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Discours du Président de la République François Hollande à Cerny-en-Laonnois, le 16 avril 2017

© Présidence de la République – L.Blevennec
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Monsieur le Premier ministre, cher Lionel Jospin,
Messieurs les ministres,
Monsieur le président de la Région des Hauts-de-France,
Monsieur le président du Conseil départemental,
Mesdames, Messieurs les parlementaires,
Mesdames, Messieurs les élus,
Mesdames, Messieurs les ambassadeurs ici présents.

Le Chemin des Dames, ce nom évoquait jadis, il y a bien longtemps, la grâce et la légèreté. C'était la voie qu'empruntaient les filles d'un roi pour rejoindre leur gouvernante. Puis, il y a un siècle, le Chemin des Dames fut un enfer, un parcours d'effroi et de souffrance. Ici, des dizaines de milliers de soldats sont allés au-delà d'eux-mêmes et les plus braves ont pu un instant vaciller.

Aujourd'hui, le Chemin des Dames est un symbole de paix et de rassemblement.

Toute cette matinée, nous avons marché avec les « fantômes du Chemin des Dames ».

Nous avons entendu leur souffle, leurs chants, leurs cris, leurs râles.

Nous avons recherché leurs visages à travers la résille de bronze de Haïm Kern, ce monument dédié à tous les anonymes qui perdirent d'un coup leur jeunesse.

Ces visages sont toujours là. Les disparus du Chemin des Dames : ils sont là, sous nos pas, dans les collines, dans les cimetières, tout au long de la ligne de front.

Leur nom est écrit sur ces croix, sur ces stèles, sur tous ces monuments qui parsèment la campagne.

Des noms français, allemands, anglais, russes, sénégalais et de tant d'autres nationalités. Des noms, des patronymes, bretons, basques, corses, normands, de tous les territoires de France.

Des noms parmi lesquels on aurait pu trouver celui de mon grand-père, Gustave, qui était là il y a cent ans, au pied du plateau, entre Craonne et Craonnelle, lancé dans le premier assaut de la grande offensive.

Lui a survécu, ce qui fait que je suis là. Des dizaines de milliers de ses camarades ne sont jamais revenus. Beaucoup étaient jeunes, très jeunes. Ils avaient à peine commencé à vivre. Les plus chanceux avaient eu le temps d'aimer. Ils sont morts sur ces crêtes, dans ces crevasses, entre les barbelés, ensevelis dans des cratères retournés sans cesse par les explosions.

Un siècle plus tard, l'Aisne et la Marne se souviennent encore des combats de 14-18. La zone rouge est toujours là. A Craonne, à Cerny-en-Laonnois, les vieux villages n'ont pas pu être reconstruits à l'endroit où ils étaient avant la guerre. Encore de nos jours, on retrouve des restes humains, ceux de ces disparus, qui non seulement « n'ont pas choisi leur sépulture », mais n'ont jamais eu de tombeau.

Longtemps le Chemin des Dames est resté dans le silence, relégué au fond de nos mémoires parce qu'il était devenu le Chemin des Morts, parce que les Dames n'avaient pas accouché d'une victoire, parce que l'échec de l'offensive avait nourri les mutineries de 1917.

Alors lorsque les canons se sont tus, les Axonais sont revenus. La végétation a repoussé, les cultures aussi et la vie a repris, un peu plus grave, un peu plus lourde, un plus triste, mais la vie quand même.

Ce sont les anciens combattants eux-mêmes qui ont d'abord entretenu le souvenir du Chemin des Dames. Ce sont eux qui ont bâti cette chapelle, qui ont voulu cet endroit, ici à Cerny. C'était en 1951, seulement en 1951, grâce à l'engagement de l'Union Nationale des Combattants.

Ce sont eux qui sont revenus à chaque anniversaire, le 16 avril, pour rendre hommage à leurs camarades et rappeler que si cette bataille ne fut pas gagnée, elle fut livrée. Livrée avec un courage immense, avec une ardeur acharnée, avec l'espoir que ce serait bientôt fini, que la paix serait là, avec un héroïsme que la répétition des assauts repoussés rend inimaginable encore pour nous un siècle plus tard. Menée par un commandement aveugle et sourd et incapable de comprendre ce qu'était le prix terrible à payer pour ces soldats, leur propre vie.

Ils furent un million à participer à la bataille, et des milliers à tomber tous les jours, à chaque relance de l'offensive. Voilà ce que nous voulions rappeler aujourd'hui.

Il y a 19 ans, Lionel Jospin fut le premier chef du gouvernement à venir ici pour rendre hommage à toutes les victimes.

Depuis, ce lieu évoque plus qu'un champ de bataille : il rassemble désormais toutes les mémoires de la Grande Guerre.

On y retrouve celle de ces soldats morts pour la France, dont 5 150 reposent ici, aux côtés de 54 combattants russes et de 7 519 soldats allemands ensevelis dans le sol de France.

