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Tradition et avant-garde

Pendant toute la durée du conflit, les peintres et artistes apportent des représentations de la guerre qui leurs sont propres. Plus ou moins patriotiques, ces œuvres témoignent de l’extrême violence du conflit. Face aux peintres mandatés par l’Armée pour rapporter des vues des batailles, une autre représentation va s’imposer. Les expériences de guerre et la brutalité du conflit viennent se heurter à des visions académiques, héroïques voire propagandistes. Ce bouleversement dans la peinture de guerre permet de retracer les désillusions que vont partager certains de ces peintres. La réalité qu’ils vivent va influencer leur style pictural. Par l’usage de couleurs vives ou de formes éclatées, la peinture de guerre montre la mécanisation et la déshumanisation dont souffrent les soldats, loin du réalisme héroïque qui prédominait auparavant. La guerre moderne doit être peinte de manière moderne.

16 œuvres ont été sélectionnées pour illustrer ce bouleversement des représentations >>

Joseph-Félix Bouchor, Le poste le plus avancé devant le « Vieux Thann », Vieux Moulin

Joseph-Félix Bouchor, Le poste le plus avancé devant le « Vieux Thann », Vieux Moulin, 26 avril 1916

Élève aux Beaux-arts, Joseph-Félix Bouchor expose ses premières toiles en 1878 lors du Salon des artistes français. Son œuvre oscille alors entre portraits officiels et paysages.
Au début de la Première Guerre mondiale, âgé de 61 ans, il demande à être mobilisé. Affecté à la réserve de l’armée territoriale en qualité de peintre du Musée de l’Armée, il réalise d’abord des portraits de l’état-major. Il sillonne ensuite le front pour prendre sur le vif les combats et la vie quotidienne des soldats. Certains de ses tableaux sont repris et publiés dans la revue L’Illustration. Auteur des premières peintures de guerre du Musée de l’Armée, il a parcouru la quasi totalité des zones de combat : Reims, Verdun, Nancy, l’Argonne, l’Artois ou encore la Belgique.
La vie des soldats dans les tranchées montre des Poilus, loin des combats, à l’arrière du front, dans ces « cagnas » où ils se protègent du froid et de la pluie. C’est là qu’ils peuvent avoir un semblant d’activités normales, autant de rituels qui donnent naissance à une « culture du front ».

Percy Wyndham Lewis, A Canadian Gun-Pit (Une position d'artillerie canadienne), 1918, huile sur toile, 305 x 362 cm, National Gallery of Canada, Ottawa

Percy Wyndham Lewis (1882-1957) est un peintre et un écrivain britannique d'origine canadienne. Un temps éditeur de la revue BLAST, il publie plusieurs romans et fonde avec d’autres artistes le mouvement vorticiste avant que la Première Guerre mondiale n’éclate. Ce mouvement est basé sur la conviction que l’art est le vortex des émotions. Techniquement, et pour se démarquer du cubisme ambiant, le vorticisme utilise des lignes courbées ou cassées qui évoquent un mouvement giratoire.
En 1915, Wyndham Lewis est envoyé sur le front en qualité de second lieutenant dans l’artillerie. En 1917, il devient artiste officiel de guerre à la fois pour le Canada et le gouvernement britannique. 
La toile Une position d'artillerie canadienne est le produit de ces deux influences. Les éléments figuratifs propres à la peinture de guerre y sont présents tout comme les lignes et inspirations géométriques du vorticisme. 
À l’arrière, des hommes ramassent les débris d’un bombardement, d’autres enterrent un mort tandis qu’au premier plan un groupe hommes semblent observer avec indifférence. Une autre version de la vie au front.

Georges Scott, Transport de troupe en camion Berliet, 1917, aquarelle, L’Illustration n°3887

Peintre, aquarelliste et dessinateur français, Georges Scott Bertin (1873-1942), dit Scott de Plagnolles, a étudié aux Beaux-Arts de Paris. Il devient l’élève du célèbre peintre de bataille Édouard Detaille (1848-1912). Exposé au Salon dès 1897, Scott de Plagnolles rejoint la Société des artistes français. Il est fait chevalier de la Légion d'honneur en 1912, puis officier en 1928.
Collaborateur officiel de la revue L'Illustration, il écrit, photographie, dessine et peint la Grande Guerre. Ses représentations semblent adapter la réalité du champ de bataille avec la ligne éditoriale imposée par la rédaction parisienne.
Transport de troupe en camion Berliet montre l’acheminement des soldats vers Verdun. Cette aquarelle est parue dans L’Illustration en septembre 1917.

