Autour de la Grande Guerre > Sport > 1917, entre crises et développement du football dans l'armée française

1917, entre crises et développement du football dans l'armée française

"Concours sportif du 178e Régiment d’Artillerie", une équipe de football Fère-en-Tardenois, 21 avril 1918.
© Bibliothèque de documentation internationale contemporaine
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Après trois ans d’efforts, les soldats sont épuisés. Le manque de résultats sur le front et l’absence de considération de leur bien-être les font douter de la capacité de leurs chefs à trouver une issue à la guerre. Cette crise de confiance dans le commandement1 et la crise du moral des soldats trouvent leur point d’orgue en avril 1917 lors de la bataille du Chemin des Dames.

Le développement du football dans l'armée française

Prêts à mourir pour la cause juste, les soldats français sont lassés des attaques menées contre les Allemands qui les emmènent inutilement se faire tuer au front. En signe de protestation, des actes isolés de refus d’obéissance et de désertion sont constatés. La désastreuse offensive de Nivelle dans la nuit du 16 avril 1917 achève de transformer ces actes isolés en véritable mutinerie. Pour régler cette conjoncture de crise au sein de l’armée, il est décidé du remplacement du chef des armées, le Général Robert Nivelle.

L’arrivée du Général Philippe Pétain donne une nouvelle impulsion à l’armée française. Conscient des efforts qu’il reste à demander aux hommes pour obtenir la victoire, Pétain choisit de résoudre la crise du moral en prenant une série de réformes en faveur de l’amélioration des conditions de vie des soldats2. Outre le retour des permissions tant attendues par les Poilus, il décrète, le 3 juin 1917, l’arrêt des exercices « inutiles et tracassiers » pour le soldat au retour du front. « À l’arrivée au cantonnement, la troupe doit être laissée au repos absolu pendant le temps voulu, pour qu’elle puisse se détendre moralement et physiquement »3. Trois jours de repos complet sont en moyenne accordés aux soldats ; une véritable aubaine pour le développement du sport dans les cantonnements de repos. D'ailleurs, le Général Philippe Pétain lui-même met « en honneur la pratique des sports » qui, selon lui, répond : « psychologiquement et physiologiquement parlant, aux besoins réels de ces hommes soumis à tant d’épreuves et dont la santé morale exigeait que, de temps à autre, ils pussent oublier complètement les visions douloureuses du drame effroyable auquel ils participaient depuis bientôt trois années »4.

L’entrée en guerre des Américains en avril 1917 et leur arrivée en France contribuent également à renforcer la prise en compte par l’armée française de l’utilité du sport dans l’effort de guerre. La crise du moral des Poilus est un point qui préoccupe le Général John Pershing, le chef de l'armée américaine. Il souhaite y apporter immédiatement un remède. Dans une note classée confidentielle, Pershing indique que l’amélioration du moral des soldats français est une nécessité vitale d’ordre international qui pourrait réduire à néant, en cas de statut quo, la stratégie militaire de Viviani et de Joffre de lancer des offensives coordonnées entre l’ensemble des troupes alliées5.

Pour Pershing, la YMCA doit jouer un rôle à l’arrière du front et l’action de mise en place de foyers de « ravitaillement moral » pour les soldats, entreprise dès le début de la guerre par Emmanuel Sautter6, doit être renforcée. Le 27 août 1917, Pétain donne ainsi son accord pour le développement, par la YMCA, d'une centaine de nouveaux "Foyers du Soldat de l’Union Franco-Américaine"7. Quelques semaines plus tard, le Ministre de la Guerre, Paul Painlevé demande à E. Sautter d'accroître ce nombre à 13008.

L’installation des Foyers du Soldat à l’arrière du front contribue à accélérer l’essor de la pratique du sport chez les Poilus. Sous l’impulsion de directeurs américains possédant une culture et une formation sportive, et en application de l’article 11 de leur règlement de fonctionnement, les Foyers impulsent l'organisation de rencontres sportives inter-régiments, inter-foyers, voire franco-américaines dans des sports connus des français comme le football et l’athlétisme mais également dans des sports exotiques à l’époque en France comme le basket-ball, le volley-ball et base-ball9.

