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Revoir la lumière du stade

L’équipe de Nouvelle-Zélande entame le traditionnel « Haka » lors de la rencontre de 1917.
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Cet article est un extrait du dossier consacré au rugby publié dans le n°31 (avril 2014) de La lettre du Chemin des Dames, revue éditée par le Département de l’Aisne.

Quelques jours avant l’offensive du 16 avril 1917, plusieurs soldats français sont momentanément retirés des tranchées du Chemin des Dames pour participer à un match de rugby contre l’équipe de Nouvelle-Zélande. Un improbable sursis pour ces rugbymen dont certains foulent une dernière fois la pelouse d’un stade, à cette occasion.

Des poilus face aux All Blacks

Le rugby a payé un lourd tribut à la Grande Guerre. Plusieurs dizaines de rugbymen de haut-niveau ont été tués ou grièvement blessés au cours des combats. Pour la France, on estime à près de 200 le nombre de joueurs affiliés à un club morts à la guerre, dont 24 porteurs du maillot de l’équipe nationale. Plusieurs d’entre eux sont tombés au Chemin des Dames, dont un grand nombre durant l’offensive du printemps 1917. Quelques jours avant le déclenchement de cette dernière, le haut commandement français décide de rassembler le temps d’un match les meilleurs joueurs français mobilisés au front pour affronter une autre équipe formée de militaires néo-zélandais.

Le 8 avril 1917, quinze soldats experts du ballon ovale prennent la direction de Vincennes. Informés au dernier moment de leur sélection pour représenter la France, certains quittent précipitamment leur unité engagée dans la préparation de l’offensive. Pas moins de 23 généraux ont donné leur accord écrit pour qu’ils puissent ainsi s’absenter le temps d’un match, souligne le journal néo-zélandais Evening Post1.

Les rugbymen encore vêtus de leur uniforme arrivent en voiture au milieu de la foule. Le match a lieu au stade vélodrome municipal de Vincennes. Alors que le XV tricolore reçoit le maillot frappé du coq, des milliers de spectateurs se rassemblent au cri de « bravo les poilus », tandis que de nombreuses personnalités politiques et militaires, françaises et britanniques s’installent en tribune. Pour ces autorités, le match est l’occasion d’une véritable démonstration de force. Il s’agit, par ailleurs, de convaincre l’opinion de la bonne entente entre les troupes alliées réunies pour la première fois dans une rencontre internationale de ce type. Une équipe du service cinématographique aux armées vient immortaliser l’événement2. Après avoir écouté la Marseillaise et le God save the King, face aux Français qui ont gardé leurs coiffes militaires pour saluer la tribune et leur adversaire, l’équipe de Nouvelle-Zélande entame le traditionnel « Haka » sous les yeux ébahis du public.

Epuisés par les marches et les combats, sans entraînement préalable, les Français ne peuvent contenir le jeu de passes néo-zélandais et s’inclinent sur le score sans appel de 40 à 0. « Bref, ce brave quinze de quinze braves poilus français fit l’impossible pour bien faire […] Ils nous dominèrent à la mêlée et surtout à la touche […] Pour ma part j’ai été très fier de commander cette équipe où j’avais sous mes ordres des joueurs de football [rugby] mais des soldats de la valeur du capitaine Eluère – « l’as de l’infanterie – des lieutenants de Beyssac, Fellonneau, Béchade, Bascou, etc. », rapporte quelques semaines plus tard dans une interview3 le capitaine du XV tricolore, le sergent-pilote Maurice Boyau, leader de l’équipe de France avant-guerre.

De retour au front

Avant dernier dans la sélection de Maurice Boyau, Roger Béchade est sous-lieutenant au 171e RI le 8 avril lorsqu’il arrive au stade de Vincennes. Bordelais d’origine, Béchade a fait presque toute sa carrière de rugbyman au Club athlétique périgourdin et il a commandé l’équipe du 50e RI, plusieurs fois championne de France militaire. Habile avec le ballon, il se distingue sur la pelouse de Vincennes. Moins de deux semaines plus tard, le 21 avril, il est de retour au Chemin des Dames avec son unité qui s’installe dans le secteur de la Ferme Gerleaux et d’Ostel. Le 5 mai au matin, le régiment s’élance depuis la tranchée de la Gargousse en direction des positions allemandes. Le sous-lieutenant Béchade est tué près de la ferme de la Royère lors de l’assaut « pour atteindre et occuper le rebord nord du plateau du Chemin des Dames », selon les ordres assignés à son régiment. Le 171e perd ce jour-là 185 soldats blessés et 153 tués ou disparus dont 4 officiers4. « La terrible liste des sportifs tués s’allonge douloureusement. Roger Béchade, qui jouait si magnifiquement, il y a quelques semaines à peine, le match international France-Nouvelle-Zélande, dans lequel il fut considéré comme le meilleur joueur français sur le terrain, vient d’être tué à l’ennemi », annonce la revue Rugby le 19 mai 19175.

