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Au-delà de Vimy : le Corps expéditionnaire canadien dans la Première Guerre mondiale

Monument terre-neuvien de Beaumont-Hamel
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Plus de 52 000 Canadien sont enterrés dans les cimetières de la Première Guerre mondiale en France et en Belgique. C'est 15 fois plus que les morts de la bataille de Vimy, au mois d'avril 1917. La participation canadienne à la guerre va donc bien au-delà de cette seule bataille connue. Quelques semaines après son déploiement sur le front, en avril 1915, la 1ère Division canadienne faisait face au côté de la 45e Division d’infanterie française à la première attaque au gaz pendant la Seconde Bataille d'Ypres1. La division y perdra le tiers de ses effectifs entre le 22 et le 29 avril, mais arrivera à contenir la poussée allemande avec l'aide de ses alliés belges et français. Près de 1 400 Canadiens sont faits prisonniers pendant cette semaine, plus du tiers de tous les Canadiens capturés pendant la guerre.

Après un an et demi à combattre dans le saillant d'Ypres et dans le nord de la France, le Corps d'armée canadien, maintenant fort de trois divisions, est envoyé en renfort pour participer aux combats engagés depuis deux mois dans la Somme. Le 1er septembre 1916, les Canadiens relèvent les Australiens qui souffrent depuis un mois à Pozières et se préparent pour une nouvelle offensive qui doit être lancée quelques jours plus tard. Pour la première fois, le Corps d'armée canadien se voit confier une véritable mission offensive, qu'il remplit brillamment en complétant la capture du village de Courcelette. Entre le 15 septembre et la fin du mois d'octobre, les trois divisions canadiennes vont ensuite souffrir en tentant de s'emparer de la position allemande établie dans la tranchée Regina. Ce sera la 4e Division canadienne, arrivée entre-temps pour combattre au sein d'un corps d'armée britannique, qui participera à la conquête finale de cette position, le 11 novembre 1916. Les quatre divisions canadiennes perdront quelques 30 000 hommes, dont plus de 7 000 morts, pendant leur passage dans la Somme, avant d'être finalement réunies en Artois à la fin de l'année.

La bataille de Vimy de 1917 est devenue célèbre, en partie suite aux durs combats qui avaient déjà fait connaître la position deux ans plus tôt2. L'action des Canadiens fut importante et brillamment exécutée, mais elle n'avait pas la signification stratégique qu'on veut parfois lui donner3. Surtout, loin de représenter un exemple de la « façon canadienne de faire la guerre », elle fait figure d'exception. Par l'ampleur des moyens déployés et la durée de la préparation, la bataille de Vimy n'a pas grand chose en commun avec les autres engagements auxquels les Canadiens prendront part et pour lesquels ils disposeront rarement de plus de quelques jours pour se préparer. Vimy a aujourd'hui acquis valeur de symbole en grande partie à cause de la présence de l'imposant monument qui y a été érigé après la guerre4. La journée du 9 avril 1917 à Vimy est la plus coûteuse en vies humaines pour le Canada (plus de 5 500 pertes et 2 500 morts) tout simplement parce que c’est la seule fois où ses quatre divisions d’infanterie seront engagées dans une même journée5.

Après Vimy, les Canadiens vont s'engager pendant les 19 mois suivants dans des combats de plus en plus difficiles qui vont leur coûter plus de 55% des quelque 213 000 pertes subies en France et en Belgique pendant leur 46 mois de guerre. Les Canadiens ont péniblement tenté de progresser en direction de Lens après la conquête de la crête de Vimy, s'acharnant sans grand succès contre de fortes positions allemandes dans le secteur d'Avion, avant de connaître un important succès, aujourd'hui trop souvent oublié, à la cote 70, au nord de Lens. Pour la première fois, le Corps d'armée canadien, maintenant commandé par un officier canadien, exécutait une opération largement planifiée par son état-major6. Suite à ce nouveau succès, les Canadiens seront appelés en renfort pour compléter la conquête de la crête de Passchendaele sur laquelle de nombreuses divisions britanniques, australiennes et néo-zélandaises butaient depuis des semaines. Il en coûtera 16 000 pertes en deux semaines aux Canadiens pour s'acquitter de la tâche, avant de revenir vers l'Artois, qui restera leur base principale jusqu'à la fin de la guerre. Les Canadiens avaient lourdement fortifié le secteur de Vimy et ils y seront généralement épargnés par les grandes offensives allemandes qui frapperont au sud et au nord au printemps 1918. Leurs effectifs auront été intensivement entraînés et seront prêts à prendre part à la contre-attaque alliée lorsqu'elle sera déclenchée.

Pour éviter que les Allemands soupçonnent qu'une attaque se préparait dans le secteur de la Somme, le déclenchement de la bataille d'Amiens (8 août 1918) ne fut précédé d'aucune préparation préliminaire d'artillerie. Le Corps d'armée canadien, qui s'était maintenant gagné une réputation de « troupes de choc » de l'armée britannique, fut déplacé en secret vers son secteur d'attaque, deux de ses bataillons étant envoyés se déployer de façon ostensible dans le secteur d’Ypres pour faire croire au commandement allemand que c’est là que serait lancée l’offensive alliée. Au matin du 8 août 1918, les divisions canadiennes étaient placées au cœur du dispositif allié, avec les Australiens sur leur gauche et la 1ère Armée française sur leur droite. L’armée allemande fut lourdement bousculée et, après quatre jours de progression rapide, les Canadiens étaient ramenés en Artois pour servir de fer de lance à l’avance de la 3e Armée britannique vers Cambrai, Valenciennes et, ultimement, Mons, que les Canadiens prendront juste avant l’armistice. Au cours de ces Cent Jours de combat pratiquement ininterrompu, le Corps d’armée canadien ouvre la voie dans la prise capture de la ligne Drocourt-Quéant, la traversée du canal du Nord et la libération des villes de Cambrai et de Valenciennes, au prix de plus de 52 000 pertes, dont près de 11 600 morts.

