Dans le monde > Europe > Espagne > L'exposition « Barcelone, zone neutre (1914-1918) »

L'exposition « Barcelone, zone neutre (1914-1918) »

Fundació Joan Miró
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Cette exposition, présentée à la Fundació Joan Miró (Barcelone) du 25 Octobre 2014 au 15 Février 2015 et parrainée par la Fundación BBVA, reflète les changements vécus à Barcelone au cours de la Première Guerre mondiale et son entrée dans la modernité, dans un contexte de tensions politiques, sociales et culturelles. Les commissaires Fèlix Fanés et Joan M. Minguet expliquent la richesse culturelle et sociale que la neutralité a supposé pour Barcelone à travers plus de 400 œuvres, en peintures et dessins originaux, et de photographies, affiches, films, illustrations et magazines de l’époque. Dans Barcelone, zone neutre (1914-1918), les œuvres de Picabia, Miró, Picasso, Delaunay, Gleizes, Torres-García Sunyer, entre autres, coexistent avec des éléments de communication de masse de l'époque, en format original. L'exposition met en lumière des œuvres inédites, comme les dessins du front de Josep Clarà, Apa ou Picarol et les photos de Josep Brangulí.

Alors qu’une grande partie de l'Europe est impliquée dans la guerre, Barcelone est témoin de plusieurs changements culturels : les artistes catalans s’initient à l’avant-garde influencés par leurs visites à Paris (Sunyer, Gargallo ou Togores), où débarquent de nombreux artistes étrangers pour échapper à la guerre (Picabia, Gleizes, Otho Lloyd, Olga Sacharoff ou Arthur Cravan) ; Picasso s'installe temporairement à Barcelone en 1917 ; quelques artistes barcelonais se déplacent vers le champ de bataille pour dépeindre la guerre ; et l’Exposition d’Art Français se tient à Barcelone et non à Paris, précisément à cause du conflit.

Cette neutralité suscite également d'autres changements pour la ville, aussi bien économiques que politiques et sociaux. Barcelone subit la tension entre les deux blocs en conflit, dans une division sociale entre pro alliés et germanophiles, ainsi que la propagande des deux adversaires à travers les magazines, l'entrée dans la modernité industrielle avec les premières grandes grèves ouvrières, une augmentation significative de la population et l’explosion de l'offre de loisirs à travers les sports, les parcs d'attractions, la vie nocturne et le cinéma. Les commissaires Félix Fanés et Joan M. Minguet se servent d’une grande variété de formats visuels pour expliquer la richesse culturelle et sociale qu’a supposée la neutralité pour Barcelone. La culture de masse et la production sérielle de l’époque se mélangent dans l'exposition avec la peinture, la sculpture et le dessin. Les tensions ne s'expriment plus seulement à travers les mots ou l'art conventionnel ; désormais, les phénomènes s’enregistrent visuellement à travers la photographie et le cinéma et se reproduisent pour atteindre une grande partie de la population.

Fanés et Minguet préfèrent les formats originaux lors de l’exposition des œuvres : les originaux des photos ou des illustrations exposées sont fidèles aux formats de l'époque.

Barcelone, zone neutre (1914-1918) est divisée en neuf sections principales. Le premier espace, La Grande Guerre, se concentre sur le conflit qui, grâce à l'industrialisation de l’armement, se solde par plus de seize millions de morts et de vingt millions de blessés. Dans cette salle sont exposées les œuvres des peintres Léger, Kubin, Heckel et Nash, ainsi que des portraits inédits des morts et mutilés sur le champ de bataille. Pour montrer cette première guerre médiatique, sont également exposés des affiches de propagande, des journaux et des cartes postales.

La deuxième salle, Modernité et avant-garde, retrace l'influence de la vitalité artistique de Paris sur les artistes catalans, qui voyagent en quête de fortune et d'inspiration. Le travail de Cézanne impressionne Sunyer, qui influence à son tour Josep Togores et Joan Miró, comme on peut le voir dans les œuvres exposées dans cet espace. Le retour des artistes catalans à Barcelone pendant la guerre a marqué la naissance de l'avant-garde dans la ville.

