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Le sport sort des tranchées, un héritage inattendu de la Grande Guerre

Natation. 1915.
Natation. 1915.
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

En 1918, la France, et une grande partie de l’Europe avec elle, sort exsangue d’un conflit qui a duré plus de quatre années. La Grande Guerre, par l’ampleur des pertes et destructions engendrées, a profondément bouleversé la société française dans de nombreux domaines, et en particulier, presque paradoxalement, dans la pratique sociale du sport. On assiste ainsi, dès la fin du conflit, à une irrésistible et grandissante demande qui va ouvrir l’ère de la pratique sportive de masse que nous connaissons aujourd’hui. Que s’est-il passé entre 1914 et 1918 pour que nous puissions constater ces étonnantes mutations dans ce domaine particulier ? Comment peut-on expliquer que la Première Guerre mondiale ait pu servir de tremplin au sport moderne français et que c’est pendant cette longue période de misère et de souffrance qu’il fait la conquête des couches populaires du pays ?

Les Poilus découvrent le sport au front

On a longtemps pensé que le sport avait connu une période de sommeil pendant cette tragédie qu’est la Première Guerre mondiale. Contrairement à cette idée reçue et loin de constituer un trou noir comme pourraient le laisser croire les terribles conditions de vie, nous sommes aujourd’hui en mesure de pouvoir affirmer et de prouver que ces années 1914-1918 ont été l’occasion pour des millions de Poilus de découvrir le sport et de s’initier à sa pratique. Il apparaît clairement dans l’étude des documents de l’époque que le premier conflit mondial a favorisé ce tournant de l’histoire du sport français. C’est pendant cette dramatique période que s’est produite la rupture historique entre les pratiques physiques et gymniques du XIXe et le sport du XXe siècle. Aussi surprenant que cela puisse paraître, c’est cette longue et effroyable guerre qui a permis, sous l’effet de diverses influences, la diffusion du sport moderne dans l’ensemble de la société française. Encore plus étonnant, des événements sportifs nationaux et internationaux, toujours d’actualité, vont prendre leurs racines dans la boue des tranchées.

Pour mémoire nous pouvons citer quelques exemples. La Coupe de France de football est créée le 15 janvier 1917, pour rendre hommage à Charles Simon tombé au combat à Écurie près de Neuville-Saint-Vaast le 15 juin 1915. En rugby, le Trophée Dave Gallaher du nom de l’ancien capitaine des All Blacks, tombé le 4 octobre 1917 à la bataille de Passchendaele, se dispute régulièrement depuis le 11 novembre 2000, entre l’équipe de France et celle des Néo-Zélandais. Les premières rencontres interalliées, nées spontanément entre deux combats, donnent maintenant lieux tous les ans à des championnats du monde militaires.

C’est le déroulement du conflit lui-même qui a permis de mettre en place les conditions de cet étonnant processus. D’abord, la guerre de position oblige les Poilus à alterner les rotations entre les diverses lignes de la zone du front. L’activité de combat n’étant pas permanente, elle génère de longs moments d’inaction qu’il va falloir impérativement occuper. Ensuite, les grands brassages humains régionaux, nationaux et internationaux vont favoriser les échanges culturels, notamment en ce qui concerne le domaine sportif. Et enfin, la longueur du conflit va permettre d’enraciner durablement cette nouvelle pratique dans les mœurs. Incontestablement le sport a joué un rôle important dans le quotidien des Poilus. Il va devenir pour des millions d’entre eux une « culture de guerre », et pour répondre à une interrogation récurrente, dans le cas présent la guerre a été au service du sport.

Il est important de noter que ce mouvement est venu des Poilus eux-mêmes. En effet, afin de trouver des moyens pour survivre dans les conditions effroyables où ils étaient jetés, et en dépit de l’étroitesse du créneau dont ils disposaient, ce sont eux qui ont pris l’initiative d’utiliser le sport, beaucoup plus ludique que les manœuvres qu’on leur imposait. Ces quelques Poilus sportifs, majoritairement d’origine urbaine, ont su remarquablement initier et transmettre leur passion à leurs camarades de tranchées dont beaucoup, issus du monde rural, eurent ainsi l’occasion de toucher pour la première fois un ballon de football ou de rugby, de boxer, de nager. Un fois ce mouvement enclenché, rien n’a pu l’arrêter. Certains jeunes officiers fins pédagogues ont su encourager cette pratique qui va inexorablement  grandir et étonnamment rebondir influencé par les grands événements du conflit comme la bataille de la Somme en 1916, les mutineries de 1917 ou l’arrivée sur le front des troupes américaines en 1918.

