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La Mort

Pendant la guerre, la mort est omniprésente. Pour les soldats, c'est une découverte, celle de la nature du corps. Le corps décomposé qui retourne à la terre, comme Finale d'Albin Egger-Lienz, est une manière de peindre la mort et de représenter l'éphémérité de la vie. Après avoir combattu, les corps deviennent des cadavres anonymes et retournent à la terre qui, elle, ne semble pas changer. C'est ce que William Orpen montre dans Allemands morts dans une tranchée, avec, au dessus la tranchée, un ciel bleu, calme, paisible, signe d'une nature qui demeure malgré la guerre.

Alfred Kubin, Die Kriegsfackel (La torche de la guerre)

Alfred Kubin, Die Kriegsfackel (La torche de la guerre), 1914, Oberösterreichisches Landesmuseum, Linz

Écrivain, dessinateur, graveur et illustrateur autrichien, Alfred Kubin (1887-1959) a été profondément marqué par la mort prématurée de sa mère et son enfance difficile. Toute son œuvre est ainsi emprunte d’une certaine noirceur. Il s’engage dans l’armée austro-hongroise suite à une tentative de suicide. Homme seul et à l’équilibre mental fragile, il découvre la gravure dans les œuvres de Goya puis, en 1902, dans l’atelier d'Odilon Redon. La même année, il organise sa première exposition à Berlin. Artiste majeur du mouvement symboliste, il fait partie de ceux qui ne croient pas à l’illusion d’une guerre rapide et de l’engagement du soldat « la fleur au fusil ». Il a connu l’horreur de la guerre et en témoigne à travers ses œuvres : pendant toute la période la guerre, il représente, de manière quasi obsessionnelle, des squelettes, des sorcières ou encore des revenants.
Die Kriegsfackel ou La torche de la guerre est une représentation allégorique de la mort. Le tableau met en scène une femme à tête de squelette, nue, au dessus de maisons en flammes. Elle tient dans sa main une torche et la brandit en signe de victoire. Dominante et gigantesque, elle incarne toute la cruauté humaine.

C. R. W. Nevinson, Paths of Glory (Les chemins de la gloire), 1917, huile sur toile, 45,7 x 61 cm, Imperial War Museum, Londres

Christopher Richard Wynne Nevinson (1889-1946) est un peintre britannique, spécialisé dans les portraits et les paysages. Fils de journaliste et correspondant de guerre, il est lui-même l’un des plus célèbres peintres de guerre de la Première Guerre mondiale. Il a été un témoin de la violence des combats alors qu’il était engagé aux côtés des français en qualité d’ambulancier.
Les chemins de la gloire a d’abord été interdite lors d’une exposition officielle en 1918. En tant que peintre de guerre, il était important pour Nevinson de montrer la réalité avec simplicité. La scène que constituent ces deux cadavres de Tommies tombés devant les barbelés est une scène récurrente dans la vie des soldats. Elle témoigne aussi de la proximité de la mort.

Félix Vallotton, Les barbelés, 1916, xylographie, 25,2 x 33,5 cm, Galerie Paul Vallotton, Lausanne

Artiste aux multiples facettes, peintre, graveur sur bois, sculpteur et même romancier, Félix Vallotton (1868-1935) est originaire de Lausanne. Naturalisé français en 1900, il ne participe pas aux combats mais est très touché par l’horreur de la guerre et y trouve une nouvelle source d’inspiration.
Vallotton tire d’une gravure sur bois cette représentation presque schématique et très symbolique : deux morts pris dans un réseau de barbelés. Les contours de leurs membres se fondent dans les enchevêtrements de fil, leurs corps semblent s'effacer. Le ciel étoilé qui surplombe la scène évoque une nature qui indifférente devant la mort. 

