Autour de la Grande Guerre > Litterature > Objets > Récits contemporains,1980 à nos jours

Récits contemporains,1980 à nos jours

Depuis une trentaine d’années, la Grande Guerre fait retour en littérature. Avec la disparition des derniers témoins, les archives, toujours plus nombreuses, deviennent les vecteurs de la mémoire et le relais de la parole vive. La Grande Guerre procède aujourd’hui du partage, de la transmission et de la filiation. De même que jadis, carnets, journaux et lettres ont servi la mise en récit des écrivains et des témoins, de même l’histoire familiale et les papiers, privés ou publics, nourrissent-ils à présent de nombreuses narrations.

Un tel mouvement reflète la prédilection croissante des écrivains et du public pour l’écriture de soi : à une époque où chacun se fait le témoin de lui-même en se racontant dans les interstices de la réalité et de la fiction, l’intérêt pour les paroles de 14-18 ne cesse de grandir. Avec lui se déploie la variété des voix – combattants, femmes, enfants, réprouvés, etc. Certaines, que l’ordre social, l’idéologie, les traditions et les traumatismes avaient étouffées, sont à nouveau audibles ; d’autres, qu’on avait omises ou mal comprises, deviennent intelligibles. De concert avec l’historiographie, plusieurs fictions s’attèlent à cette tâche mémorielle et morale.

C’est que, dans leurs efforts pour saisir la totalisation du conflit, comprendre l’endurance des soldats et des nations, retrouver la vérité des expériences, l’histoire culturelle et l’histoire sociale sont devenues des sources – sinon des rouages – de la fiction littéraire. Aujourd’hui, la plupart des romanciers de 14-18 ont lu des travaux d’historiens, comme s’il était impossible d’écrire une fiction sur la Grande Guerre sans faire, ne serait-ce qu’un temps, la part du témoignage et de l’histoire, comme on fait celle du feu. Cent ans après l’entrée en guerre, il revient au lecteur d’apprécier la valeur de cette pratique – ou de ce rite.

Souvenons-nous, avec les anciens Grecs, que l’histoire et la littérature sont filles de Mémoire. Ensemble, elles travaillent le passé pour éclairer le présent. La première confère une intelligibilité au passé, grâce à des opérations intellectuelles comme l’analyse et la synthèse. La seconde invente le passé ou lui rend sa présence, grâce aux ressources de l’imagination et des sensations.

À travers leurs plus grandes réussites, l’histoire et la littérature sont capables d’élaborer du sens au-delà de leur domaine propre. Dès lors, l’émotion et le savoir ne s’opposent plus. « Comprendre » ne signifie-t-il pas « saisir » et « embrasser » par la pensée ? « Connaître » n’est-il pas « savoir » et « ressentir » ?

De 1914 à 2014, la littérature de la Grande Guerre élargit notre perception au-delà de ce que nous pouvons connaître – ou même avoir vécu.

Laurence Campa
Maître de conférences HDR Paris Créteil - Est

 

Ci-dessous, une sélection de dix-sept ouvrages de littérature de guerre pour la période après 1980 >>

Alain Scoff, Le Pantalon

Alain Scoff, Le Pantalon, 1982

En février 1915, Lucien Bersot est fantassin sur le front de l’Aisne. À l’inverse de ses camarades, l’intendance lui a fourni un pantalon blanc, qui l’expose particulièrement au froid. Il réclame alors le traditionnel pantalon rouge garance. Devant son insistance, on lui donne un autre pantalon, en loques et en sang : celui d’un mort. Bersot refuse de le porter sans savoir ce qu’il encourt.
Alain Scoff (1940-2013) est romancier, scénariste et dramaturge français. Une grande partie de son œuvre se fonde sur des affaires judicaires.

Alain Scoff a reçu pour ce roman le 7 d’Or du meilleur auteur en 1997.

Le roman est adapté à la télévision par Yves Boisset en 1997.

Édition originale – Paris, Édition Jean-Claude Lattès, 1982. Réed. 1998 

Jean Amila, Le Boucher des Hurlus, 1982

Dans le Paris des années 20, Michou, 8 ans, est le fils d'un mutin fusillé pour l’exemple en 1917. Face aux insultes et à l’humiliation, il prend, avec sa mère, la défense de son père. Peu après, sa mère est internée et Michou confié à l’orphelinat. S’ensuit une quête de vengeance pour retrouver l’homme qui est à l’origine de l’exécution de son père. En prenant le point de vue d’un fils de fusillé, le roman revient sur les conséquences sociales de la Grande Guerre.
Jean Amila (Jean Meckert, 1910-1995) est un écrivain français connu pour ses romans policiers. Son histoire personnelle – le départ de son père, l’internement de sa mère en 1920, son placement en orphelinat – constitue la source de son roman.

