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Portraits de prisonniers. Science et propagande pendant la Grande Guerre

Unbekannter Fotograf, „Tiegui Nianein“, französischer Kolonialsoldat aus dem Nigerbogen (Ausschnitt), 1916
© Frobenius-Institut
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Le musée historique de Francfort présente du 11 septembre 2014 au 15 février 2015 une exposition consacrée aux soldats coloniaux français détenus en captivité en Allemagne pendant la Grande Guerre. L’exposition s’organise autour de portraits photographiques de dix hommes originaires d’Afrique du Nord et d’Afrique de l’Ouest. Ils y sont représentés en gros plans, de face et parfois de profil. Dans leur uniforme de tirailleur ou de spahi, ces prisonniers posent en fait pour des ethnologues allemands ou autrichiens.

Un demi-million d’hommes issus des colonies ont en effet combattu pour la France pendant la Première Guerre mondiale. Beaucoup de ceux qui sont faits prisonniers sont regroupés dans des camps spéciaux réservés aux soldats issus des colonies anglaises, françaises ou aux combattants musulmans d’Asie centrale et du Caucase. L’Allemagne et l’Autriche espèrent ainsi les retourner contre les puissances coloniales qui les avaient recrutés, souvent sous la contrainte. 

De nombreux captifs furent dans ce contexte mis à la disposition de chercheurs allemands et autrichiens dans le cadre de recherches ethnographiques. Dans ces camps, les scientifiques pouvaient étudier des hommes issus de différentes parties du monde et ainsi mettre en œuvre leurs théories raciales, tout en s’épargnant une expédition lointaine et coûteuse. Les prisonniers furent interviewés, mesurés, photographiés, mis en scène ; on fit des moulages de leur buste, on enregistra leur musique et on étudia leurs langues. L’exposition entend ainsi montrer comment la guerre ouvrit des opportunités à une science issue du contexte colonial et comment, à l’inverse, les résultats de ces recherches furent utilisés à des fins de propagande. En effet, parallèlement, des ouvrages et des cartes postales publiés à destination du grand public germanophone dénoncent l’emploi de combattants noirs représentés comme des sauvages mettant en danger la culture allemande. Cette propagande ne sera pas sans conséquence après le conflit, notamment pendant l’occupation de la Rhénanie en 1923 et 1924 par des troupes coloniales françaises et belges, accusées à tort d’atrocités sur les civils allemands.

Ces photos correspondent peu à l’image que nous avons de la Grande Guerre et remettent en question nos représentations traditionnelles du conflit, en Allemagne où l’implication des soldats coloniaux n’est pas connue, mais aussi en France où la question de la captivité est quasiment absente des mémoires et des commémorations. Loin des combats des tranchées, l’exposition donne une voix aux participants non-européens de la Grande Guerre dont on parle peu mais qui contribuèrent à donner une dimension globale au conflit européen. Elle cherche aussi à attirer notre attention sur l’histoire du racial, et ce faisant du racisme dans nos sociétés et posent la question de l’approche que les musées d’aujourd’hui veulent développer face à ces « collections sensibles ». 

Ces clichés, conservés depuis presque 100 ans dans les archives de l’Institut Frobenius de l’université Goethe de Francfort/Main, seront montrés pour la première fois au public européen. Pour cette occasion, le musée s’est associé à un centre de recherche public français basé à Francfort, l’Institut français d’histoire en Allemagne. Le catalogue réunira ainsi des contributions de France, d’Allemagne et du Sénégal. L’exposition sera traduite en français et en anglais.

Une exposition du historisches museum frankfurt, en coopération avec l’Institut Frobenius de l’université Goethe de Francfort et l’Institut français d'histoire en Allemagne.