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Mondement par un officier d’artillerie

Robert de Vaucorbeil en tenue de polytechnicien avant la guerre.
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Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

À la déclaration de la guerre, le lieutenant Robert de Vaucorbeil est un jeune officier d’artillerie affecté au 61e régiment d’artillerie. Parmi les archives de la famille figure un carnet de notes de 26 pages, dactylographié et écrit 25 ans après la guerre à partir de souvenirs et de notes personnelles. Robert de Vaucorbeil relate sa guerre d’août à novembre 1914 et en particulier la bataille de la Marne et les combats autour du château de Mondement.

« Le 3 septembre, jour de mon 25e anniversaire, nous avons franchi la Marne, le 5 nous partons vers une étape qui doit nous mener vers le Grand Morin. Nous sommes vers 10 heures dans la région des marais de Saint-Gond vers Saint-Prix ».

Sous-lieutenant Robert de Vaucorbeil, 61e régiment d’artillerie

 

 

Robert de Vaucorbeil est né à Bordeaux le 3 septembre 1889. Rentré à l’Ecole polytechnique en 1911, il est classé 66e sur 197 élèves à sa sortie de l’école en 1912. Après une année à l’école d’application de l’artillerie à Fontainebleau, il est affecté au 61e régiment d’artillerie de campagne de Verdun en octobre 1913. À la veille de la Première Guerre mondiale, Verdun n’est « alors qu’une garnison de l’Est comme les autres » écrit-il et moins prestigieuse que les garnisons de Nancy ou de celles du XXe corps. En revanche, le 61e d’artillerie est considéré comme un excellent régiment, de création récente, disposant d’effectifs nombreux et équipé du canon de 75 mm. En cas de guerre avec l’Allemagne, ce régiment doit être engagé parmi les premiers et en première ligne ce qui, pour un jeune officier de carrière, est recherché.

Pour le lieutenant de Vaucorbeil, la guerre commence le 30 juillet 1914 puisque le régiment est mobilisé par alerte réelle le 30 juillet 1914 à 23h30. La première quinzaine du mois d’août est marqué par l’inaction ou presque. Puis avec sa batterie, il est engagé dans les environs de Pierrepont le 22 août avant de participer à la retraite jusque Verdun. À partir du 29 août, le régiment quitte Verdun et rejoint la Marne pour être incorporé, avec la 42e division d’infanterie, au détachement d’armée confié au général Foch (9e armée)  le 3 septembre 1914. La mission de la 42e division est de maintenir le contact entre la 9e armée de Foch et la 5e armée de Franchet d’Esperey sur le plateau au nord de Sézanne. À ce titre, le 61e d’artillerie participe aux violents combats dans les environs de Mondement à partir du 6 septembre 1914.

Jusqu’au 10 septembre, Robert de Vaucorbeil parcourt, avec sa batterie, d’un côté à l’autre, le front de la division pour la soutenir et la couvrir. Il ignore tout de la bataille. Ses notes donnent l’impression qu’il est témoin d’un événement sans y participer : « Nous sommes un peu des spectateurs dans cette bataille où nous ne perdons personne ». En effet, il essuie rarement des tirs, sa batterie ne perd aucun canon et elle n’éprouve aucune perte. Il ne voit l’infanterie combattre qu’une fois, le 6 septembre : « Nous assistons fort intéressés à la manœuvre d’une de nos compagnies d’infanterie qui se déploie à notre droite (…). À chaque bond, quelques-uns ne se relèvent pas. C’est le seul combat d’infanterie que nous verrons de si près de toute la guerre. Nous ne pouvons intervenir, nous sommes trop près. Notre ligne d’infanterie se fixe et tient, les soldats sont couchés, leur sac devant la tête ; ils font de petits trous individuels avec leurs pelles-bêches ». Toutefois, il n’ignore pas les pertes qu’elle éprouve et décrit à plusieurs reprises la détresse et la fatigue des soldats au repos après les combats. Enfin, il ne voit jamais les soldats allemands, mais il connaît, par différents canaux, quelle a été l’efficacité des tirs délivrés par sa batterie.