Vimy représente un moment fort dans l’expérience canadienne de la Première Guerre mondiale : la première opération menée par les quatre divisions réunies en un seul corps, une préparation exceptionnelle avec le soutien de toute une armée britannique et un retentissement international comme le Canada n’en avait encore jamais connu. Vimy a marqué la mémoire des Canadiens à cause des combats qui y ont été livrés au mois d’avril 1917, mais peut-être davantage encore en raison du très long séjour de plus de deux ans que la majorité des unités canadiennes y ont fait. Entre octobre 1916 et la fin de la guerre, les camps, les bases et les secteurs d’entraînement du Corps d’armée canadien ont été massivement concentrés dans cette portion de l’Artois comprise entre les villes de Béthune et d’Arras et la grande route qui conduit vers la côte en passant par Saint-Pol-sur-Ternoise. La crête de Vimy faisait partie du paysage des Canadiens, comme les habitants des villes et des villages de la région partageaient leur existence quotidienne. Les Canadiens se sont battus à maints endroits dans la Somme, dans le saillant d’Ypres et dans d’autres secteurs du nord de la France, mais c’est dans cette petite partie de l’Artois à l’ouest de la crête de Vimy qu’ils ont surtout vécu et tissé des liens avec la population locale.

Le souvenir des Canadiens n’est plus aussi présent dans les autres régions où ils ont combattu parce que leur séjour s’y est rarement prolongé au-delà de quelques semaines, mais Vimy est loin d’être le seul endroit où le sang canadien a été versé pendant la Première Guerre mondiale. Certains soutiendront même que Vimy est loin d’être la bataille la plus importante menée par les Canadiens. Les visiteurs qui se rendent à Vimy aujourd’hui peuvent se recueillir devant un monument majestueux qui se dresse au milieu d’un site inspirant. Ils ne doivent toutefois pas se méprendre sur la signification de ce mémorial, qui ne rappelle pas la mémoire d’une seule bataille, mais plutôt celle des milliers de Canadiens tombés sur le champ de nombreuses batailles et dont la dépouille est malheureusement restée sans sépulture à ce jour. Quatorze Canadiens sur quinze sont tombés ailleurs qu’à la crête de Vimy pendant la Première Guerre mondiale. Les mémoriaux qui rappellent leur sacrifice à Saint-Julien, Courcelette, Dury, Beaumont-Hamel, Monchy-le-Preux, Passchendaele et ailleurs ne sont pas aussi connus que celui de Vimy, mais leur souvenir mérite tout autant d’être préservé7.

 

N.B. : Les opinions exprimées dans ce texte sont celles de l’auteur seulement et ne reflètent pas nécessairement les vues du ministère de la Défense nationale (MDN) ou de la Direction de l’histoire et du patrimoine (DHP).

 

1 La 1ère Division canadienne a commencé à se déployer sur le front au mois de février 1915 seulement.

2 La crête de Vimy était devenue célèbre en 1915 pendant les 2e et 3e Batailles d’Artois qui avaient vu la 10e Armée française s’acharner pendant plusieurs semaines à repousser les lignes allemandes jusqu’au sommet de la crête.

3 Il n’est plus question en 1917 de percer le front en s’emparant de la crête de Vimy. L’assaut canadien a simplement pour but d’assurer la couverture du flanc gauche de la 3e Armée britannique qui mène l’assaut principal en direction de Cambrai pendant la Bataille d’Arras.

4 Le choix de la crête de Vimy comme site du grand monument n’a pas fait l’unanimité à l’époque, d’autres grandes batailles étant jugées plus importantes par plusieurs. Il a fini par s’imposer en raison, pour une large part, de sa position naturelle imposante et, très probablement aussi, du très long séjour des Canadiens dans le secteur. La présence du monument depuis bientôt 80 ans a fini par donner l’impression que tout s’était passé à Vimy pour les Canadiens.

5 De façon générale, le Corps d’armée canadien lance deux ou trois divisions, parfois une seule, à l’attaque dans une opération offensive. L’addition d’une cinquième division britannique à Vimy permettra d’engager exceptionnellement les quatre divisions canadiennes en même temps.

6 Le lieutenant-général Arthur Currie fut le premier officier non-britannique à prendre le commandement d’un corps de l’armée impériale en juin 1917, un an avant que sir John Monash n’accède au commandement du Corps d’armée australien. À Lens en août 1917, Currie contestera les plans de ses supérieurs qui souhaitaient  une attaque directe contre la ville pour proposer de s’emparer d’une position dominante désignée comme la cote 70 et y attendre les inévitables contre-attaques allemandes pour les écraser. L’opération fut un succès, mais la ville de Lens résistera encore un an aux efforts des britanniques pour la capturer.

7 L’inclusion de quelques mémoriaux terre-neuviens dans cette liste s’impose puisque Terre-Neuve est devenue une province canadienne en 1949.