Marcel Gromaire, La Guerre, 1925, 127 x 97 cm. Musée d’Art moderne de la Ville de Paris

Marcel Gromaire (1892-1971) est un peintre et graveur français. Après des études de droit, il se tourne vers la peinture et fréquente notamment les académies de Montparnasse. Appelé pour son service militaire, il passe six ans dans l’armée. Pendant la Première Guerre mondiale, en 1916, il est blessé dans la Somme. À son retour, il affirme sa personnalité dans des toiles sombres où se révèlent les influences des sculpteurs gothiques et de Rembrandt. Il est rattaché au mouvement expressionniste.
La Guerre montre cinq soldats casqués et engoncés, à tel point que leurs visages ne sont pas visibles. En utilisant des techniques proches du cubisme, Gromaire représente le combat à échelle industrielle exécuté par des hommes-machines.

Alphonse Lalauze, Dans les tranchées, 1915, huile sur toile, 66 x 55 cm, passé en vente publique

Peintre français né à Paris en 1872, Alphonse Lalauze a étudié la peinture auprès d'Édouard Detaille (1848-1912). Il rejoint ensuite la Société des artistes français et est plusieurs fois distingué aux Salons.
Son travail s’attache principalement aux thèmes historiques et surtout militaires. Rapidement, il se consacre à la peinture de guerre. Il fait partie des membres fondateurs de la Société des peintres militaires fondée en 1913 et est peintre officiel du Ministère de la Guerre. Il est plusieurs fois envoyé en mission sur le front en qualité de peintre de guerre, notamment en août et septembre 1915 dans la Somme, en Alsace et en Lorraine, puis, en octobre en Champagne. Il est fait chevalier de la Légion d'honneur le 7 août 1931.
Dans les tranchées est un exemple de représentation de la guerre dans la veine du courant académique.

John Nash, Le bois d'Oppy, 1917. Le soir, (Evening), 1917, huile sur toile, 172,8 x 210,6 cm, Imperial War Museum, Londres

Peintre et graveur britannique, John Nash (1893-1977) débute sa carrière en tant que journaliste. Il n’a reçu aucune formation artistique, mais a été encouragé par son frère, Paul Nash, également peintre. De 1916 à 1918, il s'engage dans les Artists' Rifles, un régiment d’artistes volontaires. À partir de 1918, il devient peintre officiel sans pourtant changer de style. Il continue de représenter la guerre à travers des paysages brisés et dans un style quasi abstrait aux accents cubistes.
Le bois d'Oppy représente un paysage ravagé par les combats où il ne semble rester qu’un guetteur dans sa tranchée. Oppy est un village situé dans le Pas-de-Calais. Pris par les allemands puis fortifié, il a résisté jusqu’en 1918 aux assauts répétés des troupes britanniques, canadiennes et françaises.

John Nash, Over the Top, huile sur toile, 79,4 x 107,3 cm, Imperial War Museum, Londres

Dans Over the Top, John Nash (1893-1977) représente une attaque à laquelle il a participé alors qu’il combattait dans la section Artist Rifles. En 1918, près de Marcoing, 90 hommes se sont élancés hors de leurs tranchées. Seuls 12 ont survécu.
Cette toile est une commande officielle. Elle fait donc partie des œuvres que Nash réalise en tant que peintre de guerre. Pourtant, il réaffirme le style et le ton qui étaient les siens auparavant. Réutilisant les codes archétypiques de la peinture de bataille, il dénonce l’absurdité de cette offensive : les soldats sortent à découvert, résignés et comme certains de rencontrer la mort. Avec ce tableau, John Nash rend hommage à ses compagnons disparus.

Jean Droit, Les boues de la Somme, Relève au petit jour devant la Maisonnette, novembre 1916, dessin aquarellé, 39 x 29 cm

Peintre, illustrateur et écrivain, Jean Droit se distingue surtout pour ses travaux d’aquarelliste. Mobilisé en tant que caporal dès 1914, il s’illustre auprès du 226ème régiment d'Infanterie, notamment à Verdun. Lieutenant en 1918, il reçoit la Croix de Guerre puis est fait chevalier de la Légion d'honneur.
Déjà avant 1914, il expose certaines œuvres à Paris auprès de la Société nationale des Beaux-Arts et au Salon des humoristes. Il collabore par ailleurs avec différents journaux. Lorsque la guerre éclate, la revue L’Illustration s’attache ses talents. Il réalise alors pour l’hebdomadaire de nombreux dessins et aquarelles. Si au départ l’artiste s’attachait particulièrement aux détails et au pittoresque, sa vision évolue pour se concentrer sur les hommes et le drame que représente la guerre. De même, son trait, qui au début du conflit restait très stylisé, se simplifie pour devenir un moyen de témoigner.
Les boues de la Somme, un dessin aquarellé paru dans L'Illustration du 12 janvier 1919 (numéro 3906), renvoie ainsi au rôle de témoin que peut endosser le peintre de guerre.

