amants qui échangeaient des lettres si passionnées et parfois érotiques. De retour en Champagne, Guillaume retrouve son régiment à l’arrière, pour plusieurs périodes d’exercices. Le 18 janvier, il écrit une dernière lettre à Lou. Mais la correspondance avec Madeleine s’étiole, sans les élans des mois précédents. Serait-il condamné à toujours être « le mal-aimé » ? Sa poésie s’en ressent, elle se fait plus rare et elle est traversée parfois d’accents sinistres :

"Ceux qui revenaient de la mort

En attendaient une pareille"

Extrait du poème « Du coton dans les oreilles » envoyé à Madeleine le 11 février

 

 

 

Depuis le 11 mars 1916, en pleine bataille de Verdun, le Bois des Buttes revient au communiqué, comme déjà en septembre 1914 : « Au nord de l’Aisne, après avoir bombardé hier [le 10 mars] pendant plusieurs heures nos positions entre Troyon et Berry-au-Bac, les Allemands ont débouché de la Ville-au-Bois [sic] et ont attaqué le saillant que forme notre ligne au bois des Buttes. Après un combat très vif, nous avons rejeté l’ennemi de la partie du bois qu’il avait réussi à occuper… »1 En réalité, le 276e RI qui tenait le secteur a été littéralement submergé. Il a perdu 35 tués, 134 blessés et plus de 700 disparus (dont 13 officiers)2. On ne meurt pas seulement à Verdun en mars 1916.

Une lettre du Bois des Buttes

Le 15 mars, comme chaque jour ou presque, Guillaume écrit à Madeleine. Une lettre qui est la seule écrite au Bois des Buttes. « Pas dormi de la nuit. »  Environ dix kilomètres depuis Meurival  pour arriver aux premières lignes : la marche d’approche, avec l’esprit aux aguets, a été épuisante plus nerveusement que physiquement. « Pas de description possible. C’est inimaginable. » Derrière son laconisme Guillaume se veut rassurant car après une semaine de bombardements, d’attaques et de contre-attaques, le terrain est complètement bouleversé, avec des cadavres çà et là. Il faut impérativement que Madeleine ne s’inquiète pas : « Mais il fait beau. Je pense à toi. On couche tout à fait à la belle étoile. Vu ce matin un gentil petit écureuil qui grimpait qui grimpait. » Les dernières phrases sont plus sombres : « Je suis fatigué et gai à la fois. J’ai la bouche pleine de sable. Je ne sais si on aura des lettres ce soir. Je le souhaite. »

Du Bois des Buttes à l'Hôtel-Dieu de Château-Thierry

Blessé à 16 heures le 17 mars 1916, Apollinaire est amené par son chef du bataillon, le commandant Genet, au poste de secours du bois de Beaumarais où il est pansé à 17 heures. Il est ensuite évacué vers l’ambulance 1/55 qui occupe à Romain (Marne) le château près de l’église.

C’est là qu’à 2 heures du matin, il est opéré : « incision en T, extraction d’éclats », a noté un médecin. Apollinaire peut écrire le 19 à Madeleine : « Je n’ai pas mal, cependant j’ai toujours cet éclat dans la tête qui n’a pu être retiré. » Le 20 mars, il est transporté à l’Hôtel-Dieu de Château-Thierry où il reste une semaine. Son état s’aggravant, il est transféré à Paris le 27, d’abord au Val-de-Grâce, puis sur l’intervention de son ami Serge Férat à l’hôpital italien, 41 quai d’Orsay. C’est là qu’il est trépané le 9 mai :

"Et naguère, au temps des lilas, l’Eclat tempêta sous mon crâne"

Extrait de « On les aura », publié dans Le Rire aux éclats, le journal de la 74e division d’infanterie, n° 5-6, novembre/décembre 1916

 

 

La stèle du Bois des Buttes

À 200 mètres environ de la sortie de La Ville-aux-Bois-lès-Pontavert en direction de Pontavert, au bord de la route départementale 89, se dresse une stèle de granit signalée depuis la RD 1044 de Reims à Laon. Le 24 mars 1990, l’écrivain Yves Gibeau (1916-1994) avait convié ses amis, « non pas à une inauguration, mais à un pèlerinage » à la stèle qu’il venait d’ériger en hommage au poète, après deux ans de tracasseries. L’auteur d’Allons z’enfants, qui s’était installé non loin de là dans l’ancien presbytère de Roucy, avait expliqué qu’initialement, elle devait être installée quelques dizaines de mètres plus au nord, au plus près de la position qu’occupait la section de Guillaume Apolllinaire. Les vers qu’il a choisis de faire inscrire dans la pierre sont extraits du poème « Rêverie » qu’Apollinaire avait envoyé à Lou le 11 mai 1915 avant de le reprendre en 1917 pour le recueil Calligrammes sous le titre « Les Saisons ».

1 Communiqué officiel du GQG, 11 mars 1916, 15 heures. Le Bois des Buttes reste au communiqué le 11 à 23 heures, le 12 à 15 heures, le 14, le 16 et le 17 à 23 heures.

2 JMO du 276e RI, SHD, 26N736/3.

Cet article est extrait du dossier consacré à Guillaume Apollinaire dans le n°36 de la Lettre du Chemin des Dames, revue éditée par le Département de l’Aisne.