Pendant la Grande Guerre, des milliers de personnes arrivent à Barcelone à la recherche de travail, de refuge ou simplement d’une aventure bohème. Les changements politiques et sociaux sont illustrés dans la troisième section de l'exposition, Bourgeois et prolétaires, où l’on trouve des magazines illustrés et des photos de la première génération de photojournalistes. On y présente des objets et des photographies de Brangulí et de Ballell qui dépeignent la vie menée par la bourgeoisie montante, comme une voiture Hispano Suiza, à l’opposé des images du monde ouvrier et de ses luttes. Dans ce contexte, la grève générale de 1917 coïncide avec le service militaire de Joan Miró.

La quatrième section, Barcelone et la guerre, explique comment la ville, malgré sa prétendue neutralité, est divisée en deux camps ; les défenseurs des alliés et ceux des allemands. On y trouve des magazines illustrés qui montrent le positionnement de la société de l'époque, ainsi que des revues financées par les puissances étrangères, comme Iberia. Des artistes tels que Ricard Canals expriment leur engagement dans l’art de l’affiche, tandis que Ramon Pichot expose des œuvres sur la guerre dans les Galeries Dalmau. L'exposition révèle des dessins inédits de Josep Clarà qui dépeignent l'activité au front, ainsi que des croquis réalisés lors d'un voyage d’intellectuels catalans au front, dont il reste des photographies et un film ; les dessins de soldats et de tranchées nous montrent une facette jusqu'alors inconnue de Clarà, ici bien éloigné du Clarà peintre et sculpteur plus classique.

La Ville d’ivoire, cinquième partie de l'exposition, nous mène à la construction du projet politique et artistique du Noucentisme. Des sculptures de Clarà et de Casanovas se partagent l’espace avec des œuvres de Nogués, Obiols ou Espinal. La céramique et le design occupent une place primordiale. Mais la ville de jour ne ressemble guère à la ville de nuit. Avec la guerre, arrivent à Barcelone spéculateurs, contrebandiers et prostituées. Pour illustrer la vie nocturne, sont exposées des revues érotiques, des cartes postales d’artistes de variétés et des dessins.

Les salons artistiques annuels de Paris sont suspendus pendant la guerre et certains artistes catalans proposent de les organiser à Barcelone. Jusqu'à 1400 œuvres, dont des peintures à l'huile, des sculptures, des dessins, des gravures et des objets d'arts décoratifs ont pu s’exhiber en 1917, au Palais des Beaux-Arts, dans celle qui fut l’Exposition d’Art Français. La sixième salle de Barcelone, zone neutre (1914-1918) accueille une sélection de ces œuvres, dont certaines signées par des artistes célèbres tels Pissarro, Rodin, Sisley et Denis, ainsi que des photos de Brangulí exposées à cette occasion. Certaines de ces œuvres appartiennent à des collectionneurs catalans et se montrent pour la première fois à la Fundació Joan Miró.

Entre 1914 et 1918, Barcelone est témoin de l'arrivée d'artistes exilés tels Albert Gleizes, Francis Picabia, Otho Lloyd, Sonia Delaunay, Robert Delaunay ou Olga Sacharoff, dont certains connectent avec le public local par l’intermédiaire du galeriste Josep Dalmau. La septième section de l'exposition, Exilés, héberge leurs œuvres, ainsi que les photographies inédites de Brangulí du match de boxe entre le poète anarchiste Arthur Cravan, frère d'Otho Lloyd, et Jack Johnson en 1916.

La huitième partie de l'exposition est consacrée à Picasso, qui revient à Barcelone en 1917 en suivant la tournée des Ballets Russes, où danse sa future épouse Olga Koklova. Le séjour de Picasso met la presse de l'époque en émoi. Ses créations pour le décor du ballet Parade, le matériel de diffusion du spectacle et quelques-unes des œuvres réalisées au cours de ces mois à Barcelone peuvent être vus dans cette salle.

En guise de conclusion, Barcelone, zone neutre (1914-1918) se termine avec un espace dédié aux loisirs, la consommation et la culture de masse. Depuis 1904, lorsque le droit au repos dominical a été instauré, se développe un éventail de loisirs qui trouve dans la publicité sa stratégie de diffusion : événements sportifs, parcs d'attractions, courses de taureaux, cirque et cinéma, l’axe de la nouvelle culture du XXe siècle. Ce dernier chapitre décrit la forte hausse de la consommation de loisirs moyennant des supports visuels nés de la mécanisation ; affiches, revues, photographie et cinéma. Et en projection, la  première comédie burlesque pacifiste du XXe siècle, Charlot soldat, de Charlie Chaplin.