Mais ici, la guerre a mobilisé des hommes venus parfois de loin, de très loin, de tous les continents.

Je pense aux troupes indigènes d'Afrique du Nord, tirailleurs, zouaves, spahis, qui se sont battus avec bravoure au Chemin des Dames, comme d'ailleurs dans toutes les grandes batailles de la guerre.

Je pense aux Kanaks supplétifs de l'armée française. Une plaque, dans la chapelle de Cerny, rappelle leur sacrifice dans le Bataillon Mixte du Pacifique. Engagés sur le front en 1917 et en 1918, ils furent parmi les plus touchés. Sur 1 078 enrôlés, un tiers ne revint jamais.

Je pense aussi aux tirailleurs sénégalais, ces « frères obscurs » de Léopold Sedar Senghor, venus de tous les territoires d'Afrique Noire, qui montèrent en première ligne à l'assaut de la crête le 16 avril 1917. Depuis 2007, les silhouettes de Christian Lapie évoquent leur souvenir au pied de la Caverne du Dragon.

Tous, dans les tranchées, sur les coteaux, face aux mitrailleuses et sous les obus, ils ont attaqué comme les autres, ils se sont battus comme les autres, ils furent fauchés comme les autres, égaux dans la mort, égaux par le sang versé, égaux dans la guerre, alors que dans la paix ils ne l'étaient ni par le statut, ni par les droits accordés. Il a fallu du temps pour que la République fasse place à l'égalité.

Ces hommes avaient quitté leur famille, leur ville, leur village, pour être précipités dans cette mêlée furieuse. Leur destin nous rappelle la dette que nous avons souscrite à l'égard des peuples du monde qui ont versé leur sang pour que nous puissions être libres. C'est cette créance que nous acquittons toutes les fois où nous sommes avec eux, côte à côte, pour lutter contre le terrorisme, pour bâtir un monde de paix et de développement partagé. C'est à eux que j'ai pensé lorsque j'ai engagé nos forces au Mali, le 11 janvier 2013.

Le Chemin des Dames, c'était trop souvent la mort des hommes, tandis que la vie reposait sur les femmes. Dans les familles, elles étaient les seules à élever les enfants. Dans les hôpitaux, elles étaient le premier visage que découvraient les blessés. Dans les usines, les femmes avaient remplacé les hommes et les obus qui ont plu ici, nous l'avons entendu dans les mots de l'une d'entre elles, ce sont des mains de femmes qui les ont assemblés.

Les femmes auxquelles là encore la République fut bien peu reconnaissante, puisqu'elles durent encore attendre un quart de siècle pour accéder au droit de vote.

Le Chemin des Dames, c'est aussi la mémoire de ces terres blessées du nord et de l'est de la France, meurtries par les guerres. De la bataille de Craonne en 1814, sous le Premier Empire, qui vit déjà des milliers de jeunes Européens mourir, jusqu'aux combats meurtriers de juin 1940, voilà ce que ces terres ont en mémoire : les évacuations, les bombardements, les ruines, et les années passées à reconstruire.

Que ces hommes et que ces femmes qui habitent aujourd'hui ces terres soient fiers de ce qu'elles ont pu supporter à travers les générations et soient conscients aussi de leur responsabilité face au retour des langages de haine.

Depuis des années, les lieux de mémoire ont été investis, les sites sont réhabilités, de nouvelles institutions sont bâties pour permettre aux visiteurs et surtout aux plus jeunes, non seulement de savoir ce qui s'est passé ici, mais de comprendre et de réfléchir au-delà de la Grande Guerre.

Je salue l'action du Conseil départemental de l'Aisne, qui s'engage depuis des années, sous la présidence d'abord de Yves Daudigny puis de Nicolas Fricoteaux, pour entretenir, rénover et mettre en valeur le Chemin des Dames et notamment la Caverne du Dragon.

Le Chemin des Dames, c'est enfin une mémoire qui entretient le souvenir de ce moment où, épuisés par plus de 30 mois de guerre, harassés par les assauts qu'ils ne cessaient de mener en vain, ébranlés par les mouvements immenses qui agitaient toute l'Europe, des milliers ont un jour refusé d'obéir.

Il n'y a pas eu de mutinerie au Chemin des Dames en première ligne, au plus fort de la bataille. Ils sont tous montés dans ce cruel mois d'avril où la mort s'est répandue sur le plateau dès les premiers assauts.

Mais des mutineries, il y en a eu de nombreuses à l'arrière, quand, aux unités décimées, il a fallu annoncer qu'il fallait remonter au feu, quand, à des hommes qui avaient déjà vu mille fois l'enfer, il a été refusé des permissions qu'ils attendaient depuis trop longtemps. Des mutineries, il y en a eu quand l'échec patent de l'offensive de Nivelle avait tué l'espoir. Il leur a été dit de repartir au feu, alors même que la victoire s'échappait.

