Ceux qui ont pris des risques en 1914 ont déclenché la Grande Guerre

Ceux qui ont pris des risques en 1914 ont déclenché la Grande Guerre

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Synthèse de l'article de Berthold Seewald, „Zocker brachen 1914 den großen Krieg vom Zaum“, Die Welt, 28 janvier 2014.

L’auteur fait le bilan de la conférence-débat du 24 janvier sur la responsabilité du déclenchement de la guerre entre des spécialistes allemands de la question. Ce qu’il retient de plus symbolique de la discussion est le terme Zocker qui peut être traduit par « joueur de poker », « parieur » ou « bluffeur », dans tous les cas, par quelqu’un qui prend des risques. C’est par ce terme, qui, selon l’auteur, convient très bien, que Sönke Neitzel désigne les responsables politique européens en juillet 1914, terme qui mit d’accord tous les spécialistes réunis.

La thèse de la prédominance de la responsabilité de l’Allemagne impériale et de ses dirigeants est donc, selon l’auteur, ébranlée dans son ensemble. Cela fut également unanimement admis par les participants. Gerd Krumeich, qui s’est fait un nom en s’opposant à la thèse de Fischer dans les années 70, a cependant fait figure, durant cette conférence-débat, d’opposant principal aux conclusions de Christopher Clark, bien que l’ensemble des participants aient considéré que la comparaison entre les terroristes serbes et Al-Qaïda développée par Clark équivaut à une provocation nationale.

Münkler a convaincu ses confrères sur le fait que pour les puissances centrales, la situation était plus complexe que pour les puissances périphériques. Pour expliquer ce qui s’est passé, il développe le concept d’interactions dynamiques. Sönke Neitzel à ces propos égratigne l’orthodoxie du monde la recherche allemande qui, d’après lui, n’a toujours privilégié qu’une seule voie d’explication, celle de la part déterminante de la responsabilité allemande. Gerd Krumeich réplique en rappelant que parmi les causes proches et lointaines de la guerre, les plus proches étaient pour la plupart le fait de l’Allemagne (le chèque en blanc à l’Autriche-Hongrie et le maintien du Plan Schlieffen comprenant la violation de la neutralité belge entre autres).

Le débat se reconcentra ensuite sur le terme Zockerei, qui induit la notion d’un hasard déterminant. Cela se traduirait par le fait que les responsables d’alors construisaient leurs politiques sur des déductions hasardeuses des gestes de l’ennemi plus que sur de véritables documents. 1914 serait la conséquence de l’absence d’un téléphone rouge, d’une institution ou d’un forum qui auraient permis aux responsables politiques de mettre les choses au clair. Les Allemands crurent ainsi que les Anglais, s’accordant secrètement avec les Russes sur leurs forces navales, leur cachaient la vérité, malgré le manque flagrant de confiance entre Anglais et Russes. Les messages envoyés de Russie furent mal interprétés par Berlin et Vienne. Ces derniers « perdirent » donc à ce jeu. S’ils purent se retirer de la partie, Clark comme Münkler, d’après leurs livres, n’en sont plus si sûrs.

L’auteur soutient qu’il était clair, lors de la conférence-débat, que les spécialistes acceptèrent le changement de paradigme dans la recherche sur le conflit, dû à cette nouvelle incertitude. Gerd Krumeich, cependant, rappelle la persistance de l’orthodoxie dans les esprits, sous-entendant qu’elle peut être un obstacle au changement de paradigme. En effet, lui-même évoque son échec dix ans plus tôt, lorsque son projet de recherche sur le Traité de Versailles n’eut aucune chance de promotion car il se heurta à cette même orthodoxie.

Selon l’auteur, le diagnostic fut consensuel : l’orthodoxie, qui rend indéboulonnable la théorie de la continuité directe entre d’une part les catastrophes morales du national-socialisme et du génocide, et d’autre part l’Allemagne impériale nationaliste, est une acquisition intellectuelle défendue par tous comme un crédo socio-pédagogique et non comme une analyse historique, ce qui, selon les spécialistes présents, devrait être le cas. Cet immense écart entre réalité et représentation choisie expliquerait, d’après l’auteur, la remarquable inaction de la politique allemande en cette année de commémoration. Si la recherche allemande commémore mieux, elle devra le prouver en septembre prochain à Göttingen lors de la cinquantième session de l’Union des historiens allemands. Le plus gros congrès de la science historique de l’année est, selon l’auteur, une chance, pour de nombreux spécialistes, de vérifier l’exactitude de leur ligne d’interprétation (de la Première Guerre mondiale) et ainsi de la défendre en public.