William Orpen, Dead Germans in a Trench (Allemands morts dans une tranchée), 1918, huile sur toile, 91,4 x 76,2 cm, Imperial War Museum, Londres

Peintre portraitiste irlandais, William Orpen (1878-1931) suit sa formation artistique à la célèbre Slade School of Fine Art de Londres. Ses talents sont utilisés lors de la Première Guerre mondiale. Il est, en effet, envoyé sur le front Ouest en qualité de peintre de guerre.
Allemands morts dans une tranchée montre deux corps en apparence abandonnés dans une tranchée. La neige les a presque recouvert. Comme ceux de Vallotton, les corps disparaissent et le ciel bleu reste indifférent à la mort.

C. R. W. Nevinson, A Taube (Un Taube), 1916-17, huile sur toile, 63,5 x 76,2 cm, Imperial War Museum, Londres

Célèbre peintre de guerre par la profusion des toiles qu’il a réalisées de la Première Guerre mondiale, Christopher Richard Wynne Nevinson (1889-1946) s’est enrôlé du côté français dès le début du conflit.
A Taube est un témoignage et une dénonciation. La toile montre à la fois la souffrance des civils dans la guerre et dénonce les bombardements des villes par l’aviation allemande. Avec beaucoup de réalisme et dans un style très dépouillé, Nevinson signe ici une toile qui aura beaucoup de retentissement. Il donne à la peinture de guerre un rôle majeur en se mettant du côté des civils et en informant l’opinion publique.

C. R. W. Nevinson, La Patrie, 1916, huile sur toile, 60,8 x 92,5 cm, City Museum and Art Gallery, Birmingham

D’origine britannique, Christopher Richard Wynne Nevinson (1889-1946) sert du côté français pendant la Première Guerre mondiale. Pacifiste, il s’est engagé dans la Croix-Rouge et est envoyé en France début 1915. Il est d’abord conducteur d’ambulance puis brancardier au front.
Basée sur ses souvenirs alors qu’il servait à Dunkerque suite aux combats d'Ypres, cette toile et son titre révèlent les sentiments pacifistes de Nevinson.

Stanley Spencer, Travoys Arriving with Wounded at a Dressing Station at Smol, Macedonia, September 1916 (Les blessés à Smol, Macédoine, septembre 1916), 1919, huile sur toile, 183 x 218,5 cm, Imperial War Museum, Londres

Stanley Spencer (1891-1959) est un artiste peintre britannique. Il fréquente la Slade School of Fine Art de Londres où il rencontre d’autres peintres comme Paul Nash ou David Bomberg et découvre les peintres italiens, surtout les préraphaélites, et le symbolisme français qui influencent toute son œuvre. Il sert pendant les quatre années de la Première Guerre mondiale au sein du corps médical. Il est d’abord envoyé à l'hôpital de guerre de Bristol, puis sur le front macédonien où il passe un peu plus de deux ans.
Bien qu’il ait perdu ses carnets de croquis, Les blessés à Smol, Macédoine, septembre 1916 s’inspire nettement de son expérience personnelle. Il y représente des brancards tirés par des mules, amenant les blessés vers la salle d’opération. Le contraste est marquant entre les brancards rudimentaires et cette salle d’opération aux allures modernes. Cette toile est la seule qu’il ait réalisée de son séjour dans les Balkans.

Eric Kennington, Gassed and Wounded (Gazés et blessés), 1918, huile sur toile, 71,1 x 91,4 cm, Imperial War Museum, Londres

Eric Kennington est un peintre, graveur et sculpteur britannique. Son œuvre de peintre de guerre est particulièrement saisissante. Cela tient à son style qui apporte à chacune de ses toiles beaucoup de précision.
Après Les Kensingtons à Laventie qui a connu un grand succès, Kennington est envoyé en France en août 1917, en qualité de peintre cette fois. Il s’inspire de la vie quotidienne des troupes britanniques, avec toujours la même attention et le même souci du détail. Gazés et blessés montre les soldats blessés suite à une attaque au gaz. Les postures graves, les corps entassés dans un espace réduit sont une représentation frappante de la douleur.

