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Le Canada et la France dans la Première Guerre mondiale

Château de Ranchicourt. Ce château a abrité le QG du Corps d'armée canadien pendant toute la préparation de la bataille de Vimy (octobre 1916 à avril 1917).
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Le Canada a été parmi les premiers, lors des deux grands conflits mondiaux, à rejoindre la France et ses alliés pour combattre les forces ennemies. Dès le déclenchement de la Première Guerre mondiale, le Canada mobilise une première division qu’il envoie en Europe pour combattre avec le Corps expéditionnaire britannique. À la fin de la guerre, ce sont quelque 650 000 Canadiens qui auront rejoint le Corps expéditionnaire canadien, dont 425 000 qui combattront sur le front occidental. Terre-Neuve, qui ne faisait toujours pas partie du Canada à l’époque, fournira un bataillon supplémentaire et de nombreux combattants à la réserve navale. Les Canadiens participeront à de nombreuses batailles entre 1915 et 1918, se retrouvant même au cœur de toutes les grandes offensives britanniques des derniers Cent Jours, au prix de plus de 65 000 morts1.

Mais au-delà des combats, les Canadiens ont développé pendant les guerres des liens étroits avec les populations locales, particulièrement celles du nord de la France où ils ont séjourné pendant la plus grande partie de la Première Guerre mondiale. Ces liens sont trop souvent oubliés aujourd’hui au Canada et le centenaire qui s’amorce devrait être l’occasion de rappeler cette relation particulière qui s’est construite dans le partage des épreuves de la guerre. Le Canada avait déjà un lien historique avec la France, mais ce ne sont pas seulement les Canadiens de langue française qui ont renouvelé leurs liens avec le pays de leurs ancêtres entre 1914 et 1918. Ce sont tous les Canadiens, quelle que soit la langue qu’ils parlaient, qui ont tissé des liens profonds avec la terre et la population de France. L’historien officiel canadien J.F.B. Livesay écrivait d’ailleurs avec émotion au moment où le Corps d’armée canadien quittait finalement le territoire français pour pénétrer en Belgique, le 10 novembre 1918 : « Nous laissons derrière nous la France et un peuple que les soldats canadiens ont appris pendant ces quatre années à aimer et à vénérer2 ».

Jamais autant de Canadiens n’avaient vécu aussi longtemps dans un pays étranger

Les premiers soldats canadiens débarquent en France à la fin de l’année 1914. Ils seront d’abord déployés dans le secteur d’Ypres, en Belgique, mais leurs lignes arrière (hôpitaux, cantonnements, QG, etc.) seront souvent établies dans le département français du Nord. Pendant les quatre années suivantes, quelque 425 000 Canadiens séjourneront en Europe, la plupart dans les départements français du Nord, du Pas de Calais et de la Somme, et dans le saillant d’Ypres en Belgique. Ils livreront des combats importants, du début de 1915 jusqu’à l’armistice du 11 novembre 1918, mais ils vivront aussi dans le pays et développeront des liens étroits et nombreux avec la population.

Les batailles auxquelles les Canadiens participent couvrent peut-être huit ou neuf mois; le reste de la guerre se passe dans des activités plus tranquilles, en position défensive sur le front ou à l’arrière. Les soldats ne passent généralement guère plus d’une semaine par mois en première ligne. Le reste du temps, ils se retrouvent à l’arrière pour de l’entraînement, du repos et diverses autres tâches. La population est toujours très proche et les contacts sont fréquents pendant ces périodes. Les soldats logent dans des fermes ou des villages avec les Belges et les Français, ils achètent leurs produits, utilisent leurs services pour divers travaux, fréquentent leurs filles. Des amitiés se créent, des idylles se nouent. Dans certains endroits, les Canadiens séjournent de longs mois dans les mêmes villages.

