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Le long écho de la guerre sur les pelouses

France-Allemagne (1-0) 15 mars 1931 stade de Colombes
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Il faut attendre un peu pour que le football reprenne son allure civile après l’armistice du 11 novembre, puis la signature du traité de Versailles. Certes, la deuxième édition de la Coupe de France est jouée dès le 6 avril 1919 et remportée par le CASG, le club de la Société Générale, devant plus de 10 000 spectateurs. Mais la première finale d’après-guerre de la FA Cup n’est disputée qu’un an plus tard à Londres, dans un stade de Stamford Bridge rempli par 50 000 personnes. L’empreinte du conflit reste forte sur le football de l’entre-deux-guerres contribuant à faire des joueurs des équipes nationales de nouveaux héros nationaux.

La célébration de la fraternité des armes et des disparus

Du côté des vainqueurs, le football international reprend sous la forme de tournées dans des pays neutres ou de compétitions réservées à des équipes militaires. Les Jeux interalliés organisés en juin-juillet 1919 ont leur tournoi de football. La compétition est disputée par huit équipes (Belgique, Canada, Etats-Unis, France, Grèce, Italie, Roumanie, Tchécoslovaquie). En finale, la jeune Tchécoslovaquie l’emporte 3-2 sur l’équipe de France. Cette même année 1919, les équipes militaires belge, britannique et française disputent un tournoi prenant en 1921 la dénomination de Kentish Cup, du nom du major qui en offre le trophée. Cette compétition célébrant la fraternité des armes devient vite une « manifestation aussi importante du point de vue sportif que mondain1 », dont le banquet final est ponctué par les toasts portés par des militaires de haut rang et des diplomates des deux rives de la Manche.

On célèbre aussi les footballeurs tombés au champ d’honneur et ceux qui ont été blessés ou mutilés. C’est l’un des objectifs du match annuel disputé à partir de 1930 autour du 11 novembre par les équipes du Racing Club de Paris et d’Arsenal de Londres. Une partie des recettes générées par cet événement patronné par Le Journal, l’un des quatre « grands » de la presse populaire parisienne, est reversée au profit des associations d’invalides et de mutilés2.

De manière plus locale ou nationale, des inscriptions et des manifestations sportives sont dédiées aux footballeurs disparus pendant la Grande Guerre. Le 10 mars 1924, les dirigeants de la Football Association dévoilent une plaque de bronze installée sur la façade de leur siège de Lancaster Gate à Londres. Les mots qui y ont été ciselés célèbrent la mémoire « de ceux qui donnèrent leur vie pour la cause du droit et de la justice pendant la Grande Guerre 1914-1918 ». Si la Coupe Charles Simon est devenue la Coupe de France, la « fête nationale du football français » honorée, à partir de 1927, de la présence du président de la République, le souvenir du glorieux disparu et, à travers lui, celui des footballeurs tombés au champ d’honneur, est chaque année rappelé.

La difficile reprise du football international

Avant 1914, la FIFA a communié dans un internationalisme sportif et pacifiste inspiré de l’esprit coubertinien. Réunis à Christiania (Oslo) le 28 juin 1914, les représentants des 17 fédérations participant au XIe Congrès de l’organisation votent à l’unanimité la résolution présentée par le délégué suisse Paul Buser. Celle-ci appelle à soutenir « toute action qui tend à rapprocher les nations les unes des autres et à substituer l’arbitrage à la violence dans le règlement de tous les conflits qui pourraient les opposer3 ».

Cet esprit irénique s’évanouit avec la guerre, même si la FIFA, dont le secrétariat est situé en territoire neutre à Amsterdam, continue à exister. Il est vrai que le développement du football va bon train de l’autre côté de l’Atlantique où, en 1916, les équipes d’Argentine, du Brésil, du Chili et d’Uruguay se disputent la première Copa América. En tout cas, le projet d’unir le vieux continent autour d’une compétition, nourri dès 1904-1905 par le premier président de la FIFA, le Français Robert Guérin, n’est plus à l’ordre du jour. Bien au contraire, le 1er septembre 1919, au moment où le football civil reprend véritablement en Europe, les dirigeants de la Football Association fixent comme ligne de conduite ce que le dirigeant français Frantz Reichel appelle la « formule anglaise : boycottage intégral des empires centraux et des neutres qui entretiendraient des relations sportives avec lesdits empires centraux4 ».

