Autour de la Grande Guerre > Publications Recentes > Les soldats noirs de l'armée américaine

Les soldats noirs de l'armée américaine

Des tests sont introduits dans les camps d'entraînement pour évaluer le "quotient intellectuel" des conscrits, basés sur une conception héréditaire de l'intelligence marquée par des présupposés raciaux.
© ECPAD
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Coédité par la maison Gallimard et le Ministère de la Défense, le beau livre Les Américains dans la Grande Guerre* paru le 16 mars 2017 raconte l'arrivée dans le conflit des "Sammies" il y a tout juste 100 ans. Appuyé par des photographies largement inédites issues de collections d'archives françaises et américaines, l'historien Bruno Cabanes décrit la mutation fondamentale du conflit survenue en 1917 par l'entrée en guerre d'un pays jusqu'alors resté neutre. En exclusivité, la Mission du Centenaire vous propose de découvrir le chapitre consacré aux soldats afro-américains.

Avec l’instauration de la conscription au printemps 1917, les Afro-Américains, eux aussi, sont appelés sous les drapeaux. Une telle décision ne manqua pas de soulever des polémiques dans ce pays marqué par la ségrégation, les lynchages et les violences raciales ; elle fut même ouvertement combattue par des représentants des États du Sud. Considérant comme une « monstruosité » la seule idée qu’un Afro-Américain puisse être l’égal d’un citoyen-soldat, James K. Vardaman, sénateur du Mississippi, prédit que la conscription des Noirs provoquerait le « désastre final, la chute et la mort de notre civilisation ». En 1915, la peur de l’ennemi intérieur avait un temps été incarnée par la communauté afro-américaine du Texas, soupçonnée d’aider des immigrants mexicains à préparer une invasion des États du Sud, avec l’aide de l’Allemagne. La même année sort le film de D. W. Griffith, The Birth of a Nation, qui adopte une vision raciste de l’histoire des États-Unis et présente le Ku Klux Klan comme un rempart contre l’essor des mouvements d’émancipation. En 1917-1918, pourtant, plus de 367 000 soldats noirs servent sous les drapeaux ; 200 000 d’entre eux sont envoyés en France et 40 000 prennent part directement aux combats.

Environ 100 000 Afro-Américains en âge d’être mobilisés parviennent à éviter la conscription. Certains militants des droits civiques, comme Asa Philip Randolph ou Marcus Garvey, les incitent à la désobéissance civile, estimant que la guerre est avant tout un conflit entre puissances impérialistes. Pour les hommes vivant dans le Sud profond, à l’écart des villes, il est relativement aisé d’échapper aux autorités militaires ou de mentir sur son âge, en l’absence de certificat de naissance ou de papiers d’identité. Une grande migration est cependant en train de s’opérer à l’échelle des États-Unis. Chassés par la crise de l’emploi dans les États ruraux du Sud, des milliers de Noirs partent s’installer dans les grandes villes industrielles du nord : Chicago, Detroit, Pittsburgh ou New York, où les salaires sont plus élevés. Ceux qui s’engagent sous les drapeaux estiment qu’ils vivront mieux avec les 30 dollars mensuels alloués par l’armée. D’autres espèrent que les idéaux de liberté, énoncés comme buts de guerre dans le conflit contre l’Allemagne, se traduiront par une amélioration de leurs conditions de vie. D’autres encore voient la mobilisation comme un test de leur appartenance à la communauté nationale. Dans la revue de l’Association nationale pour l’avancement des personnes de couleur, l’historien et militant des droits civiques W. E. B. Du Bois estime que le militarisme de l’Allemagne est aussi inhumain que la persécution des communautés noires : « Sous le masque germanique se cache le squelette grimaçant de l’esclavagiste du Sud. »