Parmi les autres joueurs du XV français réunis pour le match du 8 avril 1917, le lieutenant Henri Fellonneau trouve également la mort pendant la guerre. Natif de Libourne, joueur de l’Union athlétique libournaise et du Racing club de France (RCF), il a été mobilisé en août 1914 au 257e RI. Puis, il est passé au 162e RI avant d’intégrer l’aviation en tant qu’élève pilote, le 15 décembre 1917. Il prend les commandes d’un avion avec le grade de lieutenant au sein de l’escadrille 77, en juin 1918. Cette même année, il remporte la Coupe de l’Espérance (qui remplace le championnat de France de rugby pendant la guerre) avec le RCF, participe aux deux rencontres contre l’équipe des « Tanks » britanniques6 et joue une nouvelle fois contre les Néo-zélandais avec l’équipe de France militaire. Henri Fellonneau est tué aux commandes de son biplan SPAD XIII près de Soissons, le 21 juillet 1918.

Quant au lieutenant de Beyssac, lui aussi présent sur la pelouse de Vincennes le 8 avril 1917, il meurt des suites de ses blessures, le 14 juin 1918, après avoir dirigé à bord de son char Schneider l’attaque de l’AS 15 près de Belloy dans l’Oise. De Beyssac avait été international à cinq reprises en 1912 et en 1914, disputant deux rencontres du Tournoi des 5 Nations en 1912 contre l’Irlande et l’Écosse, et trois rencontres du Tournoi 1914 contre l’Irlande, le Pays de Galles et l’Angleterre. Artilleur avant son affectation dans l’artillerie spéciale, il est fort probable qu’il ait été renvoyé dans le secteur du Chemin des Dames après le match contre la Nouvelle-Zélande. Maurice Boyau, légende du rugby français, également pilote dans l’escadrille 77, dite « des sportifs », sera engagé dans le ciel du Chemin des Dames au printemps 1918. Il connaît une fin tragique lors d’un combat aérien au-dessus de la Lorraine, le 16 septembre 1918, après 35 victoires homologuées. Comme les Français, après le match à Vincennes, les soldats néo-zélandais retrouvent la réalité du front. L’un d’eux, Reginald Taylor, qui a joué sous le maillot de l’équipe des All Blacks avant-guerre, est tué à Messines en juin 1917.

La mémoire des rugbymen

L’histoire de ces rugbymen retirés brièvement des tranchées pour affronter les All Blacks en 1917 relève en tous points d’un scénario hollywoodien. Bien que le rugby ait été largement endeuillé par la Grande Guerre, la mémoire des rugbymen tombés au cours du conflit est longtemps restée du seul ressort des clubs qui ont élevé pour certains des monuments aux morts alors qu’en 1920 naissait la Fédération française de rugby. L’expérience combattante s’était pourtant largement imprégnée des pratiques sportives développées au sein des unités et mises en valeur pendant la guerre, à l’instar de la rencontre du 8 avril 1917. La Grande Guerre, à laquelle ont été mêlés de nombreux rugbymen internationaux, a contribué à développer la popularité d’un sport qui doit en définitive beaucoup à ses figures disparues au champ d’honneur.

Notes

1 Evening Post, Vol. CXIII, n°132, 4 juin 1917, p. 2.

2 Le film de cette rencontre est en ligne sur le site de l’ECPAD :  http://www.ecpad.fr/les-images-de-lecpad-accompagnent-la-rencontre-franc...

3 Mené par le futur réalisateur de cinéma Henri Decoin, l’entretien paraît sous le titre « Un entr’acte de la guerre » dans la revue de sport, La vie au grand air, le 15 juin 1917. Consultable en ligne sur le site www.bnf.gallica.fr

4 JMO du 64e RI, SHD 26 N 657/5 p. 17.

5 Les numéros de la revue Rugby sont consultables en ligne sur le site www.bnf.gallica.fr

6 L’équipe britannique de rugby des « Tanks » était formée de soldats mobilisés au front et venant de diverses nations du Royaume-Uni.