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Les Poilus de Joseph Delteil

Les Poilus de Joseph Delteil, par la Compagnie du Théâtre de l'Hyménée
© Compagnie du Théâtre de l'Hyménée
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La Compagnie du Théâtre de l'Hyménée propose une adaptation inédite sur les planches de l'épopée de Joseph Delteil Les Poilus, publiée en 1926. La troupe rend hommage à l'auteur et à son oeuvre en mettant en scène, à travers le dialogue entre deux hommes, l'éloge de Joseph Delteil aux Poilus.

Une vie empreinte d’occitan et de surréalisme

« Il y a quelqu’un qui est en dehors et au-dessus de la guerre, c’est le Poilu. J’ai la tête épique. Je chante le Poilu. Je chante l’Homme. »

Joseph Delteil

 

 

Né en 1894 à Villar-en-Val d’un père bûcheron et d’une mère qui ne sait pas lire, Joseph Delteil passe son enfance dans l’Aude. Il poursuit de brillantes études à Carcassonne, sa famille rêvant qu’il intègre le Séminaire. Rien ne le prédestine alors à une réussite littéraire. En 1914, il est mobilisé et affecté au 4e colonial de Toulon. Son régiment fusionne bientôt avec celui des tirailleurs sénégalais stationné dans le Var, à Saint-Raphaël, où il restera pendant pratiquement toute la durée de la guerre. C’est en 1919 qu’il entre en littérature avec deux recueils poétiques : Le Cœur grec (1919) et Le Cygne androgyne (1921).

Il s’installe alors à Paris. Ses origines audoises participent à faire de lui un personnage à part dans le paysage littéraire parisien. Il plaît très tôt aux surréalistes. Louis Aragon et André Breton voient en lui un nouvel adepte du mouvement. Le refus d’appliquer les conventions du langage romanesque et son écriture poétique et imagée sont révolutionnaires pour ces artistes. Dans le premier Manifeste du surréalisme, il figure parmi ceux qui ont fait « acte de surréalisme absolu ».  Il fréquente d’ailleurs régulièrement les séances d'écriture automatique organisées par André Breton, rue Fontaine, à Paris. En 1925, il gagne le prix Fémina pour sa Jeanne d’Arc. Cet ouvrage entraîne sa rupture avec le mouvement. Son nom est rayé du second Manifeste, sans que cela ne l’affecte.

C’est en 1926 qu’il écrit Les Poilus, ouvrage dans lequel il montre de manière provocante en quoi le Poilu, en tant qu’Homme, demeure en temps de guerre avec sa faim, son amour de la terre, le manque de sa femme. Joseph Delteil ne sera jamais envoyé sur le front mais, affecté le 6 septembre 1914 dans une garnison à Fréjus, il est chargé de la logistique pour les soldats qui se préparent à partir. Ce sont ses liens d’amitiés avec ceux qui combattent dans les tranchées qui lui permettent de vivre la Grande Guerre à distance et d’écrire Les Poilus.

En 1931 il se retire de la vie parisienne suite à une longue maladie. Il part alors s’installer dans sa région d’enfance, avec sa femme. Il continuera cependant à écrire, parallèlement à ses activités professionnelles. Son palmarès littéraire se compose d’une quarantaine d’ouvrages. La plupart sont des récits, des épopées ou des biographies mêlant lyrisme épique, réalisme et fantaisie. Sa poésie lui confère une place originale et anticonformiste dans la littérature française contemporaine.

Faire la synthèse de la guerre

« Les Poilus, c’est en gros une épopée, une synthèse lyrique de la guerre, de la  Grand'Guerre 1914-1918. »

Joseph Delteil, Les Nouvelles Littéraires du 20 Mars 1926.

 

 

À ce titre, Les Poilus est un texte à l’image de son auteur : déconcertant et inclassable. En face de la célébration d’héroïques soldats anonymes se dressent les portraits iconoclastes de leurs chefs aux noms illustres. Le 20 mars 1926, Joseph Delteil répond à la question « Pourquoi j’ai écrit les Poilus ? » en ces termes : « Mon Dieu, parce qu’on ne les a pas encore écrits ! ».

Il ne souhaite pas rédiger un énième texte historique traitant de la Grande Guerre, mais bien redonner du corps à des hommes à travers une écriture lyrique. Cette volonté lui permet d’aller au-delà du récit factuel des grands combats, même s’il garde, chapitre par chapitre, la chronologie des évènements. Il n’est pas non plus question de raconter des souvenirs personnels. En effet, le lecteur n’entend que peu le « je ». Ainsi, le récit des souffrances, l’héroïsme et la ténacité du Poilu narrés dans ces pages laissent transparaître la profonde admiration de l’auteur pour ces hommes. Il clôt son œuvre sur la paix revenue d’un simple « Hélas ! » significatif.

Cent ans après : Les Poilus de Delteil

La Compagnie du Théâtre de l’Hyménée, créée en 1999, a décidé de faire vivre le texte de Joseph Delteil sur scène. C’est une adaptation inédite de l’œuvre originale qui n’avait pas été écrite pour les planches. Pourtant, pour ces acteurs, l’écriture de l’auteur se prête absolument à être lue et partagée à haute voix. Comment en faire alors une adaptation théâtrale ?

L’adaptation est construite comme un dialogue entre deux hommes. Amis avant la guerre, ils sont mobilisés en même temps. Chacun possède son caractère. L’un est poète et optimiste alors que l’autre est réaliste et pessimiste. Ils se retrouvent en 1919, dans un entre deux mondes, l’un est vivant alors que l’autre est mort, là-bas. Ce dialogue est l’occasion d’échanger leurs souvenirs et leurs émotions, à vif.

Les deux acteurs, mis en scène par Antoine Chapelot, se renvoient le texte l’un à l’autre, parfois dans une intense proximité physique, parfois de façon plus distante. Ils sont avant tout des hommes. Ils tentent de nous montrer comment le soldat vit de l’intérieur le bouleversement extérieur qu’est la guerre. Une question les guide : comment retrouver sa vie d’avant, après 4 ans de conflit ? Les scènes se chevauchent, dans un rythme soutenu. Les personnages nous dévoilent leurs manques : la femme pour l’un, la faim pour l’autre. Ils jouent, débattent, se moquent, s’amusent, revivent au plus près l’horreur qu’ils ont vécue et sont repris par le présent des évènements qu’ils racontent.

La Compagnie du Théâtre de l’Hyménée rend hommage dans sa pièce Les Poilus à Joseph Delteil en gardant sa ligne conductrice de dire qu’au-delà d’être des Poilus, ils ne sont que des hommes. La pièce apparaît comme une mise en corps de la dédicace de ce dernier : « Aux morts, pour qu’ils vivent ! Aux vivants, pour qu’ils aiment ! ».