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Les Américains dans la Grande Guerre et la force de l'humanitaire

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Coédité par Gallimard et le Ministère de la Défense, le beau livre Les Américains dans la Grande Guerre* paru le 16 mars 2017 raconte l'arrivée dans le conflit des "Sammies" il y a tout juste 100 ans. Appuyé par des photographies largement inédites issues de collections d'archives françaises et américaines, l'historien Bruno Cabanes décrit la mutation fondamentale du conflit survenue en 1917 par l'entrée en guerre d'un pays jusqu'alors resté neutre. En exclusivité, la Mission du Centenaire vous propose de découvrir le chapitre consacré à l'engagement humanitaire des Américains. 

La force de l'humanitaire

La Grande Guerre est une catastrophe humaine sans précédent, autant pour les combattants que pour les civils. Elle entraîne une révolution de l’aide aux victimes de guerre, conçue désormais à une échelle globale, par des professionnels et des organisations non gouvernementales. L’humanitaire, au sens moderne du terme – aide aux blessés et aux prisonniers, aux réfugiés, aux orphelins de guerre ou à la reconstruction des régions détruites par le conflit –, voit véritablement le jour en 1914-1918. L’objectif, bien entendu, n’est jamais simplement philanthropique. Pour un pays comme les États-Unis, l’action humanitaire revêt d’emblée une dimension politique, puisqu’elle leur permet d’intervenir dans le conflit européen sans rompre avec une neutralité officielle jusqu’au printemps 1917. L’Amérique peut renforcer les liens avec ses alliés européens et espérer gagner des marchés lorsque viendra le temps de l’après-guerre et de la reconstruction. Les organisations humanitaires consolident aussi, symboliquement, la nouvelle position globale du pays. Elles renvoient au peuple américain l’image d’une nation idéaliste, bienveillante et « exceptionnellement altruiste », selon les mots de l’historien David Kennedy. […]

Au printemps 1917, le recul de la ligne de front libère des régions, jusque-là occupées par les Allemands. L’American Fund for French Wounded diversifie ses activités : une « section civile » vient en aide aux habitants de l’ancienne zone du front et aux réfugiés. Interrompu par une nouvelle offensive allemande, son travail reprend au printemps 1918. Dix départements du nord de la France ont été envahis en 1914-1918. Les combats ont ravagé trois millions d’hectares de terres agricoles. À la fin de la guerre, il faudra combler les tranchées, arracher les fils de fer barbelés, enlever les obus. Sur 116 000 hectares de terre, une « zone rouge » est déclarée impropre à l’agriculture et à l’élevage : le coût d’une remise en état serait supérieur à la valeur du sol. Face à un tel niveau de destruction, l’État n’a parfois pas d’autre choix que de se porter acquéreur des terrains pour les reboiser.

Les Américains qui découvrent les paysages du nord de la France sont saisis d’effroi. « On peut rouler en voiture pendant des heures et ne voir que des ruines », constate Anne Murray Dike. Avec Anne Morgan, la plus jeune des quatre enfants du banquier John Pierpont Morgan, elle fonde le Comité américain pour les régions dévastées de France (American Committee for Devastated France), qui jouera un rôle de premier plan dans la reconstruction. Anne Morgan est la cheville ouvrière de l’organisation philanthropique aux États-Unis. C’est elle, notamment, qui lance les collectes de fonds, en s’appuyant sur les techniques modernes de la publicité et en les adaptant au champ humanitaire. Elle a compris le rôle de la photographie pour sensibiliser l’opinion publique aux souffrances des civils français. Des portraits de réfugiés sont publiés en pleine page dans la presse américaine. Après avoir travaillé en collaboration avec la Section photographique et cinématographique de l’armée, le Comité américain pour les régions dévastées acquiert sa propre équipe de cinéma, à laquelle contribuent l’un des grands peintres paysagistes américains, Harry B. Lachman, et le metteur en scène français Firmin Gémier. « Un film est plus convaincant que des mots », résume Anne Morgan, en présentant son documentaire Heritage of France (1919), consacré aux réfugiés.

Sa formation de médecin prédispose Anne Murray Dike à s’occuper de l’aide humanitaire sur le terrain. Les volontaires qui composent cette organisation exclusivement féminine doivent parler le français, avoir leur permis de conduire et subvenir à leurs propres besoins. « Nous ne voulons pas de touristes qui viendraient en France pour visiter les champs de bataille », prévient Anne Morgan. Ces femmes portent un uniforme bleu horizon qui leur donne une allure martiale. Au château de Blérancourt, à seulement une trentaine de kilomètres du front, elles disposent d’un quartier général qui leur a été attribué par le général Philippe Pétain. La jeune Marian Grier Bartol, issue d’une famille aisée de Philadelphie, décrira dans ses lettres le groupe extravagant de volontaires qu’elle côtoie en France. « Combien Père aurait détesté toutes ces jeunes femmes modernes et indépendantes », admet-elle. Les journées passent à distribuer des vivres, des équipements agricoles, des semences, du bétail et des matériaux de construction.

L’action du comité américain ne se limite pas cependant à la reconstruction matérielle des secteurs dévastés. Face à la souffrance des réfugiés, les volontaires américaines entreprennent également la « reconstitution morale et sociale » de la région. Elles créent des garderies, fournissent des craies, des cahiers et des livres aux écoliers, et favorisent les activités sportives. Cinq bibliothèques publiques sont ouvertes dans l’Aisne, en appliquant, pour la première fois en France, un modèle de fonctionnement américain : un libre accès aux livres, un classement thématique, des prêts gratuits. Par l’intermédiaire de ces organisations humanitaires, c’est un peu de la culture américaine qui s’implante au milieu des ruines. « Dans notre région, couleurs et formes ont disparu ou sont si déformées que l’imagination n’est jamais stimulée, témoigne un réfugié de l’ancienne zone des combats. La vie serait ennuyeuse et stérile sans les photographies, le cinéma, les jardins d’enfants, les livres. »

* Extrait de Les Américains dans la Grande Guerre, Coédition Gallimard / Ministère de la Défense. 160 pages, 145 ill., sous couverture illustrée, 245 x 255 mm