Entre Arras et Lens, autour de la crête de Vimy, par exemple, les Canadiens passent 20 mois entre la fin de 1916 et le milieu de 1918. Des quartiers généraux occupent des villages entiers entre Auchel et Gouy-Servins, à Mont-Saint-Eloi, à Camblain-L’Abbé et ailleurs. Des unités de soutiens sont établies dans la ville d’Arras et autour. L’Artois est en fait largement occupé par les Canadiens pendant une bonne partie de la Première Guerre mondiale et la population s’en souvient encore aujourd’hui.

Plus que des batailles

On parle beaucoup des combats dans l’histoire de la Première Guerre mondiale, mais une guerre, surtout une guerre statique comme celle-là, c’est beaucoup plus que ça. Le Corps d’armée canadien comptait quatre divisions. L’histoire s’est beaucoup intéressée aux 48 bataillons d’infanterie qui les composaient, mais ceux-ci représentaient moins de la moitié des effectifs totaux du corps. Des dizaines de milliers d’hommes et de femmes ont servi dans d’autres services, souvent assez loin du front. Le Canada possédait de grands hôpitaux dans la région d’Étaples et de Boulogne-sur-Mer, par exemple. Deux hôpitaux militaires canadiens ont même servi sous commandement français dans la région parisienne, à Joinville-le-Pont et à Saint-Cloud. D’autres unités servaient directement sous commandement britannique : des ingénieurs, des troupes ferroviaires, des ambulances de campagne, etc.

Le Corps forestier canadien, un élément beaucoup moins connu de la contribution canadienne, a compté jusqu’à 11 000 hommes en France entre 1916 et 1919, déployés dans le Jura, le Nord, la Somme, la Normandie et les Landes. Chargés d’exploiter les forêts françaises pour fournir le bois aux armées, les hommes du Corps forestier canadien travaillaient quotidiennement avec les Français3. Plusieurs se sont mariés avec des femmes du pays et on retrouve maintenant des descendants de soldats canadiens dans plusieurs régions françaises. Certains bâtiments érigés par le Corps forestier ont également été localisés dans les Landes et en Normandie, et il ya de fortes chances que certaines lignes de chemin de fer français comprennent des tronçons qui ont d’abord été construits pour servir aux exploitations forestières canadiennes.

L’histoire a malheureusement tendance à oublier la contribution de toutes ces unités, mais elles ont souvent laissé un souvenir particulièrement vivace dans la population. Autour de Bruay-la-Buissière, par exemple, à plusieurs dizaines de kilomètres des combats, des unités attachées au QG du Corps d’armée canadien ont été stationnées pendant des mois lors de la préparation de la bataille de Vimy et dans l’année qui a suivi. Les Canadiens visitent très rarement cette région aujourd’hui, préférant les tranchées et le monument qui domine la crête de Vimy, mais plusieurs se souviennent parfaitement des Canadiens à Bruay-la-Buissière et dans les communes environnantes.

Aucun autre pays au monde n’accueille autant de sépultures canadiennes

Près de 40 000 Canadiens ont leur sépulture ou sont commémorés sur un mémorial de la Première Guerre mondiale en France4. Environ 8 000 autres y ont trouvé la mort pendant la Seconde Guerre mondiale, pour un total de près de 48 000. On en compte environ 16 000 pour les deux guerres en Belgique, un peu moins de 6 000 en Italie, à peu près le même nombre aux Pays-Bas et moins de 13 000 au Royaume-Uni. Par comparaison, l’Australie a un peu moins de 34 000 sépultures en France pour les deux guerres, l’Inde et la Nouvelle-Zélande un peu moins de 8 000 chacune, et l’Afrique du Sud 3 500. Après le Royaume-Uni et les États-Unis, le Canada est certainement le pays étranger qui a perdu le plus grand nombre de ses citoyens sur le sol français dans les deux guerres mondiales.

On retrouve des Canadiens surtout dans les cimetières de Normandie pour la Seconde Guerre mondiale. Pour la première, ils se trouvent dispersés dans de nombreux cimetières du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme, mais aussi en Normandie, dans le Jura, dans le Sud-Ouest et dans la région parisienne. La population de ces régions est très consciente de la présence de ces sépultures canadiennes, dont elle contribue souvent à l’entretien. Les Canadiens, eux, ignorent trop souvent que des dizaines de leurs concitoyens sont enterrés dans les régions françaises qu’ils traversent.