Les dirigeants de la fédération belge ont de bonnes raisons pour suivre cette ligne intransigeante, mais ceux des pays neutres ne l’entendent pas de la même oreille. N’obtenant pas gain de cause, la Football Association quitte une première fois la FIFA en mai 1920. Au mois de décembre, Jules Rimet en est élu président « à l’unanimité des votants sauf une voix (l’Allemagne)5 ». Il s’agirait d’un « hommage rendu à la France, au distingué sportsman président la Fédération Française6 ». Peu enclin à l’indulgence à l’égard de l’ancien ennemi, Rimet n’en demeure pas moins pragmatique. Les fédérations représentant les anciens Empires centraux resteront au sein de la FIFA, chaque membre étant libre d’entretenir ou non des relations avec elles. Alors que les footballeurs comme les athlètes allemands ne sont invités ni aux Jeux d’Anvers (1920), ni à ceux de Paris (1924), il faudra attendre le mois de mars 1931 pour que soit organisé un premier match entre les équipes de France et d’Allemagne et octobre 1933 entre la sélection allemande et son homologue belge.

Le football entre masses et nationalisme

Il n’est pas aisé d’évaluer l’impact de la guerre sur la pratique du football. Les années 1914-1916 ont certainement porté un coup d’arrêt à la diffusion du ballon rond. En frappant les jeunes gens, la guerre a touché le potentiel sportif de chaque nation. La FGSPF, la fédération des patronages catholiques particulièrement active dans le champ du football, compte « quelques 24 000 tués et disparus, dont son secrétaire général, et plus de 60 000 blessés7 », soit environ 16 % de morts et 40 % de blessés. Sans doute, les ruraux qui composent les unités d’infanterie, notamment en France et en Italie, ont pu assister pour la première fois à des parties de football quand ils n’y ont pas joué. Et en France, la fin de la guerre voit enfin la naisssance d’une fédération unique, la Fédération française de football association (FFFA), créée en avril 1919. Toutefois, ses effectifs augmentent lentement. En 1925, la FFFA rassemble environ 100 000 licenciés8 et plus de 188 000 en 19389.

Il en va autrement de l’autre côté du Rhin Le Deutscher Fussball Bund qui ne compte que 161 600 joueurs en 1913, en dénombre plus de 468 000 en 1920 et même 780 500 en 192110. Sans doute faut-il voir ici la victoire finale des sports anglais, et en particulier du football, dans le Kulturkampf qui les oppose au Turnen, la gymnastique nationale allemande. Mais le sport a aussi endossé la fonction de substitut au service militaire dans l’Allemagne de Weimar. D’après Sebastian Haffner, de 1924 à 1926, la « manie du sport » s’est emparée de « la jeunesse allemande11 ». Une frénésie qui aurait été annonciatrice des drames à venir car, toujours selon l’ancien journaliste, « bien loin de chercher un exutoire à [leurs] instincts belliqueux », les jeunes allemand ont voulu « attiser la flamme du jeu guerrier, antique image du grand, du passionnant championnat des nations12 ».

De fait, dans les anciens Etats de la double-monarchie, le football joue un rôle important dans la reconstruction d’identités nationales meurtries, d’autant que les footballeurs autrichiens et hongrois deviennent vite les plus brillants du continent. Même chez les neutres et les vainqueurs, la passion transforme le ballon rond en nouveau vecteur du nationalisme. L’équipe espagnole, classée troisième au tournoi de football des Jeux d’Anvers en 1920, incarnerait par son style de jeu plein d’impétuosité la « furia española ». La finale de cette compétition, disputée par les équipes belge et tchécoslovaque, est marquée par un incident qui en dit long sur les susceptibilités nationales désormais attisées par le jeu. A la suite de l’expulsion d’un des leurs et de l’échauffourée qui s’ensuit, les joueurs tchécoslovaques quittent la pelouse et refusent d’y retourner. Après plus d’un quart d’heure, l’arbitre anglais Lewis déclare les joueurs locaux champions olympiques.