Le roman est adapté au cinéma en 1996 par Jean-Denis Robert sous le titre Sortez des rangs.

Édition originale – Paris, Gallimard, coll. NRF, 1985
Édition récente  – Paris, Gallimard, Folio, 1988

Jean Guerreschi, Montée en première ligne, 1988

À l’été 14, la société bascule : forcée d’abondonner ses plaisirs, elle doit affronter la guerre et les hommes monter au front. Jean Guerreschi raconte cette période et, à travers 100 personnages célèbres, en reconstruit l’Histoire imaginaire.
Jean Guerreschi (né en 1943) est un romancier français et professeur en communication à l’Université Bordeaux III. Montée en première ligne est son premier roman.

Jean Guerresch a reçu pour ce roman le Prix de l'Humour noir et le Prix de la Société des gens de lettres.

Édition originale – Paris, Julliard, 1988
Édition récente  – Paris, Pocket, 1995

Marc Dugain, La Chambre des officiers, 1988

À l’entrée en guerre, le principal personnage du roman, Adrien, est un jeune ingénieur et officier de 22 ans. C’est en mission de reconnaissance sur les bords de la Meuse qu’il est blessé au visage par un obus. Il ne retournera pas aux tranchées et passera les cinq années suivantes au Val-de-Grâce en compagnie d’autres « gueules cassées ». Le roman interroge ainsi l’identité, l’intégrité physique et la construction de soi.
Marc Dugain (né en 1957) est un écrivain français. Dans ce premier roman, il conjugue ses lectures historiques sur les « gueules cassées » à son expérience personnelle – il a connu son grand-père, qui était lui-même un mutilé de la face.

Marc Dugain  a reçu pour ce roman plusieurs prix littéraires dont le Prix des Libraires, le Prix des Deux-Magots et le Prix Roger-Nimier.

Ce roman est adapté au cinéma en 2001 par François Dupeyron. Le film a reçu le César du Meilleur acteur dans un second rôle et le César de la meilleure photographie.

Édition originale – Paris, Éditions Jean-Claude Lattès, 1988. Rééd. 2001

Claude Simon, L’Acacia, 1989

Dans la vieille demeure familiale, où se dresse un acacia centenaire, l’écrivain se souvient de ses ancêtres, de son père, parti en guerre en 1914, et de son propre départ pour la défaite, en 1939. Superposant les époques, téléscopant les scènes et les images, mêlant les tons et les changements de focale, Simon disloque l’autobiographie pour mettre au jour les brisures, les hantises et les ombres d’une vie. À la chronologie réaliste, à la causalité ordinaire, il préfère la discontinuité fragmentaire des émotions et leurs mouvantes associations dans le flux de la conscience et de la mémoire.

Le romancier français Claude Simon (1913-2005) participe à la drôle de guerre, est fait prisonnier en 1940 et s’évade (La Route des Flandres, 1960). Dans les années 1950, il s’engage contre l’Algérie française. Membre actif du courant du « nouveau roman », il est couronné par le prix Nobel de littérature en 1985.

Édition originale – Éditions de Minuit, 1989. Rééd. coll. « Double », 2004

Jean Rouaud, Les Champs d'honneur, 1990

Premier volume d’un ensemble de cinq romans autobiographiques, Les Champs d’honneur est un récit sur la famille, la mémoire et la mort. En plein XXe siècle, le père du narrateur, son grand-père et sa tante décèdent l’un après l’autre. Cette omniprésence de la mort ranime le souvenir des deux oncles, morts au « champ d’honneur », en 1916. Sans être, à proprement parler, un thème central, la Grande Guerre traverse tout le roman. Comme la mort, elle passe de génération en génération et perdure dans la mémoire familiale et personnelle.
Auteur français, Jean Rouaud (né en 1952) fait divers métier avant de s’engager dans l’écriture. Les Champs d’honneur est son premier roman publié.

Ce roman a reçu le Prix Goncourt en 1990.

Édition originale – Paris, Les Éditions de Minuit, 1990. Rééd. 1995

Sébastien Japrisot, Un long dimanche de fiançailles, 1991

Fruit d’un long travail de recherche, Un Long dimanche de fiançailles traite de la Première guerre mondiale à un moment où il semble difficile d’en parler et d’en faire le deuil. Le récit met en scène Mathilde, amoureuse d’un Bleuet disparu dans la guerre. Au sortir du conflit, son amour et son espoir sont intacts. Elle se lance à sa recherche. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que ce jeune homme a été condamné à mort en conseil de guerre. La quête de Mathilde éclaire certains des aspects les plus sombres de la Grande Guerre.
Écrivain et scénariste français, Sébastien Japrisot (né Jean-Baptiste Rossi en 1931) est l’auteur de nombreux romans policiers, dont plusieurs ont été adaptés au cinéma.