Vimy et les autres mémoriaux

Il y a huit mémoriaux officiels canadiens ou terre-neuviens pour la Première Guerre mondiale en France. Certains sont très connus et fréquemment visités, comme à la crête de Vimy et à Beaumont-Hamel. D’autres, par contre, sont malheureusement presque totalement ignorés. La plupart des Canadiens qui s’intéressent à l’histoire militaire vont faire une visite à Vimy et peut-être aussi à Beaumont-Hamel, deux sites qui attirent aussi un grand nombre de visiteurs étrangers. Hors de ces deux sites et des cimetières où se trouvent leurs nombreuses sépultures toutefois, le passage des Canadiens est malheureusement beaucoup moins visible. À Pozières, par exemple, deux monuments commémorent la capture du village par les Australiens en juillet 1916 et les souvenirs du corps Anzac sont nombreux dans le village. Les Canadiens qui y ont pris la relève des Australiens pour lancer leur attaque victorieuse sur Courcelette n’ont pour leur part laissé aucune trace.

Pas très loin de là, à la ferme de Mouquet, on trouve un autre monument australien; aucun signe des Canadiens qui ont pourtant contribué à la prise de cette position fortifiée allemande à la fin de septembre 19165. Les villages de Feuchy et Bullecourt, à l’est d’Arras, abritent depuis peu des musées franco-australiens; les Canadiens qui ont libéré ces villages en 1918 y sont aujourd’hui invisibles. Même à Monchy-le-Preux, on trouve un Caribou qui rappelle l’action des Terre-Neuviens en avril 1917, mais curieusement aucun rappel de la libération définitive du village par les Canadiens en août 1918.

Le monument de Vimy est peut-être le plus beau de tous les monuments de la Première Guerre mondiale et les autres mémoriaux canadiens sont très biens conçus et très bien entretenus. Pour un visiteur qui circule dans de nombreux secteurs où les Canadiens ont eu une présence importante toutefois, leur souvenir est très peu ou pas du tout visible. Le Canada ne peut pas ériger des monuments partout où les Canadiens sont passés, mais les historiens canadiens pourraient peut-être aider à identifier des sites dont la signification historique est particulièrement importante pour le Canada. On peut supposer que certaines autorités locales seraient heureuses de rappeler la présence des Canadiens dans ces lieux.

Vimy, un champ de bataille partagé

Plusieurs batailles se sont déroulées entre 1914 et 1918 autour de la crête de Vimy. Les Allemands s’assuraient d’abord le contrôle de la crête en octobre 1914. En 1915, les Français allaient lancer deux grandes offensives pour tenter de la reprendre qui allaient leur coûter quelque 80 000 morts. Ils n’arriveront pas à se maintenir au sommet, mais leur avance héroïque permettra aux Canadiens de partir d’une position beaucoup plus favorable deux ans plus tard pour finalement arracher la crête aux Allemands. La conquête de la crête de Vimy, c’est à l’effort combiné des Français, des Britanniques et des Canadiens qui ont combattu pendant deux ans qu’on la doit6.

Une inscription dans le cimetière allemand de Neuville-Saint-Vaast révèle que 200 000 soldats allemands ont perdu la vie dans les combats qui se sont déroulés autour de la crête de Vimy entre 1914 et 1918. Les armées britanniques et françaises en ont probablement perdu autant dans les combats qu’ils ont menés entre Béthune et Arras. Les Canadiens ont quant à eux perdu au moins 30 000 morts, la moitié du total pour toute la guerre, dans les combats qu’ils ont livrés dans cette région d’Artois. Le champ de bataille de l’Artois, au cœur duquel se trouve la crête de Vimy, les Canadiens le partagent avec les centaines de milliers de soldats britanniques, français, australiens, néo-zélandais et allemands qui y ont souffert et qui y sont morts entre 1914 et 1918.