Les officiers en charge du sport dans l'armée française,  Journal de tranchée, Le Filon, décembre 1917.Dans ce contexte de règlement de la crise du moral et d'installation des troupes américaines, l'été 1917 marque une rupture avec la tradition gymnique française et annonce la reconnaissance de l’utilité du sport dans l’effort de guerre par les officiers supérieurs et les généralissimes français. Comme le souligne la presse de tranchées et la presse sportive, le nombre d’officiers français qui utilisent le football pour le commandement et la gestion de la ressource humaine et physique de leur troupe est en constante augmentation. « Nombreux deviennent les capitaines qui font d’un match de football la récompense d’une manœuvre militaire exécutée vite et bien »10. Le journal de tranchées Le 120 Court d'août 1917 confirme que « l’impulsion est donnée par le haut commandement et les officiers supérieurs"11 concernant l’organisation du sport aux armées. L’exemple du 6e régiment colonial est particulièrement probant : "les officiers procurent aux jeunes soldats toutes facilités pour pratiquer les sports athlétiques, leur donnant des ballons, payant l’aménagement d’un terrain et d’une piste de course à pied »12.

À l’instar de leurs homologues britanniques, la majorité des officiers supérieurs français perçoivent désormais le football comme une manière détournée et complaisante d’exercer un certain pouvoir sur les hommes au repos. L’attrait des officiers pour le sport est donc pluriel. Tout d’abord, il participe au bien-être moral et au renforcement physique des soldats. Il concourt ensuite à les éloigner des dérives alcooliques et charnelles. Enfin, il les aide à affirmer leur leadership13 et, par voie de conséquence, à résoudre la crise de confiance des soldats envers le commandement. Dans une période de reconstitution pour les armées belligérantes14, synonyme de ralentissement des combats sur le front ouest, on assiste alors à l’explosion et à la reconnaissance officielle de la pratique du football aux armées.

Il ne manque que des ballons ! Comme le rapporte Georges Rozet15, correspondant de guerre à L’Oeuvre à l’été 1917, « avoir un ballon, (…) c’est la plus grande affaire. (…) C’est l’objet précieux, indispensable, qu’on fera tout pour se procurer »16. L’explosion de la pratique intervient en effet dans un contexte où le cuir est une matière première réquisitionnée pour les besoins de la guerre. Alors qu’il est impossible de refuser la demande des Poilus, la question des ballons devient une préoccupation nationale et se voit alors traitée au plus haut niveau de l’Etat. En effet, une note du 24 septembre 1917, signée par le Général directeur de l’Infanterie, indique que « Sur ordre direct du Président du Conseil, Ministre de la Guerre, la section d’instruction et entraînement physique de la direction de l’infanterie, étudie la manière la plus rapide de doter l’armée de ballons de football. (…) 4 000 à 5 000 ballons sont prévus par achat direct à Paris ou à Londres »17. À une semaine d’intervalle, le 29 septembre, des officiers d’état-major et l’Union des Sociétés Françaises de Sports Athlétiques (USFSA), la plus importante fédération sportive de l’époque, se réunissent à Paris pour un congrès sportif militaire. Celui-ci a pour but d’organiser l’achat des ballons ainsi que la pratique sportive aux armées. En présence des autorités militaires et sportives nationales, des directives sont établies ; à savoir : l’élaboration de terrains de sport dans les cantonnements, l’établissement d’horaires dédiés à la pratique sportive pour les soldats au repos, la gestion des équipes et des matches au niveau régimentaire par des officiers, enfin, dernière mesure, la création de championnats sportifs militaires18. L’ensemble de ces décisions scelle la reconnaissance officielle du football dans l’armée française et une accélération de son essor chez les Poilus.

Fin novembre – début décembre 1917, les premiers corps d’armée reçoivent les précieux ballons ; s’en suit leur répartition. Dans une note de service datée du 13 décembre 1917, le Q.G de la 10e division d’Infanterie indique que les 21 ballons de football reçus seront répartis entre les huit régiments qui la composent19.

En 1918, l’armée française se trouve donc au cœur d’un moment sportif où chaque match représente un temps fort dans la vie des régiments. « Le jour d'une rencontre entre deux équipes divisionnaires, il y a grand branle-bas dans le cantonnement : des affiches sont placardées sur les murs des maisons, (…) l'assistance est de plusieurs milliers de spectateurs »20. Un exemple, 5 000 Poilus sont présents au match final de la division de cavalerie, équipe du 8e cuir contre l’équipe du 273e d’artillerie, organisé au camp de Mailly sur le terrain du « Foyer du soldat » élaboré par la YMCA21. Dans cette conjoncture footballistique, des centaines de milliers de Poilus sont piqués par le virus du football ce qui contribue à sa diffusion et explique en partie l'augmentation du nombre de pratiquants et de clubs au sortir de la guerre sur l'ensemble du territoire national.