L’apport du sport pratiqué sur le front par les Poilus

À la fin des combats, le nombre de soldats français initiés sur le front constitue à ce titre un immense et exceptionnel vivier de futurs pratiquants dans lequel les responsables du mouvement sportif vont pouvoir puiser, afin de reconstituer leurs effectifs largement décimés sur les champs de batailles.

Ainsi, la sortie du conflit va être marquée par une démocratisation des pratiques sportives. Si, dans un premier temps, les imposants monuments aux morts érigés par les clubs à la mémoire de leurs membres tombés au champ d’honneur témoignent de l’hécatombe d’un pan entier de la jeunesse du pays, la vie est la plus forte et c’est une véritable révolution que va connaître le sport français. S’étant ouvert dans sa pratique à un public considérablement élargi, sa popularité va s’accroître constamment.

Les femmes ont aussi été conquises par l’activité sportive. La guerre de 1914-1918 leur a fait prendre conscience de leur importance et de leur indépendance par rapport aux hommes. Moins soumises au joug masculin, elles  vont pouvoir se tourner vers des activités qui n’étaient pas envisageables auparavant. Ainsi le 30 septembre 1917, se tient le premier match de football féminin disputé en France. Des compétitions sont créées permettant ainsi de pérenniser les bases du sport féminin français.

Dans une société où le handicap est encore mal toléré, la guerre de 1914-1918 a servi de révélateur concernant cette réalité. Des invalides, refusant la fatalité, ont su avec détermination, entêtement et opiniâtreté retrouver leur intégrité grâce au sport. Affirmant ainsi leur volonté de revivre, ces pionniers ont posé, avec noblesse, les bases du Handisport.

L’irrésistible montée du sport dans une France en reconstruction

La passion sportive va se mettre rapidement en place, exprimant sans aucun doute le désir d’oublier le cauchemar des quatre années passées et l’amertume de la victoire terriblement endeuillée. Car si, sur le front, le soldat a été acteur sportif, il a aussi été spectateur et supporter. Les stades vont se remplir d’un public passionné et assidu, et les médias vont se faire l’écho des nouveaux  exploits des athlètes. La presse sportive ne s’adresse plus à une élite, mais à un large lectorat. La photographie de l’instant de l’exploit ou de la compétition prend le pas sur les articles techniques. L’hebdomadaire sportif illustré Le Miroir des sports, qui est un peu le reflet de la montée de ce phénomène, tire pendant tout l’entre-deux-guerres à plus de 200 000 exemplaires. Le reportage radiophonique, qui restitue l’événement en direct et plonge l’auditeur dans un bain sonore, est lui aussi triomphant.

Dès 1919, le sport devient un phénomène de société, mais les recettes qu’il génère vont susciter des envies et des tentations. Elles vont relancer les problèmes épineux entre amateurisme et professionnalisme, autrement dit entre la conception d’un sport « sans argent » et de fait réservé aux classes aisées et celle d’un sport se dégageant des préceptes olympiques érigés par Coubertin et donc beaucoup plus démocratique car rémunéré et de fait ouvert à tous. En effet, même si la loi du 25 mars 1919 limite la journée de travail à 8 heures pour tous et sans perte de salaire, les sportifs de condition modeste ne peuvent lutter que difficilement avec les sportifs issus de milieux fortunés. S’entraîner après une journée de travail  harassant, reste très hypothétique. Dans un budget restreint, les dépenses engendrées par la pratique au plus haut niveau d’une activité physique semblent bien difficiles à gérer. Il n’y a pas égalité des chances. Aussi après avoir été partiellement gelées pendant la guerre, ces tensions vont revenir au premier plan dès la fin du conflit.