Il n’existe malheureusement pas de lieu où l’on pourrait apprendre et interpréter l’ensemble des combats qui se sont déroulés dans cette région. Les Carrières Wellington se concentrent sur le travail des tunneliers néo-zélandais, la nécropole de Notre-Dame-de-Lorette rappelle le souvenir des victimes de l’armée française, il existe quelques petits musées franco-australiens près d’Arras, et Vimy ne raconte que l’histoire des Canadiens entre le 9 et le 12 avril 1917 seulement. Le parc commémoratif de Vimy exerce pourtant un pouvoir attractif énorme dans la région et il représenterait le site idéal pour réunir les chercheurs et les visiteurs qui souhaitent enrichir leurs connaissances sur ce secteur clé du front occidental pendant la Première Guerre mondiale.

Une conférence internationale devrait être organisée à l’occasion du centenaire autour de Vimy qui réunirait les chercheurs de tous les pays intéressés par l’histoire militaire de la région. Les historiens allemands, britanniques, canadiens, français, australiens et autres profiteraient tous énormément de la mise en commun de leur travaux, et c’est tout le public qui bénéficierait par la suite du partage de ces connaissances. Le Canada et la France pourraient accueillir conjointement un tel évènement qui intégrerait davantage la présence canadienne dans le paysage touristique et mémoriel de cette partie de la France.

Conclusion

L’expérience de la Première Guerre mondiale dépasse largement l’histoire des batailles en France. Des régions entières ont été dévastées, il n’y a aucune famille à travers tout le pays qui n’ait pas contribué au moins un de ses fils à l’effort de guerre; 1,3 millions de jeunes Français sont tombés au champ d’honneur. Le Canada va lui aussi commémorer certains évènements pendant ce centenaire, mais il devra aussi se souvenir des liens tissés au fil de quatre années de vie commune avec la population française. La Première Guerre mondiale a été une tragédie meurtrière, mais elle a aussi provoqué un grand brassage de peuples à l’intérieur du territoire français. Britanniques, Canadiens, Australiens, Néo-Zélandais, Indiens, Sud-Africains, Portugais, Chinois et bien d’autres encore sont venus par dizaines de milliers combattre mais aussi vivre pendant plus de quatre années en France. C’est un peu cela que les Français vont se remémorer de 2014 à 2018, et les Canadiens seront souvent surpris du souvenir que l’on conserve encore d’eux dans plusieurs communes du Nord et de la Picardie.

N.B. : Les opinions exprimées dans ce texte sont celles de l’auteur seulement et ne reflètent pas nécessairement les vues du ministère de la Défense nationale (MDN) ou de la Direction de l’histoire et du patrimoine (DHP).

 

Notes

1 Les Cent Jours sont la période d’avance continuelle des forces britanniques qui va du déclenchement de la bataille de la Scarpe, le 26 août 1918, jusqu’à l’armistice du 11 novembre. Le Corps d’armée canadien est constamment placé au centre de l’offensive britannique pendant toute cette période.

2 “Behind is France and a people Canadian soldiers have learned in these four years to love and revere”

3 À la fin de la guerre, le Corps forestier canadien fournissait 70% de tout le bois utilisé par les armées britannique, française et américaine sur le front occidental.

4 Les soldats dont le corps n’a jamais été retrouvé ont leur nom inscrit sur un mémorial de guerre, la plupart sur le monument de Vimy pour la France. Ces chiffres sont tirés de la base de données de la Commonwealth War Graves Commission.

5 Les Australiens ont beaucoup souffert pendant leurs attaques infructueuses contre la ferme de Mouquet, subissant près de 6 000 pertes. Les pertes canadiennes ne seront guère moins importantes lorsqu’ils prendront la relève des Australiens. La ferme de Mouquet sera finalement prise le 26 septembre par la 34e Brigade britannique, sur le flanc gauche de la 1e Division canadienne, pendant la bataille de Thiepval.

6 Le champ de bataille de l’Artois a peut-être vu tomber un plus grand nombre de soldats que celui de la Somme, pourtant beaucoup plus connu.