Ossip Zadkine, Loude, 1916, encre de Chine et aquarelle sur papier, 26 x 33,5 cm, Musée d'histoire contemporaine – BDIC

Ossip Zadkine (1890-1967) est un peintre et sculpteur d’origine russe. En 1907, il apprend la sculpture à Londres, puis en 1909 il s’installe à Paris et débute sa formation aux Beaux-Arts. Il commence à exposer ses statues et dessins dès 1911. Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, il s’engage auprès de la Légion Étrangère. Il est démobilisé en 1917, physiquement et moralement détruit par la guerre.
En 1916, Zadkine est brancardier dans le secteur d'Épernay. La même année il est blessé et hospitalisé. Dans un style inspiré du cubisme, il dessine alors son quotidien.

Félix Vallotton, Le cimetière de Châlons-sur-Marne, 1917, huile sur toile, 54 x 80 cm, Musée d'histoire contemporaine - BDIC, Paris

Félix Vallotton (1868-1935) est un artiste français d’origine suisse. Il est marqué par la guerre et y trouve même une source d’inspiration en réalisant de nombreuses toiles sur ce thème.
Dans le cadre des missions d’artistes aux armées, Félix Vallotton est envoyé sur le front pour ramener des vues de la guerre. De son voyage en Champagne et en Argonne, il rapporte cette toile qui est la plus simple au niveau du style utilisé. Elle consiste en la répétition d'un même motif, des croix, toutes anonymes, qui évoquent le soldat inconnu. Leur répétiton à perte de vue donne l’impression d’une mort omniprésente et infinie.

Albin Egger-Lienz, Finale (Finale), 1918, huile sur toile, 140 × 228 cm, Collection Léopold, Autriche

Albin Egger-Lienz (1868-1926) est un peintre italien. Initié à la peinture par son père, il entre ensuite à l'Académie des Beaux-Arts de Munich. Alors qu’il enseigne à l'École des Beaux-Arts de Weimar, il est mobilisé de 1914 à 1917 en qualité de peintre de guerre.
Fortement influencées par l’expressionnisme allemand, les toiles que peint Albin Egger-Lienz pendant la Première Guerre mondiale traitent les thèmes de la décomposition et de la destruction de l’individu dans la guerre. Montrant des corps enchevêtrés et anonymes, Finale représente l'effacement des corps dans la guerre.

Eric Kennington, The Kensingtons at Laventie (Les Kensingtons à Laventie), 1915, huile sur verre, 139,7 x 152,4 cm, Imperial War Museum, Londres

Eric Kennington (1888-1960) est un sculpteur, illustrateur et peintre britannique. Il reçoit sa formation artistique à l’École d'Art de Lambeth. En 1908, il expose ses premières toiles à la Royal Academy. Lors de la Première Guerre mondiale, Kennington s’engage et est envoyé sur le front Ouest avec le 13e bataillon du régiment de Londres, Les Kensingtons. Blessé, il rentre chez lui. Il profite de sa convalescence pour réaliser un portrait de soldats qui est exposé à Londres dès 1916. En 1917, il est à nouveau envoyé sur le front mais cette fois en qualité d’artiste de guerre. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il sera à nouveau envoyé sur le front comme peintre de guerre.
Dans cette toile, Kennington représente son bataillon en accordant un soin particulier aux détails. Le rendu final offre une vision de la préparation des soldats dans une ambiance solennelle.

Otto Dix, Lichtsignale (Signaux lumineux), 1917, gouache sur papier, 40,8 x 39,4 cm, Städtische Galerie, Albstadt

Peintre allemand, Otto Dix (1891-1969) est issu d’un milieu ouvrier. Il suit une formation à l’École des arts appliqués de Dresde de 1909 à 1914. Dès le début de la guerre, il s’engage volontairement et participe aux combats en Champagne, dans la Somme et en Russie. Profondément marqué par la guerre, peindre est pour lui un exutoire. Il réalise quelques 600 dessins, aquarelles et gouaches qui sont autant de témoignages de la guerre.
Signaux lumineux représente la déshumanisation des soldats. C’est l’occasion pour Otto Dix de figurer la bestialité de la guerre et la mort. En insistant particulièrement sur les visages et les mains, cette toile exprime la souffrance devant la mort.