Du côté belge, la liesse sportive prend un ton revanchard dans la ville martyre d’Anvers. Une grande partie des 42 000 spectateurs, « venus des quatre coins de la Belgique » sont particulièrement échauffés. « Nombreux – rappelle un témoin français -  étaient ceux qui portaient une cocarde tricolore, d’autres, en groupe, poussaient des "cris de guerre". Plus loin, nous en vîmes porteurs de "crécelles" et de "trompettes", etc. […] De divers côtés, les drapeaux belges dépassaient de ça et là des têtes13. »

De son côté, disqualifiée et faisant l’objet d’un blâme de la part du « jury international olympique », la fédération tchécoslovaque menace de reprendre immédiatement des relations sportives avec l’Autriche14. L’incident illustre en tout cas les nouveaux enjeux du football, comme l’écrit alors le journaliste et dirigeant français Achille Duchenne : « Jamais, en somme, la politique ne s’est aussi intimement mêlée au sport et avec les résultats regrettables, mais certains, que l’on voit15 ! ». Le football des années 1930 ne démentira pas cette analyse.

Epilogue : retour vers l’expérience de guerre

Lorsque, le 3 septembre 1939, la France et la Grande-Bretagne déclarent la guerre à l’Allemagne nazie, les réflexes sportifs du premier conflit mondial sont réactivés avec, toutefois, une différence de poids. Les compétitions, désormais professionnelles, ne sont pas arrêtées. Au contraire, elles doivent attester de la normalité de la situation. Ainsi, en France, la Coupe de France revêt sa dénomination originelle de Coupe Charles Simon, dont l’édition 1939-1940 bat tous les records d’engagement avec 778 équipes inscrites. Trois mois après l’entrée en guerre de l’Italie fasciste, le sélectionneur transalpin Vittorio Pozzo, considère la reprise du championnat de série A comme la preuve que le régime fasciste est maître de la situation: « Ce que l’on voulait dans un premier temps définir comme un "championnat de guerre" n’a donc de la guerre que l’arrière-plan et l’atmosphère. La normalité de l’organisation, la régularité de la vie, les moyens disponibles, la sérénité de l’atmosphère sont toujours là et garantissent le bon avancement des choses16. » On jouira ensuite du spectacle du football jusqu’à la proximité des lignes de front. Ainsi, en plein siège de Leningrad, des matchs sont organisés à partir du 2 mai 1942. Ils sont suivis par une foule dépassant 8 000 personnes, alors que « la même année un championnat citadin était organisé à Moscou17 ».

 

1 Tony MASON et Elisa RIEDI, Sport and the Military. The British Armed Forces 1880-1960, Cambridge, Cambridge University Press, 2010, p. 123.

2 Cf. Michaël DELÉPHINE, « The Racing vs Arsenal Matches, 1930-1962 : A Franco-British Ritual, European Games or Football Lessons ? », Sport in History, 35/4 (2015), p. 604-617.

3 Archives FIFA (Zurich), série Congrès, Minutes of the 11th Annual Congress held at Chritiana, 27th & 28th June 1914.

4 Le Football Association, 14 février 1920.

5 Le Football Association, 15 janvier 1921.

6 Ibid.

7 Fabien GROENINGER, La Fédération des patronages de France d’une guerre mondiale à l’autre, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 99.

8 Effectifs reconstitués par Pierre DELAUNAY, Jacques DE RYSWICK, Jean CORNU, Dominique VERMAUD in 100 ans de football en France, Paris, Atlas, 1998, nouvelle édition, p. 399.

9 Encyclopédie générale des sports et sociétés sportives 1946.

10 Christiane EISENBERG, « Deutschland », in Christiane Eisenberg (dir.), Fussball, soccer, calcio. Ein englischer Sport auf seinem Weg um die Welt, Munich, DTV, 1997, p. 104.

11 Sebastian HAFFNER, Histoire d’un Allemand. Souvenirs (1914-1933), Arles, Actes Sud, coll. Babel, 2004, p. 113.

12 Ibid., p. 117.

13 La Vie Sportive, 9 septembre 1920.

14 Le Football Association, 15 janvier 1921.

15 Ibid.

16 La Stampa, 3 octobre 1940.

17 Robert EDELMANN, Serious Fun. A History of Spectator Sport in the U.S.S.R., Oxford, Oxford University Press, 1993, p. 82.