"Décadence d'un déraciné", ou les errances d'un Poilu revenu du front

"Décadence d'un déraciné", ou les errances d'un Poilu revenu du front

Paru aux éditions Les Eclairs, le roman de Mathilde Tournier a bénéficié de la collaboration du dessinateur et tatoueur Sixo
© Editions Les Eclairs
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Paru en janvier 2017 aux éditions Les Eclairs, Décadence d'un déraciné de Mathilde Tournier décrit au travers d'un texte bref mais dense, les errances d’un poilu revenu du front, entre retour à la vie, crise économique et montée du fascisme.

Quatre ans de vie dans les tranchées laissent des traces indélébiles, et se réinsérer dans la société n’est pas chose aisée après une telle expérience de guerre. Avec un souci de la précision historique, l'auteur entraine son lecteur dans une plongée au cœur du quotidien des oubliés de l’entre-deux-guerres.  Mathilde Tournier, qui en est à son quatrième roman historique, répond à nos questions. 

Comment vous est venue l'idée d'écrire ce livre ? Est-ce lié à une histoire personnelle, familiale ?
 
Non, je ne me suis pas inspirée d'une histoire personnelle, même si l'histoire de la Grande Guerre reste assez vivace dans ma famille. C'est un passage de l'essai d'Hannah Arendt, Le Système totalitaire, que je mets en exergue au début du livre, qui m'a donné l'idée de ce récit. Loin de l'image des "héros du guerre", elle montre comment les anciens combattants ont aussi pu être aux sources du fascisme : "La violence, la puissance, la cruauté étaient les qualités de ces hommes qui avaient perdu leur place dans l'univers et étaient trop fiers pour appeler de leurs vœux une théorie du pouvoir qui les réintégrerait dans le monde." Bien entendu, c'est surtout le cas en Allemagne, où les survivants portaient en eux la frustration de la défaite. Mais les jeunes Français aussi ont vécu quatre années d'horreur absolue, où la violence est devenue banale, et qui ont durablement modifié leurs codes et leurs repères. En France aussi, les ligues d'extrême-droite de l'entre-deux-guerres se sont en partie nourries de groupes d'anciens combattants. C'est ce mécanisme d'impossible réintégration dans la société civile et de contestation qui en découle que j'ai voulu montrer.

L'avez-vous écrit volontairement dans le cadre du Centenaire de la Grande Guerre, ou est-ce une heureuse coïncidence ?

C'est une heureuse coïncidence ! La première mouture de ce récit a en effet une dizaine d'années. Quand j'ai su que Les Éclairs, une maison d'édition toute neuve, recherchait des textes courts, je la leur ai soumis dans une version à peine remaniée. L'éditeur Robin Fabre, très calé en Histoire, m'a demandée de remanier le fond historique pour rendre la trajectoire de mon ancien Poilu la plus crédible possible. Ce qui lui a plu, dans ce récit, c'est à la fois la dimension historique de cette nouvelle et l'universalité du thème du déracinement, des frustrations, du rejet d'une société dans laquelle on ne s'identifie pas. Mais je pense que la portée du récit est d'autant plus forte qu'on commémore le Centenaire aujourd'hui.
 
C'est un livre très concis - pourquoi avoir choisi le format court ? 
 
À l'époque où j'ai écrit Décadence d'un déraciné, j'étais plongée dans une trilogie de romans historiques ayant pour cadre la Seconde Guerre mondiale (publiés chez Privat en 2006, 2009 et 2010). J'avais donc l'esprit peu libre pour me consacrer à une autre "saga". J'ai donc fait bref, et finalement ça fonctionne tout aussi bien, d'autant que l'écriture est nerveuse. Ça peut sembler frustrant pour un lecteur qui aime les grandes fresques historiques, mais la concision donne au propos une efficacité qu'on ne trouve pas dans le format long.
 

A noter que le film Cessez-le-feu, réalisé par Emmanuel Courcol, développe cette même thématique des blessures psychologiques de la guerre des tranchées, et sortira au printemps 2017 avec à l'affiche l'acteur Romain Duris dans le rôle d'un Poilu qui tente de réinsérer, lui aussi, dans la société civile après la guerre.