Alfred Bastien, À l’Assaut, Neuville-Vitasse, 1918

Alfred Bastien (1873-1955) est un peintre et professeur d’art belge. Il débute sa formation artistique en fréquentant l’Académie Royale des Beaux-Arts de Gand puis de Bruxelles, puis il entre aux Beaux Arts de Paris. C’est à ce moment qu’éclate la Première Guerre mondiale. Il s’engage comme volontaire en 1915 avant d’être incorporé en qualité de peintre de guerre en octobre 1917 au 22e Bataillon canadien.
Afred Bastien rapporte de la guerre plusieurs tableaux de scène de bataille auxquelles il a lui-même participé aux côtés du 22e Régiment, notamment lors de la bataille d’Arras. Malgré les lourdes pertes subies, les troupes canadiennes parviennent à reprendre la ligne Drocourt-Quéant qui marque la fin et la victoire de la Seconde bataille d’Arras. Dans un style impressionniste, Bastien immortalise l’assaut du 22e Régiment avant que la majeure partie du bataillon ne disparaisse.
 

Paul Nash, The Ypres Salient at Night (Le saillant d'Ypres la nuit), 1917-18, huile sur toile, 71,1 x 91,4 cm, Imperial War Museum, Londres

À l’instar de son frère John, Paul Nash (1889-1946) est un peintre et graveur britannique. Il fréquente la Slade School of Art de Londres où il rencontre entre autres Christopher RW Nevinson et Williams Roberts. Dès 1914, il jouit d’une certaine reconnaissance. Pendant la Première Guerre mondiale, il est recruté en tant qu’artiste de guerre. En 1917, Paul Nash est enrôlé dans les Arstists’Rifles et part sur le front occidental. Plutôt que de travailler à reproduire une vision académique, il utilise ses talents pour ramener des images des horreurs de la guerre.
La bataille d'Ypres a duré la quasi totalité du conflit et a surtout été meurtrière pour les troupes du Commonwealth. Dans cette toile aux accents cubistes et futuristes, Paul Nash représente le désespoir qui règne sur le front d’Ypres. Froid, terres humides et bois déchiquetés forment un paysage dont tout espoir semble avoir disparu.

Anonyme, La prise de Barcy (Seine-et-Marne), le 6 septembre 1914, huile sur toile, 65 x 93 cm, Musée de l'Armée, Paris

La bataille de la Marne se déroule à l’Est de Paris sur plus de 200 kilomètres, principalement entre le 6 et le 12 septembre 1914. Elle a permis aux troupes franco-britanniques de repousser l’avancée des allemands sur Paris et constitue un tournant dans la guerre. Certains parleront du « miracle de la Marne ».
La commune de Barcy, près de Meaux en Seine-et-Marne, est un lieu emblématique de cette bataille. La toile de La prise de Barcy met en scène l’avancée de l’Armée française face à la débâcle allemande. Si la représentation ne correspond pas tout à fait à la réalité des faits, elle est révélatrice de l’héroïsme dont a fait preuve l’armée française.

C. R. W. Nevinson, Returning to the Trenches (Retour aux tranchées), 1914-15, huile sur toile, 51 x 76 cm, National Gallery of Canada, Ottawa

Christopher Richard Wynne Nevinson (1889-1946) est un graveur, lithographe et peintre britannique, surtout connu pour ses paysages et ses portraits. Il suit une formation artistique à la Slade School of Art de Londres. C’est lorsqu’il vit à Paris, en 1911, qu’il découvre le cubiste qui influence une partie de son œuvre.
Pendant la Première Guerre mondiale, il s’engage aux côtés de l’armée française en tant qu’ambulancier. Témoin de nombreuses scènes violentes qui l’ont profondément marqué, il est rapidement désabusé. Cette désillusion transparait dans ses toiles. Les soldats français représentés dans Retour aux Tranchées sont courbés, loin de l’ardeur et de l’héroïsme. Ils semblent écrasés sous le poids de leur paquetage.

John Singer Sargent, Gassed (Gazés), 1918-19, huile sur toile, 2310 x 6111 cm, Imperial War Museum, Londres

Peintre américain (1856-1925), John Singer Sargent est particulièrement connu pour les portraits qu’il réalise dont beaucoup sont des commandes.
En 1918, Sargent reçoit une commande du ministère britannique de l'information. Il est chargé de réaliser une grande peinture pour un projet de Hall of remembrance pour illustrer « la fusion des forces britanniques et américaines ». À la recherche d’un sujet pour sa toile, il part pour la France en juillet 1918 où il retrouve la Guard Division. C’est là, non loin d’Arras, qu’il trouve son sujet : un champ où s’amassent des hommes gazés et aveuglés. Il s’agit des victimes d’une attaque au gaz moutarde. Dans une attitude solennelle, les soldats avancent les yeux bandés, tandis que d’autres agonisent au sol.

