Autour de la Grande Guerre > Litterature > Objets > Après 1945, 1945-1979

Après 1945, 1945-1979

Débâcle française, divisions nées de l’Occupation, génocide et bombe atomique, dévastations de l’Europe, la guerre qui s’achève a engendré tant de malheurs que la Grande Guerre s’en trouve éclipsée. De l’une à l’autre, le monde a changé et avec lui, la littérature. L’affrontement entre nations a laissé place aux conflits idéologiques ; la déshumanisation des tranchées à l’inhumanité des camps. À la figure unificatrice du poilu s’est substituée une mosaïque de combattants et de témoins : vaincus de 1940, prisonniers, résistants, FFI, déportés, etc. Après les catastrophes de la Shoah et d’Hiroshima, la possibilité même de toute parole poétique est mise en doute.

Avec la guerre froide, les conflits locaux et les décolonisations, la question de l’engagement occulte la fidélité combattante de 14-18, tandis que les mouvements pacifistes et contestataires évincent, évitent ou ignorent la « génération du feu ». De son côté, le roman historique se détourne de la Grande Guerre et lui préfère les périodes plus lointaines ou, à l’inverse, les événements les plus récents.

Or, si elle reflue chez les jeunes esprits et dans les fictions, la Grande Guerre perdure dans les mémoires. Serrant leurs rangs clairsemés par l’âge et les carnages, les anciens combattants continuent de revenir sur leur expérience et d’entretenir fidèlement la flamme du souvenir. C’est ainsi que Genevoix érige Ceux de 14, équivalent littéraire des monuments de pierre et de marbre d’un Landowski ou d’un Del Sarte.

Nés à la fin du siècle précédent, plusieurs écrivains éprouvent le besoin de se tourner vers le passé en écrivant leur vie : la Grande Guerre prend place dans leurs mémoires et leurs autobiographies. Cendrars a commencé en prose dès 1943, avec L’Homme foudroyé, puis à la Libération, avec La Main coupée. Aragon le fait dans les vers du Roman inachevé qui, par une terrible grimace de l’Histoire, paraît en 1956, alors que les chars russes entrent dans Prague. Pour tous ceux qui ont connu les deux guerres, les récentes souffrances raniment les douleurs anciennes et provoquent des réminiscences. Ainsi chez Joë Bousquet.

Le dernier conflit a profondément changé le regard sur 14-18. Dans l’imaginaire collectif, la guerre chimique, déclenchée en 1915, se trouve à jamais liée aux gaz de la Solution finale – Malraux l’a bien compris dans Lazare.

Désormais, la Première Guerre apparaît plus que jamais comme la matrice de la Seconde mais elle en éprouve, inversement, l’ombre portée.

Laurence Campa
Maître de conférences HDR Paris Créteil - Est

 

Ci-dessous, une sélection de sept ouvrages de littéraure de guerre pour la période 1945-1979 >>

Louis Aragon, Aurélien

Aragon, Aurélien, 1945

Aurélien, quatrième volet du cycle du Monde réel, peint les désarrois d’un héros pris entre deux guerres, entre deux générations, dans une société parisienne instable et frivole. Il tombe amoureux de Bérénice, mais leur situation sociale, les traumatismes de l’ancien combattant et l’ambivalence des sentiments vouent cet amour à l’échec. Séparés, ils se retrouvent tragiquement 17 ans plus tard, au moment de la débâcle française de 1940.
Jeune poète inconnu, Louis Aragon (1897-1982) rejoint le front à l’été 1918, en qualité de médecin-auxiliaire, et participe à l’offensive Mangin en Champagne. Le 6 août, il est enseveli à trois reprises par des obus et passe pour mort. Devenu romancier et journaliste, membre du PCF, il commence Aurélien en 1941, pendant l’Occupation, alors qu’il est contraint à la clandestinité.

Aurélien a été adapté au cinéma en 2003 par le réalisateur Arnaud Sélignac, d’après un scénario d’Eric-Emmanuel Schmitt.

Édition originale – Paris, Gallimard, 1944
Édition récente – Paris, Œuvres romanesques complètes, , t. III, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2003

Blaise Cendrars, La Main coupée, 1946

C’est à la Libération que Cendrars reprend le projet de La Main coupée, entrepris en 1918, puis abandonné, devant l’impossibilité de raconter sa guerre et sa blessure. Deuxième volet de ses « mémoires », le livre relate son expérience de légionnaire et se présente comme le mémorial des camarades et de tous les obscurs tombés au cours de la Grande Guerre. Il est aussi le cénotaphe de la main perdue. Refusant la chronologie et les attendus du témoignage ordinaire, téléscopant le tragique et le ludique, la parodie et la pitié, Cendrars livre sa vérité sur l’épreuve de la vie et de l’écriture.
Blaise Cendrars (Frédéric Louis Sauser, 1887-1961) est un écrivain français d'origine suisse, naturalisé français en 1916. Il s'engage comme volontaire étranger dans l'armée française dès le début du conflit et rejoint la Légion étrangère. Au cours de la deuxième offensive de Champagne, le 28 septembre 1915, il est grièvement blessé au bras droit dans l’assaut de la Ferme de Navarin. Amputé, il doit accomplir son destin d’écrivain de la main gauche.

