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De l’intérêt des lettres de soldats de la Grande Guerre : l’exemple d’Henri Sentilhes

Henri Sentilhes, lettre du 18 juin 1915, 1er feuillet
© Henri Sentilhes
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La correspondance d'Henri Sentilhes, alors jeune officier au front, avec ses parents entre 1915 et 1916 est un témoignage d'un grand intérêt, tant par la régularité des lettres que le jeune lieutenant envoie que pour les qualités de réflexions et d'analyses dont il témoigne. Nadine-Josette Chaline, qui a contribué à l'ouvrage Henri Sentilhes, Lieutenant à 19 ans dans les tranchées, lettres à ses parents 1915-1916, replace cette correspondance dans son contexte historique.

Un corpus de lettres et de photographies

Jamais autant de courrier ne fut échangé qu’entre 1914 et 1918. Encore aujourd’hui on retrouve des paquets de lettres conservées précieusement par leurs destinataires suspendus aux nouvelles. Les textes publiés ici appartiennent à ces souvenirs souvent utilisés par les historiens. L’intérêt de la correspondance d’Henri Sentilhes tient, tout à la fois, à la grande confiance liant le fils à ses parents et à la qualité de réflexion et d’analyse dont témoigne le jeune lieutenant qui a tout juste dix neuf ans. De plus, remarques et descriptions sont accompagnées de croquis et de photos prises par Henri ou ses amis. Cet ensemble intégralement retrouvé fait toute la valeur de cette publication. Brillant élève, il a fait le choix de la carrière militaire et est admissible à Saint-Cyr lorsque survient la guerre. Tout de suite, comme tous ses camarades, il veut « faire son devoir » et subit la formation accélérée de la promotion de « La Grande Revanche ». Envoyé sur le front de Champagne, il quitte Le Mans le 13 février 1915.

Une grande liberté de ton

D’une grande liberté de ton, ces lettres ne semblent pas trop se soucier de la censure. Henri n’hésite pas à porter des jugements sévères sur ses supérieurs et leur façon de conduire les opérations, critiquant les attaques « trop répétées »,  souvent inutiles, et qui « mènent à la boucherie ». Il sait aussi apprécier l’officier dont la conduite est digne d’admiration, soucieux de ses hommes et montrant l’exemple. Il décrit aussi à sa famille l’exécution « d’un fusillé pour l’exemple », qui s’était volontairement mutilé pour être réformé. Même si la volonté d’épargner des soucis à ses parents, déjà très éprouvés par la perte de deux enfants, est manifeste, il ne peut leur cacher la violence du front exacerbée par la proximité de la tranchée ennemie, distante seulement d’une vingtaine de mètres. La découverte des tranchées constitue d’ailleurs pour le jeune homme un véritable choc avec la boue qui imprègne tout, et surtout les cadavres, souvent atrocement mutilés, qui encombrent les boyaux et témoignent des attaques récentes : «  Il (faut) les enjamber et même des glissades pouvaient nous forcer à les embrasser » confie-t-il en une formule qui tente de masquer par un ton plus léger le tragique de la découverte de la mort. À plusieurs reprises il revient sur les « carnages » causés par la fragmentation des obus dont il est témoin à maintes reprises.

Seule la fraternité entre les soldats permet de « tenir », avec une détermination sans faille, malgré la lassitude qui affleure souvent. Pour le jeune officier à peine sorti des études, l’absence de vie intellectuelle est souvent pesante. Il ressent brutalement le passage de sa vie d’étudiant, passionné par tout ce qu’il apprend, à ce calvaire que ses camarades et lui vivent désormais.