Pour autant, l’espoir d’une émancipation sociale par l’engagement militaire sera de courte durée. Après leur incorporation, les conscrits sont envoyés généralement dans des camps réservés aux Afro-Américains, même si, dans certains cas, des organisations comme la Young Men’s Christian Association (YMCA) maintiennent des activités récréatives communes. Pendant leur période d’entraînement militaire, les soldats noirs sont parfois condamnés à un quotidien misérable, dans des baraquements surpeuplés et des conditions sanitaires déplorables. Stationné à Camp Travis, au Texas, le soldat Stanley Moore en donne un aperçu dans une lettre à sa sœur : « Je ne peux pas dire que j’aime la vie militaire, c’est une vie pénible, et ils sont si méchants ici avec les garçons de couleur. Ils les insultent et les battent exactement comme si c’était des chiens, on n’a même pas le droit de tomber malade. Oh, c’est un endroit absolument horrible. Je serai tellement heureux lorsqu’ils m’auront envoyé loin d’ici. » La ségrégation est manifeste jusque dans le type d’activité exercé par les conscrits. Les soldats de couleur sont surtout affectés dans des unités de soutien, le transport des troupes, le ravitaillement, la construction des camps militaires et des voies de chemin de fer. Dans les ports d’embarquement vers l’Europe comme dans les ports français de Brest, Saint-Nazaire et Bordeaux, ce sont eux qui sont chargés de la manutention. Le combat est vu, au moins initialement, comme une prérogative d’hommes blancs.[…]

Parce que la guerre en France requiert toujours plus d’hommes, le War Department décide la création de deux divisions combattantes noires, la 92e et la 93e, qui accueillent près de 40 000 soldats. La 92e (les « buffalo soldiers ») jouera un rôle limité au début de l’offensive Meuse-Argonne à l’automne 1918. Ses piètres performances, qui s’expliquent par un manque d’entraînement et des faiblesses de commandement, sont stigmatisées par l’état-major américain comme un signe de l’inaptitude au combat des soldats afro-américains. Les 369e, 371e et 372e régiments d’infanterie, composant la 93e division, manifestent, en revanche, un comportement exemplaire. Placées sous commandement français à la suite d’une décision du général Pershing, dotées d’uniformes et de fusils français, les trois unités recevront, en reconnaissance de leur bravoure, la croix de guerre, la plus haute distinction militaire française. Ces succès des combattants afro-américains sur les champs de bataille stimulent les revendications des défenseurs des droits civiques aux États-Unis. C’est notamment le cas dans la ville de New York, dont sont issus les hommes du 369e régiment d’infanterie, connus sous le nom de « Harlem Hellfighters ».

Dans les lettres qu’ils envoient à leur famille aux États-Unis, les soldats afro-américains notent avec amertume qu’ils sont mieux considérés par les Français que par l’armée américaine. À leurs yeux, la France est un pays indifférent à la couleur de peau, un miroir inversé, en quelque sorte, de leur pays d’origine. « Les Français ne se soucient pas des questions de races, confie un Américain dans une lettre à sa mère. Ils nous traitent si bien qu’il faut que je me regarde dans un miroir pour me souvenir que je suis un Noir. » C’est oublier un peu vite le racisme à l’égard des tirailleurs sénégalais ou des ouvriers venus des colonies pour travailler dans l’industrie de guerre. Mais, pour les civils français, les soldats afro-américains sont différents. On vante leur gentillesse, leur courtoisie – des qualités qui les distinguent, toujours aux yeux des civils français, des autres soldats américains, décriés pour leur arrogance. Un autre officier afro-américain témoigne : « Un marchand de Saint-Dié a déclaré à un officier de notre division […] que les soldats blancs entrent dans son magasin et lui jettent l’argent à la figure, tandis que les soldats noirs se comportent comme s’ils étaient contents de lui acheter sa marchandise, il les accueille avec plaisir. »

L’expérience de la guerre en Europe est pour tous une expérience de brassage social : soldats noirs et blancs sont cantonnés dans les mêmes villages, fréquentent les mêmes commerces, convoitent les mêmes jeunes femmes. Les soldats afro-américains s’indignent que les troupes blanches diffusent des rumeurs les accusant d’être des meurtriers et des violeus. Un marin stationné à Brest a trouvé une réponse à ces calomnies : il porte sur lui la photographie d’un lynchage et s’en sert pour expliquer la réalité de la violence raciale dans son pays à des Français incrédules.

* Extrait de Les Américains dans la Grande Guerre, Coédition Gallimard / Ministère de la Défense. 160 pages, 145 ill., sous couverture illustrée, 245 x 255 mm