Ce roman a reçu le Prix Interallié en 1991.

Il a été adapté au cinéma en 2004 par Jean-Pierre Jeunet.

Édition originale – Paris, Denoël, 1991
Édition récente  – Paris, Gallimard, Folio, 1993

Laurent Gaudé, Cris, 2001

Cris suit la vie de soldats français pris dans la guerre de tranchées. À l’arrière du front, avec Jules, meurtri par un assaut ; dans les tranchées, avec ses camarades qui poursuivent les combats ; avec le soldat gazé, qui continue d’agoniser. Il y a aussi les cris de « l’homme cochon », coincé entre les lignes, que nul n’arrive à arrêter et qui hurle sans relâche. Un personnage terrifiant, qui symbolise la folie et la bestialité menaçant chaque soldat.
Laurent Gaudé (né en 1972) entre en littérature par le théâtre. En 2001, il se tourne vers l’écriture romanesque en publiant Cris.

Édition originale – Arles, Acte Sud, coll. Babel, 2001

Xavier Hanotte, Les Lieux communs, 2002

Comme le suggère son titre, le récit tisse deux histoires à partir d’un même lieu, la campagne de la région d’Ypres. Les histoires sont celles de deux bus. L’un transporte des employés bruxellois et Serge, un enfant de 8 ans, observateur et sensible. L’autre emmène des soldats au combat. Conjuguant voyages et époques, l’auteur croise les regards de deux générations sur la Grande Guerre.
Romancier, philologue et traducteur belge, Xavier Hanotte (né en 1960) explore ses thèmes de prédilection, les blessures indélébiles, l'éternel retour du passé, l'amitié et la fraternité. Les Lieux communs est son quatrième roman.

Édition originale – Paris, Belfond, 2002
Édition récente  – Paris, Pocket, 2004

Claude Michelet, En attendant minuit, 2003

Décembre 1916, 22h. D’un côté, il y a Marthe qui assume toutes les responsabilités de la ferme pendant la guerre ; de l’autre, Jean qui se bat dans les tranchées. Elle sait qu’elle ne trouvera pas le sommeil avant des heures ; lui évite de somnoler pour rester attentif au moindre obus. Ce récit croisé met l’accent sur le courage et le rôle des femmes dans la Grande Guerre.

Écrivain français, Claude Michelet (né en 1938) a été agriculteur. Originaire de Brive, il reste fidèle à ses racines en racontant sa région et ses habitants.

Édition originale – Paris,  Robert Laffont, 2003 (Rééd. 2010)

Hubert Mingarelli, Quatre soldats, 2003

Sur le front oriental, quatre jeunes soldats de l’Armée Rouge se réfugient dans la forêt, où ils s’isolent du froid terrible de 1919. Petit à petit, ils s’organisent pour survivre, parfois au détriment de la population locale. Entre eux naissent des sentiments forts et fraternels. Leur quotidien alterne petits bonheurs et grandes angoisses. Bientôt, un garçon plus jeune les rejoint et, parce qu’il sait lire et écrire, les quatre hommes s’attachent à lui raconter leur existence afin que rien ne soit oublié.
Hubert Mingarelli (né en 1956) est un écrivain français. Après avoir beaucoup voyagé, il commence à publier en 1980.

Son roman a reçu le prix Médicis en 2003.

Édition originale – Paris, Le Seuil, 2003

Philippe Claudel, Les Âmes grises, 2003

En 1917, les atrocités ne se produisent pas seulement sur le front. Dans un village de l’Est de la France, le corps d’une fillette vient d’être retrouvé. L’enquête policière va prendre un tour inattendu en mettant au jour des vies interrompues, brisées, et révéler des êtres meurtris par la violence guerrière. La guerre ravage aussi l’arrière.
Écrivain et réalisateur français, Philippe Claudel (né en 1962) est aussi universitaire et enseigne à l'Institut Européen du Cinéma et de l'Audiovisuel (Université de Nancy).

Pour ce roman, il a reçu le Prix Renaudot en 2003.

Son roman a été adapté au cinéma en 2005 par Yves Angelo.

Édition originale – Paris, Stock, 2003

Joseph Boyden, Three-day road (Le Chemin des âmes), 2006

Le roman rend hommage aux troupes indiennes engagées dans la Première Guerre mondiale. Il retrace l’histoire de deux Indiens Crees, Xavier et Elijah, enrôlés dans l’armée canadienne et envoyés sur le front français. Le premier retourne en Ontario en 1919 et doit faire un voyage de trois jours en canoë pour rentrer chez lui. À cette occasion, il revit les moment sombres de son expérience combattante.
Joseph Boyden (né en 1966) est un écrivain canadien. Le Chemin des âmes, son premier roman, s’inspire de l’histoire réelle d’un Amérindien.

