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Le centenaire du Maillot Jaune

Parc des Princes, tour d'honneur de Firmin Lambot vainqueur du Tour de France - 27 juillet 1919
© Gallica
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

En 2019, le Maillot Jaune aura cent ans. Retour sur la naissance de ce symbole sportif et sur l'hommage qui lui sera rendu car, en 1919, sa portée est allée bien au-delà du Tour de France.

La renaissance du Tour

Après quatre années d'interruption suite à la Grande Guerre, le Tour de France renait non sans mal en 1919 dans une France meurtrie. Cette 13e édition du Tour, Henri Desgrange, patron de la course et du journal L'Auto, en connait déjà la valeur symbolique. Il l'a mesurée en 1905 quand le Tour a failli mourir une première fois après des tricheries et le déclassement des quatre premiers de 1904. Après l'hécatombe, dire qu'il y a pénurie d'hommes et de matériel est peu dire.

Le peloton a perdu cinquante de ses géants de la route, des plus grands, comme François Faber, Octave Lapize ou Lucien Petit-Breton, aux plus modestes comme Camille Fily, Henri Alavoine ou Georges Bronchard, lanterne rouge en 1906. Le 29 juin 1919, les 67 coureurs qui quittent le Parc des Princes en direction du Havre forment le plus petit lot de partants dans la saga de la grande boucle, après celui de la reprise de1905. Pourtant, c’est déjà un miracle car la relève espérée n’est pas revenue des tranchées et les trois-quarts des partants de la catégorie A, celle des As, ont déjà disputé un Tour avant 1914. Aguerris ou durs à cuire, ce sont eux qui vont animer cette édition de la renaissance, certes importante pour les finances du journal organisateur, mais encore plus pour le renouveau d’une France meurtrie.

Le Tour de 1919, une course difficile

Ce Tour est fait de bric et de broc, de bouts de ficelles et de pneumatiques approximatifs à cause de la pénurie. Exit les multiples équipes colorées de 1914, les maillots Alcyon, Armor, Clément, Phébus, Allelulia, Automoto ou La Française, on n'a guère droit qu'au gris du consortium La Sportive regroupant sous une même marque tous les rescapés et constructeurs. C'est le directeur sportif Alphonse Baugé, un autre pionnier des Tours d'antan, qui a conduit Faber, Lapize ou Thys à la victoire, qui pilote alors cette phalange hétéroclite. Desgrange a choisi un organisateur lettré, psychologue et meneur d'hommes pour cornaquer ce petit peloton, qui ressemble plus à un commando qu'à autre chose. Sans lui, ce Tour n’aurait jamais abouti.

En effet, le Tour, déjà très difficile en 1914, avec ses 5 400 km, 15 étapes et 145 coureurs en grande forme, est proposé en 1919 allongé de 200 km, à 67 concurrents broyés par le conflit et sous-équipés. Une anecdote résume cette incongruité : le normand Eugène Dhers, qui en 1914 a été appelé sous les drapeaux lors de la quatrième étape, doit abandonner, épuisé, dès la deuxième étape. À ce moment-là, quarante autres en ont déjà fait autant.

Seuls dix coureurs voient le Parc des Princes, dont sept chevronnés. Cependant, l’essentiel est ailleurs. En effet, lors de son triomphe à Paris, le Belge Firmin Lambot arbore un étonnant maillot jaune qui tranche au milieu des maillots gris des autres miraculés. Ce maillot distingue le leader du Tour depuis l’étape du 19 juillet à Grenoble et le départ de la onzième étape vers Genève. Lors de ce parcours, le Français Honoré Barthélémy s'impose à Genève mais le premier au classement général est  Eugène Christophe, dit « le vieux Gaulois ».

Jaune, comme un phare ...

Or, Eugène Christophe est leader de la course depuis les Sables-d'Olonne, terme de la quatrième étape. C’est ici que les organisateurs, Baugé, en tête, comprennent le problème des spectateurs qui, malgré la vingtaine de coureurs encore en lice, n'arrivent pas à distinguer le premier dans ce peloton couleur grisaille. Le public s’en plaint, lui qui voulait encourager Eugène Christophe, l'exemplaire champion de 1913 qui, alors qu'il jouait la victoire, avait brisé sa fourche dans les Pyrénées et l'avait réparée seul dans une forge avant de reprendre la course. En 1919, « Cri-cri » semble enfin conjurer le mauvais sort et cela plait au public.

Ce problème de visibilité, Alphonse Baugé l’avait déjà remarqué lorsqu’il dirigeait les équipes Labor, Alcyon ou Peugeot, notamment lors des ravitaillements de nuit. Il avait ainsi choisi d’habiller les ravitailleurs de chasubles jaunes afin que les coureurs perdent moins de temps, le jaune se voyant comme un phare dans la nuit.

L’idée est reprise lors du Tour de 1919 dans les Pyrénées : avec un maillot jaune, on distinguerait enfin le leader et la course serait en plus aux couleurs du journal L’Auto, dont le papier est jaune. Un jeu de maillots est aussitôt commandé à Paris mais pénurie oblige, alors qu'on les attendait à Marseille, ils n'arrivent qu'à Grenoble. C'est au café de l'Ascenseur, où se tenait le contrôle de départ de la onzième étape, que Henri Desgrange donne à Eugène Christophe le premier maillot jaune de l'histoire. L'Auto y consacre cinq petites lignes. À Genève, le maillot fait sensation mais c’est une fois porté sur les épaules de Christophe, « le coureur le plus digne de le porter » (Desgrange), qu’il fait le plus de bruit.

Le maillot couleur soleil, chez le roi soleil

Cependant, la 14e étape, qui en 1913, avait été fatale à Petit-Breton, joue en 1919 son rôle de brise rêve avec ses 468 km entre Metz et Dunkerque et ses 21 heures de selle pour le vainqueur. Partis de nuit, les coureurs – qui ne sont plus que onze – arrivent aussi de nuit après avoir traversé les paysages du nord de la France marqués par la guerre. À cette étape, comme en 1913, la fourche d’Eugène Christophe s’affaisse et là encore, bien qu’il réussisse à nouveau à la réparer, il perd l’étape et transmets à son arrivée à Dunkerque le maillot jaune au coureur Lambot.

Dire que le Maillot Jaune est devenu « la Toison d'or du muscle », comme on a pu l'écrire, est peut-être exagéré, mais c'est devenu un des plus grands symboles du sport. Un symbole sorti des tranchées en 1919 et qui a signé la renaissance du Tour et de la France. Son centenaire sera célébré le 28 juin 2019 au château de Versailles avec le concours d'Amaury Sport Organisation, de la Mission du Centenaire, du Château de Versailles et des ambassadeurs des pays des 25 premiers coureurs du Tour, maillots jaunes avant l’heure. Un hommage particulier sera rendu à cette occasion à François Faber, Octave Lapize et Lucien Petit-Breton, trois vainqueurs du Tour disparus lors du conflit.