Édition originale – Paris, Édition Denoël, 1946
Édition récente – La Main coupée, Œuvres autobiographiques complètes, t. I, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2013

Joë Bousquet , Le Meneur de lune, 1946

À Vally, dans l’Aisne, le 27 mai 1918, le lieutenant Bousquet, 21 ans, est touché à la moelle épinière par une balle allemande. Il passera le reste de sa vie paralysé, cloué au lit. De cette place terriblement fixe, il écrit Le Meneur de lune, autoportrait poétique où il livre des souvenirs. Sans amertume, avec une sincérité salutaire, il évoque la curieuse alchimie de sa blessure et de sa douleur.
Joë Bousquet (1897-1950) est un poète français. Dévoyé, toxicomane, il devance l’appel en 1916 et s’illustre avec témérité avant d’être grièvement blessé. Reclus dans une chambre aux volets clos, à Carcassonne, il vit dans une solitude et un silence ponctués de visites, Paul Valéry, Max Ernst,  Magritte, Aragon ou encore André Gide. Il laisse une œuvre poétique très riche et parfaitement singulière.

Édition originale – Paris, J. B. Janin, 1946
Édition récente – Paris, Albin Michel, coll. Espaces libres, 2006

Maurice Genevoix, Ceux de 14, 1949

Ceux de 14 réunit et refond les cinq récits de guerre de Genevoix : Sous Verdun, paru en avril 1916, Nuits de Guerre, en décembre 1916, Au seuil des guitounes, en septembre 1918, La Boue, en février 1921, et Les Éparges, en septembre 1923. L’écrivain livre un témoignage saisissant sur son expérience combattante, de septembre 1914 à la fin d’avril 1915. Avec de profonds accents de vérité, dans une langue limpide et franche, il raconte ses impressions et ses incertitudes, mais parle surtout de ses camarades, de leurs souffrances et de leur simple dignité de fantassins. Conçu comme un monument contre l’oubli, Ceux de 14 rend hommage à la fraternité et à la fidélité du monde combattant.
Brillant normalien, Maurice Genevoix (1880-1980) est mobilisé le 2 août 1914 en qualité de sous-lieutenant au 106e régiment d'infanterie. Il prend part à la bataille de la Marne puis à la marche sur Verdun, avant de se fixer aux Éparges (Meuse), où il endure plusieurs offensives meutrières. En avril 1915, il est grièvement blessé au bras et à l’épaule. Longuement soigné, réformé, demeuré invalide, il va consacrer sa vie à la littérature et au souvenir de la « génération du feu ».

Édition originale – Paris, Éditions G. Durassié & Cie, 1949
Édition récente – Paris, Points, coll. Grands Points Romans, 2008

William Faulkner, Parabole, 1954

En 1918, suite à des mutineries, un caporal et ses 12 hommes sont condamnés à mort. Le père du caporal est en charge de leur exécution. Il veut sauver son fils, qui refuse. Ainsi s’incarne le Christ sous les traits d'un soldat. Grâce à l’allégorie et au recul du temps, Faulkner revient sur la guerre pour aborder les problèmes prégnants de la société d'après-guerre mais surtout pour mettre en œuvre son ambition totalisatrice.
L’écrivain américain William Faulkner (1897-1962) sert dans l'aviation canadienne, puis britannique, pendant le premier conflit mondial. À son retour, il devient journaliste à la Nouvelle Orléans. Il connaît le succès grâce à ses romans et nouvelles à partir de 1929. Le prix Nobel de littérature le récompense en 1950.

William Faulkner a reçu pour ce roman le Prix Pulitzer de la Fiction en 1955.

Édition originale – New York (États-Unis), Random House, 1954
Première traduction française – Paris, Gallimard, 1958
Édition récente – Paris, Gallimard, coll. Folio, 1997

André Malraux, Lazare, 1974

En 1972, Malraux est hospitalisé à la Salpêtrière pour troubles neurologiques. Dans Lazare, il retrace ses discussions avec son psychiatre et évoque ses souvenirs, déformés par les hallucinations. Né en 1901, il n’a pas pris part à la Grande Guerre mais la première partie de son récit évoque les gaz de combat sur le front russe, lors d’une bataille fictive en 1916. C’est ainsi, entre fiction et réalité, qu’il médite sur la souffrance, la mort et la fraternité. Récit du retour à la vie, Lazare clôt ses mémoires, réunis sous le titre Le Miroir des limbes.
Grand amateur d’art, romancier de l’action et de l’engagement, solidaire des républicains espagnols puis résistant, ministre des Affaires culturelles du Général de Gaulle de 1958 à 1969, Malraux meurt en 1976 et repose au Panthéon.

Édition originale – Paris, Gallimard, 1974
Édition récente – Paris, Gallimard, coll. Folio, 2004

Charles Exbrayat, Jules Matrat, 1975

Jules Matrat est un jeune paysan, arraché par la mobilisation à sa ferme, à son village, à ses parents et à sa fiancée. Pendant la guerre, et pour s’en détacher, il tisse de solides amitiés avec ses camarades. Quand tout est terminé, chacun retourne à sa vie et les amitiés se défont. Or Jules Matrat n'oublie pas les horreurs qu'il a vécues mais se trouve incapable d’en parler. S’il n’est pas mort à la guerre, son retour le tuera.
Journaliste et scénariste français, Charles Exbrayat (1906-1989) s’est surtout illustré dans le roman policier, genre où il a été fécond et apprécié.

Édition originale – Paris, Édition Albin Michel, 1975

  • Louis Aragon, Aurélien
  • Blaise Cendrars, La Main coupée
  • Joë Bousquet, Le Meneur de lune
  • Maurice Genevoix, Ceux 14
  • William Faulkner, A Fable (Parabole)
  • André Malraux, Lazare
  • Charles Exbrayat, Jules Matrat
informations
Diaporama (série d'images thématique)