Et de fait l’Union des Sociétés Françaises de Sports Athlétiques qui rejette toute notion de professionnalisme, prône un amateurisme pur et bannit tout lien avec une profession en rapport avec le sport, va éclater et donner naissance à plusieurs fédérations sportives spécialisées dont la Fédération Française de Football le 7 avril 1919, la Fédération Française de Rugby  le 12 octobre 1920, la Fédération Française d’Athlétisme le 20 novembre 1920.

Constat à l’issue du conflit

Cette guerre fut une hécatombe pour le sport français. Sans omettre les milliers de sportifs anonymes qui ont payé de leur vie ce conflit, 424 sportifs internationaux, champions de France ou ce qui correspond de nos jours au statut d’athlètes de haut niveau, sont morts au combat. Pour comparaison, la délégation française aux Jeux Olympiques de Londres en 2012 était de 333 athlètes dont 187 hommes. Avec 121 tués dont 23 internationaux, le rugby est le sport le plus touché, suivi par le football 89, le cyclisme 77, l’athlétisme 52, la boxe 27 et l’escrime 23.

La disparition de l’élite sportive du pays a été compensée par la démocratisation de l’activité physique née dans la boue des tranchées. Car si le sport a constitué un divertissement puissant permettant aux Poilus d’oublier les horreurs de leur quotidien, il est devenu paradoxalement pour la majorité d’entre eux, issus en grande partie des milieux les plus modestes, un acquis bénéfique du conflit. Il apparaît clairement aujourd’hui que cette guerre de 1914-1918 est à l’origine de mutations importantes qui expliquent à elles seules la croissance vertigineuse que connaît le sport dans l’immédiat après-guerre. Preuve de sa vitalité, la lecture des palmarès des Jeux Olympiques de 1920 et 1924 montre que les Français sont présents dans de multiples disciplines. Parallèlement, l’essor du sport-spectacle conforte cette dynamique et marque l’intérêt, l’adhésion et l’entrée des foules dans le monde de la modernité sportive et concerne toutes les activités.

L’influence de la Première Guerre mondiale dans la diffusion du sport en France n’est pas contestable.

L’héritage sportif des Poilus

À partir d’une pratique informelle et confidentielle, le sport se structure et se généralise à l’ensemble des soldats tout au long des 1 561 jours que durera le conflit. Ainsi, les impressionnants rouages de l’histoire se sont inexorablement imbriqués les uns dans les autres. Depuis la falsification de la dépêche d’Ems du 13 juillet 1870 jusqu’aux Jeux Interalliés du 22 juin au 6 juillet 1919, les événements se sont enchaînés avec une surprenante logique. Leurs analyses nous permettent de constater et d’affirmer que la mise en place du sport moderne dans la société française d’après-guerre est l’une des résultantes de cette tragique période de l’histoire de l’humanité. Car il est essentiel de noter qu’au travers des soldats, c’est l’ensemble des couches populaires qui découvre et s’approprie cette nouvelle activité. Cette irrésistible montée en puissance a été construite par des étapes successives, chacune étant un élément déterminant qui s’articule avec la suivante. Cet étonnant processus reste essentiel quant à l’essor du sport en France qui  peut être considéré comme un élément inhérent à la culture de guerre des Poilus.

Si le football est le grand gagnant de ce singulier concours de circonstances, il n’en demeure pas moins que c’est une nouvelle façon de vivre les activités physiques que la société française découvre au front. Cette rencontre devait inévitablement avoir lieu, mais le destin a choisi le cadre de la plus inimaginable des situations qu’est la guerre de 1914-1918. C’est donc dans un contexte de mort, de violence, de tuerie et d’extermination que la France découvre cette chose apparemment bien futile qu’est le sport. Les deux extrêmes se sont étonnamment rejoints. Quelle ironie du sort ! Aujourd’hui pratiqué sous une multitude de formes par des millions d’individus dont les objectifs présentent des finalités différentes, il fait partie intégrante de notre société.

Le conflit de 14-18 aura été l’élément déclencheur de cette diffusion.     

                                                                         
Ce travail est largement développé dans l'ouvrage de Michel Merckel 14-18, le sport sort des tranchées édité par le Pas d’Oiseau. Ce livre a obtenu plusieurs récompenses dont le prix du Document 2012 attribué par l’Association des Écrivains Sportifs et parrainé par le Comité National Olympique du Sport Français.