Pour ce roman, il a reçu le Prix Amazon en 2006.

Édition originale – Toronto, Penguin Canada, 2006
Première traduction française – Paris, Albin Michel, coll. Terres d'Amérique, 2006
Édition récente – Paris, Le Livre de Poche, 2008

Gisèle Bienne, La ferme Navarin, 2008

La Ferme Navarin se situe dans la Marne, dans le secteur de Souain. C’est l’endroit où, le 28 septembre 1915, Blaise Cendrars a perdu son bras droit, son bras d’écrivain. Le poète et écrivain d’origine suisse a toujours fait partie de la vie de Gisèle Bienne. Dans ce récit personnel, elle part à la recherche de la Ferme, lieu où la vie de Cendrars et de tant d’autres a basculé. Dans sa quête des traces, elle se souvient des combattants et écoute ce qu’ils ont à dire.
Auteur et essayiste, Gisèle Bienne (née en 1946) suit d’abord une carrière de professeur de lettres puis de peintre, avant de se tourner vers la littérature. Ses romans s’adressent tour à tour aux adultes et aux adolescents, qu'elle rencontre régulièrement au cours d’atelier d’écriture dans les collèges et les lycées.

Édition originale – Paris, Gallimard, coll. L'un et l'autre, 2008

Jean Échenoz, 14, 2012

Quatre hommes partent à la guerre, dont deux sont frères : Anthime, le personnage principal, et Charles, le cadet. Chacun s’efforce à sa manière de s’y adapter. Lors de leur départ, Blanche lance à Charles, son fiancé, un sourire fier, et en jette un autre à Anthime, d’un autre type, plus ému, plus ambigu. Elle entretient avec les deux hommes une correspondance, mais un seul reviendra. En racontant comment la Grande Guerre transforme les vies, 14 explore les signes qui composent la mémoire contemporaine.
Jean Échenoz (né en 1947) est un écrivain et romancier français. 14 est son quatorzième roman.

Édition originale – Les Éditions de Minuit, 2012

Jérôme Garcin, Bleus horizon, 2013

Roman historique, Bleu horizon raconte le destin du poète Jean de la Ville de Mirmont, ami de jeunesse de François Mauriac, auteur de poèmes mis en musique par Gabriel Fauré, et mort au combat en novembre 1914, à l’âge de 28 ans. Le récit adopte le point de vue du meilleur ami de Jean, Louis Gémon, à jamais traumatisé d’avoir assisté à la mort de son ami. À travers ses yeux et ses mots, l’auteur rend hommage aux morts et retrace la fin du « monde d’hier », celui de Jean.
Jérôme Garcin (né en 1956) est journaliste et écrivain français. Il commence à publier poèmes et romans au début des années 1990.

Édition originale – Paris, Gallimard, 2013

Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut, 2013

Ce roman sur l’après-guerre raconte l’histoire de deux survivants de la Grande Guerre, dont le destin se noue sur le champ de bataille, à cause d’un supérieur ambitieux et sans scrupules. Une fois revenue, la paix ne met pas un terme à leurs souffrances : les profiteurs et la décomposition sociale font perdurer les horreurs de la guerre. Les deux hommes décident de prendre leur revanche : elle sera paradoxale, dérisoire et tragique.
Romancier et scénariste français, Pierre Lemaitre (né en 1951) s’est illustré dans le genre policier. Pour ce premier roman historique, son imagination puise chez les historiens ainsi que chez Dorgelès et Louis Guilloux.

Au revoir là-haut a reçu le prix Goncourt en 2013.

Édition originale – Paris, Albin Michel, 2013

  • Alain Scoff, Le Pantalon
  • Jean Amila, Le Boucher des Hurlus
  • Jean Guerreschi, Montée en première ligne
  • Marc Dugain, Chambre des officiers
  • Claude Simon, L’Acacia, 1989
  • Les Champs d'honneur, Jean Rouaud
  • Sébastien Japrisot, Un Long dimanche de fiançailles
  • Laurent Gaudé, Cris
  • Xavier Hanotte, Les Lieux communs
  • Claude Michelet, En attendant minuit
  • Hubert Mingarelli, Quatre soldats
  • Philippe Claudel, Les Âmes grises
  • Joseph Boyden, Le Chemin des âmes
  • Gisèle Bienne, La ferme Navarin
  • Jean Échenoz, 14
  • Jérôme Garcin, Bleus horizon
  • Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut
informations
Diaporama (série d'images thématique)