Les sanctions furent lourdes, pour l'exemple. En 1917, 26 militaires français ont été exécutés, sur des centaines qui avaient été condamnés à mort. Mais il est vrai qu'à ce moment-là, le commandement et les autorités de la République ont pris conscience qu'il fallait faire preuve aussi de clémence et de compréhension.

De ces soldats « fusillés pour l'exemple », Lionel Jospin a demandé, le 5 novembre 1998, qu'ils « réintègrent pleinement notre mémoire collective nationale ». Plus tard, le 11 novembre 2008, le Président Sarkozy, dans la nécropole nationale de Douaumont, a déclaré qu'ils « n'avaient pas été des lâches et qu'ils étaient simplement allés jusqu'à l'extrême limite de leurs forces ».

Cent ans après, il ne s'agit plus de juger. Il s'agit de rassembler. Tous étaient des soldats. Ils aimaient leur patrie, ils voulaient la défendre, comme les autres. Mais ils n'étaient que des hommes, faillibles, comme tous les hommes, confrontés à la démesure d'une guerre sans limites.

Leur souvenir appartient aujourd'hui à la Nation. C'est pourquoi j'ai voulu qu'elle trouve sa place au Musée de l'Armée, lieu de la mémoire combattante de notre pays, pour que nous puissions aussi fournir la compréhension et l'explication de cette mémoire.

C'est aussi pourquoi j'ai voulu que tous les Français puissent avoir accès aux procédures et aux minutes des jugements des soldats qui furent condamnés à mort par la justice militaire et fusillés durant la Grande Guerre. Chacun peut désormais trouver toutes les pièces du dossier, tous les éléments du contexte, mesurer les détresses et aussi les responsabilités.

Voilà ce que signifie faire la paix des mémoires : reconnaitre la voix de la dignité humaine partout où elle s'exprime. Ce n'est pas gommer l'héroïsme, c'est rappeler la fragilité qui l'habite, c'est aussi rehausser le dévouement pour la patrie.

La première exigence à laquelle nous avons à faire face par rapport au devoir de mémoire, c'est de dire ce qui a été, dire la grandeur de ces hommes, car elle est notre fierté, dire la gloire qui est celle de ceux qui ont tout donné pour la survie de la France. Dire les douleurs, car elles nous réunissent et jamais nous opposent. Dire les erreurs du passé, car elles sont autant d'alertes, chaque fois que l'inconscience et l'indifférence nous menacent.

Mesdames et Messieurs,

L'histoire n'est pas finie, car si l'humanité avance, si la liberté et la démocratie progressent, si les injustices reculent, la guerre est toujours là, qui écrase, qui massacre, qui gaze jusqu'à des enfants innocents, qui jette sur les routes de l'exil des milliers de réfugiés. La barbarie est toujours là, quand le terrorisme frappe sur notre sol, mais aussi dans d'autres villes, à Londres, à Stockholm, au Caire, à Alexandrie, ne serait-ce que ces dernières semaines. Oui, l'histoire bégaie quand le nationalisme ressurgit, avec d'autres traits, mais la même haine.

Françaises, Français, nous sommes les descendants de femmes et d'hommes qui, chacune et chacun à leur place, ont fabriqué la Nation. Nous sommes les dépositaires d'événements et de gestes qui ont façonné au cours des âges l'idéal que porte notre pays.

En commémorant la Grande Guerre, et j'y ai tenu personnellement en revenant sur le Chemin des Dames, nous ne regardons pas seulement le passé qui nous étreint pour qu'il ne soit jamais oublié ; nous nous tournons, justement dans cette période, vers nos responsabilités d'aujourd'hui. Nous repensons aux institutions et aux actes qui ont garanti la paix depuis 70 ans : les Nations Unies, qu'il nous faut encore défendre, l'Europe unie, qu'il nous faut encore promouvoir et le couple franco-allemand, qu'il nous faut encore rapprocher et chérir.

Venir au Chemin des Dames aujourd'hui, c'est célébrer tous les soldats de la Grande Guerre, leur vaillance incroyable face à l'adversité. Mais c'est surtout souligner leur inaltérable aspiration à la paix. Il en a fallu du temps pour entendre la voix de ces désespérés et de ces héros, comprendre leur cri de douleur et leur leçon de vie.

Alors aujourd'hui que l'Europe a su nous prémunir de la guerre et des conflits, préservons-la, plutôt que de vouloir en faire le bouc émissaire de nos renoncements. Luttons pour cette exigence d'humanité, partout où des massacres sont commis par des dictateurs cyniques. Battons-nous pour éviter la résurgence des empires et affirmer la force du droit international. Sauvegardons la planète et défendons les engagements pris sur le climat et pour le développement.

Oui, battons-nous à notre façon, jusqu'à notre dernier souffle, jusqu'à notre dernier instant de responsabilité, pour la dignité humaine et pour la réconciliation de toutes les mémoires. C'est ce double message d'unité et de paix que nous portons, en revenant, cent ans plus tard, sur le Chemin des Dames.

Vive la République, et vive la France.

François Hollande, président de la République française