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Henri Sentilhes, Lieutenant à 19 ans dans les tranchées

Lieutenant à 19 ans dans les tranchées, Henti Sentilhes
© Henri Sentilhes
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Tout jeune officier, Henri Sentilhes est à peine admis à Saint-Cyr qu'il est envoyé sur le front. Dans la correspondance qu'il entretient avec ses parents entre 1915 et 1916, il relate sans censure le déroulement de ses journées, la vie de son régiment mais aussi le commandement des hommes et la proximité avec la mort. Ce témoignage inédit, composé de plus de 200 lettres et 250 photographies, est aujourd'hui exhumé par son fils Henri, nommé comme son père.

La guerre vue par un jeune officier sarthois

Henri Sentilhes adresse presque tous les jours une lettre à ses parents depuis qu'il est arrivé sur le front de Champagne le 14 février 1915. Cette correspondance durera jusqu'au jour de sa blessure le 18 avril 1916.

Après de brillantes études au lycée Montesquieu du Mans où vivaient ses parents, il avait préparé au Prytanée militaire de La Flèche le concours d'entrée à Saint-Cyr.

Admis aux épreuves écrites, il prépare les oraux lorsqu'intervient la déclaration de guerre, le 1er août 1914. L'Armée ne rassemblera l'ensemble de ces candidats qu'au début de l'automne. Cette promotion particulière sera appelée « La Grande Revanche ». Leur instruction sera faite en trois mois, car il fallait remplacer les nombreux officiers déjà morts au champ de bataille. Henri part donc à 19 ans comme sous-lieutenant « à titre temporaire » le 13 février 1915.

Un témoignage critique et inédit du conflit

Ses lettres présentent un grand intérêt car elles constituent une série régulière durant ces 14 mois. Elles sont écrites par un officier qui est capable d'esprit critique sur la situation et sur le commandement, d'abord simple sous-lieutenant puis lieutenant qui partage la vie de ses hommes dans les tranchées. Était-ce du fait de son grade qu'il semble ne pas se soucier de la censure et qu'il adresse à ses parents des récits ou observations aussi saisissants ? Par exemple, le 31 mars 1915, il leur raconte l'exécution d'un fusillé pour l'exemple à laquelle tout le régiment dut assister le matin même. Enfin, à partir de juin 1915, il dispose d'un appareil photographique et envoie à ses parents des rouleaux de pellicules, commentant ses clichés un à un au début, comme s'il cherchait à leur permettre de se représenter le plus exactement possible la vie des poilus dans ce qu'il nomme la « fournaise du front ».

Ainsi, au fil de ses lettres, il en vient à décrire de multiples aspects de cette vie, les détails matériels, la boue, le froid, l'état des gourbis, le manque d'eau, les rats, ou les récits des jours des attaques, les pertes des hommes autour de lui, l'opinion qu'il se fait de son commandement, notamment sur les attaques désespérées où sont tués tant d'hommes, sur la lutte contre l'abrutissement et le besoin de lecture, sur ce que perçoivent les poilus de ce que l'on pense à l'« arrière », sur le sens de l'honneur ou du commandement de ses hommes… Un index des thématiques en fin d'ouvrage rend compte de la variété des sujets qu'il renouvelle dans ses lettres.

Elles sont donc complétées par de nombreuses photographies prises par Henri Sentilhes lui-même et par celles de deux de ses camarades, tous deux dans la compagnie dont il avait le commandement. Le livre comprend ainsi quelques 300 illustrations qui permettent au lecteur de visualiser ce qui est décrit dans les lettres.

Henri Sentilhes fut très grièvement blessé d'un éclat de grenade pénétré dans la tempe gauche le 18 avril 1916. Il dut subir des soins durant quatre années dans les hôpitaux. L'Armée ne lui confia par la suite que des tâches de second ordre, du fait de sa vue très diminuée. Il se marie en avril 1921 et fonde avec son épouse une famille nombreuse de onze enfants, avec la confiance retrouvée dans la vie. Il dut quitter l'Armée en 1933. Une mort accidentelle, entraînée par sa vision réduite, en octobre 1945 mit un terme à une vie qu'il aurait souhaité entièrement consacrée à la carrière militaire et qui fut bouleversée par sa blessure en Champagne.

Lieutenant à 19 ans dans les tranchées, Henti Sentilhes.

Cette correspondance, ou plutôt les lettres adressées par le jeune lieutenant à ses parents, avaient été conservées et classées par eux. Il les a reprises au début des années 1920 pour reformer des mots qui auraient pu devenir illisibles. Puis elles restèrent enfouies dans les papiers familiaux. Même à ses enfants aînés, il ne parlait jamais de ces années passées au front ni de celles qui suivirent. Ce n'est qu'en 1963 après le décès de son épouse, 18 ans après le sien, que fut découvert ce petit paquet de lettres. Dans les années 1980, un de ses fils aînés en fait une transcription manuscrite distribuée dans la famille. Et ce n'est qu'en 2012, sur le conseil d'historiens, notamment de N.J. Chaline qu'Henri Sentilhes (fils) forme le projet de leur publication et qu'il prend corps.

Dans cet ouvrage placé sous la direction d'Henri Sentilhes (fils), N.J. Chaline, professeur émérite de l'Université d'Amiens, y introduit l'ensemble des lettres dans leur contexte historique et Stéphane Tison, maître de conférence à l'Université du Maine, présente la formation donnée à ces jeunes hommes dans les années 1910, tant au lycée que dans un établissement militaire comme celui de la Flèche. Les frères de l'auteur fournissent quelques informations sur les années de traitement de la blessure et la vie après le mariage de leur père.

>> Voir l'article de Nadine-Josette Chaline « De l’intérêt des lettres de soldats de la Grande Guerre : l’exemple d’Henri Sentilhes »

>> Voir la correspondance et les photographies d'Henri Sentilhes

Henri Sentilhes (dir), Henri Sentilhes, Lieutenant à 19 ans dans les tranchées, lettres à ses parents 1915-1916, avec la contribution de Nadine-Josette Chaline et Stéphane Tison, éditions Point de Vues/Société historique et archéologique du Maine, 2013, 300 p.