Dans ces conditions, Robert de Vaucorbeil est engagé dans le secteur de Mondement. Le 9 septembre, alors que l’infanterie de la division livre de difficiles combats à Soizy-aux-Bois, Saint-Prix et La Villeneuve, le 61e régiment d’artillerie reçoit l’ordre de soutenir les attaques lancées contre le château de Mondement par le 77e régiment d’infanterie et la Division marocaine. À cette occasion, il participe à une manœuvre étonnante le 9 septembre après-midi. Tout le régiment est déployé en batterie derrière une crête comme une immense batterie aux ordres directs du colonel. Robert décrit cette impressionnante manœuvre : « Au fur et à mesure que chaque batterie arrive, elle règle son pointage par le collimateur sur la batterie voisine dont le tir est déjà réglé. Ces 36 canons ont un même objectif : le château de Mondement [et les environs] soutenant ainsi les Marocains dans la prise du château. La puissance de feu est terrifiante : les canons tirent à leur vitesse maximale (près de 30 coups à la minute) [soit, théoriquement, 1080 coups à la minute pour le régiment] : « un ouragan de feu » qui n’est pas contrebattu par l’artillerie allemande. Le régiment cesse de tirer à 17 heures ».

Après la bataille de la Marne, Robert de Vaucorbeil combat devant le fort de la Pompelle et la ferme d’Alger puis en Belgique. Il est blessé à la tête par un obus à Ramscapelle (Belgique) le 30 octobre 1914. Il raconte ce moment : « Nous sommes soumis à un violent tir de 105 autrichien. Je me souviens très bien que plusieurs tombent tout près de nos pièces, les servants se cachent dans leurs trous car nous ne tirons pas à ce moment-là. Walter [le commandant de la batterie] est au fond du nôtre, j’ai la tête au ras du talus de terre formé par nos déblais et je me soulève un peu de temps en temps pour voir si ces sales 105 ne vont pas nous démolir quelque chose. Beaucoup tombent dans le ruisseau juste devant les canons. Et tout-à-coups plus rien ! Un trou de plusieurs heures et je me réveille en chemin de fer. C’est qu’un 105 est arrivé juste dans le talus devant moi. J’ai reçu le paquet de terre en pleine figure et une commotion de première classe. L’obus a bouché notre trou en m’ensevelissant à moitié. Il paraît que Walter assez commotionné lui-même s’est dégagé comme il a pu et a couru en avant, en sachant ce qu’il faisait. Le froid de l’eau l’a éveillé, il a compris, a vu notre abri tout bouleversé et fumant et a crié « Hé les enfants ! Le lieutenant est enterré ». Blessé une seconde fois dans la Marne le 14 janvier 1916, Robert de Vaucorbeil quitte le 61e et il est détaché en état-major à partir d’août 1917 et jusqu’à la fin de la guerre. Cité à cinq reprises, il quitte le service actif en 1920 et entame une carrière d’ingénieur qui le conduit à prendre la direction des usines Breguet en 1942. Il décède subitement à l’aérodrome de Londres le 25 novembre 1953.

Trois de ses frères sont tués au combat pendant la Première Guerre mondiale :

  • Hubert (1892-1915), sergent au 414e régiment d’infanterie, tué devant Foucaucourt le 20 avril 1915 ;
  • Antoine (1894-1914), saint-cyrien de la promotion de la Croix du Drapeau (1913-1914), sous-lieutenant au 140e régiment d’infanterie et tué à Moyenmoutier (Vosges) le 25 août 1914 ;
  • Marcel (1897-1916), engagé à l’âge de 17 ans, soldat au 55e régiment d’artillerie et mort des suites de ses blessures dans une ambulance du front à Brocourt (Meuse) le 4 avril 1916.

 

Remerciements : Henry de Vaucorbeil

Extrait de « La bataille de la Marne vue par un officier d’artillerie », 14-18 magazine, août-septembre-octobre 1914, n°66