 

1 Sur les causes des mutineries de 1917, voir LOEZ André et MARIOT Nicolas. Obéir-désobéir : les mutineries de 1917 en perspective, Paris, La Découverte, 2008.

2 Le Général Philippe Pétain rétablit les permissions, accélère le remplacement des hommes en 1ère ligne et décrète une série de mesures en faveur de l’amélioration de la vie des soldats au cantonnement. Voir PEDRONCINI Guy. Les Mutineries de 1917. Paris, Presses universitaires de France, 1967.

3 Instruction n°1080 du 3 juin 1917. Lettre du Général commandant en chef à Monsieur le Président du Conseil, Ministre de la Guerre, 18 décembre 1917, Service Historique de l'Armée de Terre (SHAT), 7 N 1989.

4 Extrait du rapport sur la crise du moral de l’armée française en 1917. PETAIN Philippe. Une Crise morale de la nation française en guerre, 16 avril-23 octobre 1917. Paris : 1966, p. 128. Rapport élaboré en temps de guerre mais publié in extenso après la mort de Philippe Pétain (1951) par Alfred Conquet, Chef d’Etat-Major et chef de Cabinet du Maréchal pendant son ministériat à la Guerre (1934) dans le gouvernement Doumergue.

5 Document dactylographié, 9 mars 1921. Archives YMCA Minneapolis AS. 43.

6 Représentant français de l’Union Chrétienne des Jeunes Gens (branche française de la YMCA) et Secrétaire général de l'Alliance universelle des YMCA depuis 1910.

7 TROCME Hélène, Un modèle américain transposé : les foyers du soldat de l’Union franco-américaine (1914-1922) in, COCHET François (dir.). Les Américains et la France (1917-1947). Engagements et représentations, Paris : Maisonneuve & Larose, 1999, pp. 5-8.

8 Lettre de Paul Painlevé à Emmanuel Sautter, 19/10/1917. Archives YMCA Minneapolis AS. 43. In TERRET Thierry, American Sammys and French Poilus in the Great War: Sport, Masculinities and Vulnerability. The International Journal of the History of Sport, Vol.28, n°3-4, 2011, p. 355.

9 Rapport du département d'éducation physique. Société des Foyers de L’Union Franco-Américaine. 1er septembre 1921- 1er septembre 1922, pp. 3-4. Archives YMCA Minneapolis AS. 43.

10 Lectures Pour Tous, 15 novembre 1917.

11 Le 120 Court, n°38, août 1917.

12 Sporting, 11 juillet 1917.

13 Voir SHEFFIELD G.D., Leadership in the trenches, officers-man relations, morale and discipline in the British army in the era of the First World War, London, 2000.

14 La deuxième partie de l’année 1917 est une période de transition, au cours de laquelle le commandement français ne mène aucune offensive de grande ampleur. Le Général Pétain décide en effet de ne plus lancer d’hommes inutilement au front tant qu’il ne dispose pas d’une supériorité humaine et matérielle absolue ; celle qui est apportée entre autres par les soldats américains au début de l’année 1918.

15 ​Georges ROZET, théoricien du sport, chroniqueur réputé, Président du Paris Université Club, milite avant guerre en faveur d’une éducation physique et sportive par la méthode naturelle. Pendant la guerre, il est affecté à la section volante automobile de Boulogne et devient à partir de l’été 1917, correspondant de guerre auprès du journal l’Oeuvre. Ses convictions profondes en faveur de la pratique du sport sont renforcées pendant la guerre quand, au contact des soldats, il se voit porté par une mission pour laquelle il mènera une véritable campagne médiatique : les ballons des soldats.

16 Lectures pour Tous, 15 novembre 1917.

17 Note signée du Général Directeur de l’Infanterie, datée du 24 septembre 1917. SHAT, Archives du 3e bureau de l’Etat-Major des Armées, Bien-être du soldat, 7 N 1989.

18 L’Auto, 28 et 30 septembre 1917 et Sporting, 31 octobre 1917.

19 SHAT, GR 24 N 192.

20 Lectures pour Tous, 15 novembre 1917.

21 Sporting, 10 avril 1918.