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Les Forêts de Ravel, extraits du roman de Michel Bernard

Maurice Ravel en soldat
© Gallica/BnF
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Maurice Ravel et l'expérience de la Grande Guerre, tel est le propos de l'écrivain Michel Bernard dans son roman Les forêts de Ravel, paru en janvier 2015 aux éditions de La Table Ronde dans le cadre du Centenaire de la première guerre mondiale.

A l'éclatement de la guerre en 1914, le compositeur français Maurice Ravel est âgé de 39 ans et a déjà de belles années de carrière derrière lui. Illustre musicien, le plus important représentant du courant dit "impressioniste" avec Claude Debussy, il tente, en vain, de se faire incorporer dans l'armée. "La nature l'avait fait petit et peu costaud, raconte Michel Bernard dans son roman Les forêts de Ravel, dont nous publions ci-dessous trois extraits choisis. De ces inconvénients d'apparence pour l'homme, la société donnait la contrepartie en évitant au citoyen les peines du soldat." Il se replie sur la composition (Trois chansons en 1915), tout en renouvellant les démarches pour rejoindre le front. Son insistance finit par payer, le 14 mars 1916, lorsqu'il est finalement accepté comme conducteur de camion à Bar-le-Duc puis à Verdun. Une expérience vite éprouvante qui le fera cotoyer de près les horreurs de la guerre, et qui affectera surtout sa santé physique et morale ; atteint de dyssenterie, il fut opéré au front avant d'être muté au parc automobile de Châlons-sur-Marne, le 6 septembre 2016. Bouleversé par la mort de sa mère, le 5 janvier 1917, Ravel passa un mois à Paris avant de regagner Châlons, puis Versailles. Il sera finalement réformé le 1er juin 1917, mettant un terme à sa carrière militaire. Installé à Lyons-la-forêt (27), il reprend aussitôt la composition et termine une œuvre en hommage à ses camarades disparus au front, Le Tombeau de Couperin.

Le Café des Oiseaux

Maurice Ravel en soldat« Le lieutenant Bloch lui avait recommandé le grand café fréquenté par les officiers, un bel établissement à colonnades, rue Jean-Jacques-Rousseau, au bout du boulevard de La Rochelle, à deux pas de la préfecture. On y accédait par le mystère d’un interminable couloir qui passait sous une salle de théâtre. [...] Dans cet établissement de province aux prétentions de grand café parisien, se mêlait la clientèle invraisemblable que les grands remuements de la guerre y déposaient chaque soir. Son spectacle distrayait Ravel de la morosité de la caserne.

Le retenait aussi dans cet endroit quelque chose de plus que la proximité vivante et joyeuse de la présence humaine. Le long du mur du café, en face des portes-fenêtres qui l’éclairaient, une immense vitrine proposait à l’admiration des consommateurs le panorama d’une collection ornithologique. Elle était exceptionnelle par le nombre des oiseaux rassemblés et par leur variété. Derrière les mouvants reflets des vitres, sur des étagères de bois sombre, avaient été disposés des individus empaillés d’une multitude d’espèces à bec et plumes, sans ordre apparent, sauf, peut-être, des affinités de couleurs. Il y en avait de toutes sortes et de toutes les parties du monde. On pouvait à peine croire que l’existence entière, la fortune et la patience d’un collectionneur étaient parvenues à rassembler cette légion du ciel. Du haut en bas, les oiseaux étaient figés dans les diverses attitudes de leurs vies d’autrefois : ailes déployées, prêts à l’envol ; col étiré vers le haut et bec ouvert, en plein chant ; tête baissée, picorant des graines imaginaires ; dressés sur leurs pattes, au combat ; ailes serrées au corps, nageant sur des eaux invisibles. Les oiseaux familiers, ceux des jardins et des bois du Barrois, merles et mésanges, côtoyaient les espèces exotiques, toucans et perroquets. En haut, les grands rapaces aux saisissants yeux de verre, immobiles et luisants, fascinaient et troublaient. Les plus gros tenaient entre leurs serres un petit écriteau indiquant leur nom usuel et leur nom en latin, les plus petits étaient installés sur des perchoirs en bois laqué de blanc. Tout le peuple de l’air était rassemblé dans l’immense volière silencieuse.