Otto Dix, Gesehen am Steilhang von Cléry-sur-Somme (Sur les pentes de Cléry-sur-Somme), 1924, gravure et aquatinte, 35,3 x 47,5 cm, Historial de la Grande Guerre, Péronne

Peintre engagé comme volontaire dans l’artillerie allemande, Otto Dix (1891-1969) participe à plusieurs batailles, notamment dans la Somme, notamment à Cléry-sur-Somme, village occupé par l’Armée allemande et repris en 1916 par les 64e et 68e bataillons d'infanterie française. À cette époque il réalise une série de 50 eaux-fortes qui forment un ensemble dénonçant la bestialité de la guerre à travers la représentation de corps déformés et mutilés.
Sur les pentes de Cléry-sur-Somme traite le thème de la mort avec beaucoup de minutie. Les corps en putréfaction, vidés de leur contenu sont également vidés de leur humanité. Cette toile montre avec force l’exposition du corps dans la guerre.

Otto Dix, Flandern (Les Flandres) (D'après Le feu d'Henri Barbusse), 1934-6, huile et tempera sur toile, 200 x 250 cm, Staatliche Museen Preubischer Kulturbesitz, Berlin

Peinte entre 1934 et 1936, cette toile révèle l’obsession d’Otto Dix pour les thèmes de la guerre et son incapacité, malgré ses 600 œuvres sur le sujet, à dépasser son traumatisme. Les Flandres s’inspire de l’univers dépeint par Henri Barbusse dans Le Feu et rend hommage à l’ancien combattant. Dans un champ inondé, la nuit, les soldats des deux camps se réfugient là où l’eau n’est pas encore montée. Le matin, ils se rendent compte qu’ils sont tout proches les uns des autres. Cachés, recroquevillés, les hommes finissent par retrouver leur forme primitive et se confondent presque avec cette terre désolée.

C. R. W. Nevinson, The Harvest of Battle (La moisson de la bataille), 1919, huile sur toile, 182,8 x 317,8 cm, Imperial War Museum, Londres

Christopher Newinson (1889-1946) est l’un des peintres les plus prolifiques de la Première Guerre mondiale. Britannique, il se rend à Paris en 1911 où il découvre le cubisme qui influence durablement son œuvre. Il en utilise le mode de construction et la géométrisation des formes. Engagé dans la Croix-Rouge, il est envoyé en France au début de l’année 1915. Il sert au front comme conducteur d’ambulance et brancardier.
Peinte après la Grande Guerre, La moisson de la bataille se veut une toile commémorative : des soldats y sont représentés sans distinction de nationalité, seuls le malheur et la désolation dominent cette toile. Loin des canons cubistes, Nevinson signe là une toile plus réaliste qui témoigne de la souffrance des deux camps après la bataille.

  • Alfred Kubin, Die Kriegsfackel (La torche de la guerre)
  • Nevinson, Les chemins de la gloire
  • Félix Vallotton, Les barbelés
  • William Orpen, Allemands morts dans une tranchée
  • Nevinson, Un Taube
  • Nevinson, La Patrie
  • Stanley Spencer, Les blessés à Smol, Macédoine, septembre 1916
  • Kennington, Gazés et blessés
  • Zadkine, Loude
  • Félix Vallotton, Le cimetière de Châlons-sur-Marne, 1917
  • Albin Egger-Lienz, Finale
  • Eric Kennington, Les Kensingtons à Laventie
  • Otto Dix, Signaux lumineux
  • Otto Dix, Sur les pentes de Cléry-sur-Somme
  • Otto Dix, Les Flandres
  • C. R. W. Nevinson, La moisson de la bataille
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