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Les soldats américains dans "Les Gardiennes" de Perochon

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Roman signé Ernest Perochon, écrivain originaire des Deux-Sèvres mort en 1942, Les Gardiennes (1924) dépeint la vie dans les campagnes pendant la Première Guerre mondiale, quand les femmes, les enfants et les vieillards ont remplacé dans les champs les hommes partis pour les tranchées. Si l'histoire et les personnages sont fictifs, les descriptions sont très réalistes et reflètent avec un grand souci d'authenticité les problématiques de la vie rurale des années 14-18. L'installation des Américains, à partir de 1917, a notamment eu des repércussions directes sur la vie des paysans. Voici comment Ernest Perochon décrit leur arrivée dans le Poitou.

« Des soldats américains vinrent cantonner dans le pays. Depuis quelque temps déjà, ces nouveaux alliés arrivaient en grand nombre aux ports de la mer. Sur de grands bateaux surchargés, ils amenaient de leur pays riche des chevaux, des machines, des armes, ce qu’il fallait pour la nourriture, pour l’habilement, pour la guérison des blessés et des malades. Ils amenaient, par quantités invraisemblables, tout ce que l’on pouvait imaginer, même des choses en apparence inutiles, et ils s’établissaient dans le pays comme si la guerre devait durer encore dix ans.

[…]

Ils avaient des camps immenses où rien ne manquait, mais on les voyait aussi cantonner dans les villes et même, par petits groupes, dans les villages.

A Sérigny, leurs camions, en longs convois, étaient passés plusieurs fois, se dirigeant vers la ville. Un beau jour, un groupe d’officiers vint à la mairie puis visita le village. Peu de temps après, des automobiles amenèrent un détachement américain. […]

Grand évènement au village !

Les soldats alliés furent ben accueillis, et les premiers jours fort entourés. Tous étaient des hommes très jeunes et d’allure ardente, des hommes comme il n’en restait plus guère en France après tant d’atroces batailles. Ils ne savaient marcher qu’à grands pas et semblaient toujours avoir un but vers lequel ils allaient en hâte. Ils n’hésitaient jamais, se trouvaient chez eux partout, du premier coup.

Leur petit chapeau semblait drôle ; ils étaient vêtus de bonnes étoffes, chaussés come pour faire à pied le tour du monde. Les officiers riaient avec des dents en or impressionnantes.

[…]

Les Américains se nourrissaient copieusement. Outre leur ration militaire, ils consommaient beaucoup de bonnes choses qu’ils trouvaient dans le pays. Ils faisaient de grands achats et leur bourse paraissait inépuisable.

Les soldats, le soir, allaient à l’auberge. Ils buvaient les vins de France mais ne savaient point encore les déguster. Très vite, d’ailleurs, l’ardeur du vin ne leur suffisant plus, ils demandaient les liqueurs les plus fortes, qu’ils payaient aux prix des meilleures.

A l’encontre des Français, ils ne venaient pas à l’auberge pour passer le temps à bavarder, mais pour boire ; et comme toujours, faisant vivement ce qu’ils avaient à faire, ils allaient droit au but. La mauvaise ivresse des bas alcools les rendait tristes et fous ; ils se battaient sans préambule, à grands coups de poing envoyés raides sur la figure.  

[…]

Jeunes, ces hommes regardaient les Françaises. Quelques-uns, allant à la ville, se mettaient tout simplement en débauche en compagnie de mauvaises filles. D’autres, à la vérité plus nombreux, cherchaient à plaire comme font tous les hommes de tous les pays, par belle tournure et manières galantes. C’était un spectacle assez plaisant que de les voir montrer leurs grâces sachant à peine quelques mots de français, qu’ils prononçaient d’ailleurs d’une façon bizarre ; ils s’empêtraient dans leurs moindres discours, rougissaient, puis s’en tiraient quand même par de grands éclats de rire. »

* extrait du roman Les Gardiennes d'Ernest Perochon, éditions Marivole, 2016, pages 159 à 161.