Ravel, sans rien dire, sirotait son vermouth cassis en admirant la collection merveilleuse. Son visage semblait de pierre, personne n’osait le déranger. Un garçon, trop vieux pour le front, en spencer noir et long tablier blanc, le servait avec cérémonie. Quand il avait vidé un verre, puis un deuxième, c’était lui que les oiseaux regardaient, et la chaleureuse rumeur de la salle qu’ils écoutaient. Du coin de l’oeil, le soldat musicien surveillait le boa. La fourche de sa langue n’avait-elle pas frétillé, sa tête ne s’était-elle pas avancée vers les oiseaux ? Au troisième vermouth cassis, Ravel goûtait l’ivresse de milliers d’envols. »

Les Forêts de Ravel, pages 34,35 et 36 © Éditions de La Table Ronde, 2015

La musique du front

« Ravel gara sa camionnette sous un tilleul dont les pointes commençaient de verdir. C’est après avoir coupé son moteur que le bruit venu de l’horizon le saisit. On lui avait parlé de ce que les camarades appelaient avec une désinvolture appuyée la musique du front. Il fut surpris pourtant, car plus qu’il ne l’entendit, il reçut en plein la moelleuse et profonde pulsation de la canonnade. Elle semblait ne pas s’adresser aux oreilles, mais frapper et s’amortir au ventre d’où elle rayonnait dans tout le corps. Cela le laissa un instant stupéfait. Sa pensée captait et interprétait le message effrayant d’une force destructrice considérable, mais ses sens goûtaient la nouveauté, ce son total qui empoignait, remuait toutes ses fibres et sollicitait en lui une aptitude à goûter et connaître où l’esprit n’avait aucune part. Très vite, paraît-il, on s’y habituait jusqu’à ne plus y prêter attention, à ne plus songer à la proximité de la bataille. Mais cette rumeur fantastique que nulle usine, nulle fonderie industrielle, nulle agitation de métropole, avec ses métros, ses tramways, ses gares, tout le vacarme qu’ensemble ils n’auraient pu produire prolongeait son impression sur Ravel. Il resta un bon moment ainsi, à côté de sa camionnette, les brodequins dans la boue, à écouter ce son qui semblait une modalité du ciel de Verdun. Il cherchait les variations, les modulations que la variété des calibres de l’artillerie et la géographie des batteries en action auraient pu y glisser. Mais tout était mêlé en un bloc hurlant que nuançaient la distance, les hasards du vent et le jeu des masses d’air au-dessus de Verdun. »

Les Forêts de Ravel, pages 51 et 52 © Éditions de La Table Ronde, 2015

"Le lent poison du desespoir"

« Un jour, sous un bombardement sporadique, assis sur un peu d’herbe pas encore foulée, le dos appuyé contre le talus, à l’abri d’éventuels éclats, et sa camionnette rangée sous un arbre pour la dissimuler aux avions, il mangeait avec sa boule de pain un saucisson coupé au couteau, à gros morceaux, entre le pouce et l’index, lorsqu’il vit s’avancer sur le chemin et passer rapidement devant lui une file de soldats portant à bras, une sangle tendue sur leurs épaules, quatre brancards. Sur chacun gisait le cadavre d’un marocain. L’un n’avait plus de tête. C’étaient des morts frais de l’attaque du jour qu’on allait enfouir quelque part. Il regarda le groupe s’en aller jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière un rideau d’arbres. Il n’avait pas détourné les yeux. Il avait fixé ce tronc décapité, il avait vu le sang à peine séché, des souillures innommables sur ces formes humaines. Il avait bien observé, posément, non pas fasciné, mais
scrupuleusement attentif.

Il s’étonna ensuite que ce spectacle de cauchemar l’ait si peu touché, et, pour tout dire, laissé complètement froid. S’était-il habitué, endurci, avait-il enfoui son âme sous la boue séchée de l’indifférence, comme son corps l’était sous la peau de bique et sa tête sous la bourguignote ? Il n’aurait su dire à ce moment-là. Il savait seulement qu’il n’avait pas eu peur sous les bombardements, ni éprouvé d’angoisse après, ni de crainte avant d’y retourner, ou juste ce qu’il fallait pour se préserver. Il n’avait pas été écœuré par l’aspect de blessures affreuses, le sang et l’odeur du sang. Il avait pataugé sans répugnance dans une gadoue ignoble, mangé dans l’odeur des cadavres. Cette patience, ce calme et ce détachement, il ne s’en serait pas cru capable et personne n’aurait pu croire cela de lui. Il le disait dans ses lettres, sans insister, d’un ton dégagé, avec son humour habituel où la dérision était d’abord pour lui-même.
Déjà, il sentait combien les paroles étaient vaines. On ne pouvait pas dire ce qu’était cette guerre, qui était beaucoup plus que les morts, les blessures, les cris, la peur et la souffrance. elle était un climat sombre, une contrée sinistre, une force qui de l’homme absorbait toute joie et lui versait à la place, droit au cœur, le lent poison du désespoir. Personne ne pouvait comprendre, sauf ceux qui étaient là. Ravel n’aurait pas voulu être ailleurs. »

Les Forêts de Ravel, pages 78 et 79 © Éditions de La Table Ronde, 2015