William Roberts, The First German Gas Attack at Ypres (La première attaque allemande au gaz à Ypres), 1918, huile sur toile, 304,8 x 365,8 cm, National Gallery of Canada, Ottawa

William Roberts (1895-1980) est un peintre britannique. Ses travaux sont pour leur majeure partie des portraits ou de simples figures. En 1916, William Roberts s’engage dans la Royal Artillery, il est envoyé sur le front occidental. C’est là qu’il apprend que le Bureau canadien des Archives de guerre recrute des artistes pour réaliser des peintures de guerre. À sa demande, il rejoint les Canadiens pour une période de six mois en tant que fonctionnaire. Il sait que, dans ce cadre, les œuvres cubistes ne sont pas acceptées. Pourtant, appartenant lui-même au courant vorticiste, les croquis qu’il réalise pour cette toile sont encore très marqués par le cubisme.
La première attaque allemande au gaz à Ypres, si elle est réalisée dans un style plus réaliste, laisse néanmoins transparaître cette influence. Sur papier rose, William Roberts saisit les soldats gazés en fuite comme autant de figures perdues. Le gaz moutarde continue de s’échapper tout en haut de la toile en nuages jaunes et orangés. La combinaison, la complexité des visages, le choix de couleurs stridentes donnent à cette toile un aspect torturé et vertigineux.

David Bomberg, Sappers at Work: A Canadian Tunnelling Company (Les sapeurs au travail : une compagnie canadienne), première version, 1918-1919, huile sur toile, 304 x 224 cm, Tate Gallery, Londres

Peintre anglais, David Bomberg (1890-1957) a suivi une formation artistique à l'École d'Arte de Westminster avant de rejoindre l'École d'Art Slade en 1911. D’influences cubiste et futuriste, il part en 1913 à Paris où il fréquente d’autres peintres d’avant-garde. Avant le Première Guerre mondiale déjà, Bomberg représente ses personnages par des formes anguleuses aux accents presque mécaniques. En 1915 il est enrôlé aux côtés des Royal Engineers et part pour le front.
En 1917, il reçoit une commande des autorités canadiennes pour une toile célébrant la victoire des canadiens à Saint-Éloi, près d’Arras. Cette toile intitulée Les sapeurs au travail : une compagnie canadienne a d’abord été refusée. Le Comité canadien lui reproche son futurisme. Les couleurs et les formes sont jugées trop violentes, pourtant elles reflètent l’expérience terrible de Bomberg.

David Bomberg, Sappers at Work: A Canadian Tunnelling Company (Les sapeurs au travail : une compagnie canadienne), deuxième version, 1919, huile sur toile, 305 x 244 cm, National Gallery of Canada, Ottawa

Devant le refus de sa première toile par les autorités canadiennes, David Bomberg (1890-1957) décide de prendre en compte les critiques de son commanditaire. Décidé à honorer la commande du Canada et à rendre hommage à la victoire canadienne de Saint-Éloi, Bomberg peint cette seconde toile. Cette fois, dans des tons moins violents et avec plus de réalisme, il peint les tunneliers canadiens qui ont creusé des kilomètres de souterrains pour permettre aux troupes alliées de surgir devant les lignes ennemies. Cette toile fait exception dans son œuvre. Comme pour figurer l’effort accompli, il se représente dans la toile, au premier plan, portant une lourde poutre.

  • Joseph-Félix Bouchor, Le poste le plus avancé devant le « Vieux Thann », Vieux Moulin
  • Percy Wyndham Lewis, A Canadian Gun-Pit (Une position d'artillerie canadienne)
  • Georges Scott, Transport de troupe en camion Berliet
  • Marcel Gromaire, La Guerre
  • Alphonse Lalauze, Dans les tranchées
  • John Nash, Le bois d'Oppy, 1917. Le soir
  • John Nash, Over the Top
  • Jean Droit, Les boues de la Somme, Relève au petit jour devant la Maisonnette
  • Alfred Bastien, À l’Assaut, Neuville-Vitasse
  • Paul Nash, The Ypres Salient at Night (Le saillant d'Ypres la nuit)
  • Anonyme, La prise de Barcy (Seine-et-Marne), le 6 septembre 1914
  • C. R. W. Nevinson, Returning to the Trenches (Retour aux tranchées)
  • John Singer Sargent, Gassed (Gazés)
  • William Roberts, The First German Gas Attack at Ypres (La première attaque allemande au gaz à Ypres)
  • David Bomberg, Les sapeurs au travail : une compagnie canadienne première version
  • David Bomberg, Les sapeurs au travail : une compagnie canadienne deuxième version
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