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La bataille de Passchendaele (31 juillet-10 novembre 1917)

Épuisés, des brancardiers de la 3e Division australienne sont arrêtés par la boue et la bruine de Broodseinde Ridge pendant la troisième bataille d'Ypres (Passchendaele), 11 octobre 1917.
© IWM (E(AUS) 941)
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Le passage de l’armée française à la défensive, lors de l’été 1917, fait reposer, dans le camp allié, une responsabilité croissante sur les forces britanniques. En effet, les renforts américains ne peuvent être opérationnels avant de nombreux mois. La décision de déclencher une nouvelle attaque de grande ampleur sur le front ouest incombe à Douglas Haig, qui s’est persuadé, à tort, que l’armée allemande était au bord de l’effondrement. Insensible à la souffrance humaine, il a décidé, une fois de plus, de lancer son infanterie à l’assaut du système défensif allemand, dans le secteur d’Ypres. L’armée française, épuisée et minée par les mutineries, ne peut prendre qu’une part limitée à l’assaut ; de même, le roi des Belges a refusé l’engagement de l’intégralité de ses troupes dans une offensive qu’il juge inutile.

Haig a trouvé des arguments dans le succès enregistré par sa IIe armée, lors d’un assaut très bien organisé sur la crête de Messines, au sud-est du saillant d’Ypres. L’attaque d’infanterie n’y a été déclenchée qu’après trois semaines de bombardements méthodiques. En outre, les tunneliers britanniques ont creusé 19 fourneaux de mines et les ont remplis de 500 tonnes d’explosifs. Ils explosent, à l’aube du 7 juin 1917, pour donner le signal de l’assaut d’infanterie et certains témoins affirment que la déflagration a été entendue jusqu’à Douvres… Neuf divisions – dont une australienne et une néo-zélandaise – partent à l’assaut des lignes allemandes. Le succès est total, avec des pertes faibles, mais cette victoire est obtenue à une échelle uniquement locale. 

Or, l’objectif de Haig est d’une toute autre ambition : il vise à démanteler ce que les Allemands appellent la « position des Flandres », c’est-à-dire le complexe de fortifications qui entoure le saillant d’Ypres. Après trois années de bombardements incessants, tout a été effacé : bois, villages, routes ; le système de drainage a été détruit et, par conséquent, le champ de bataille a été transformé en marécage. Comme toujours établis sur les hauteurs, les Allemands ont méthodiquement renforcé leurs défenses et édifié un nombre considérable de blockhaus en béton.

Les troupes affectées à la « position des Flandres », une dizaine de divisions, comptent quelques-unes des meilleures unités de l’armée allemande. Haig, de son côté, a réuni 2 300 canons (un tous les cinq mètres, c’est-à-dire dix fois plus que sur la Somme, rapporté au kilométrage du front) et disposé une division par kilomètre. La préparation d’artillerie s’étale sur près de trois semaines au cours du mois de juillet 1917 et consomme 4 millions d’obus. Le 12 juillet, les Allemands ont riposté avec l’emploi, pour la première fois, du « gaz moutarde », aussitôt baptisé « ypérite ».

L’apogée du bombardement allié est atteint à 4 heures du matin, le 31 juillet 1917. L’infanterie sort des tranchées à ce moment, accompagnée de 136 chars ; au nord, des unités françaises participent à l’opération, mais l’immense masse des troupes est britannique. À nouveau, la progression initiale est favorable. Cependant, comme toujours, au bout de quelques heures, la rupture des liaisons entre l’infanterie et l’artillerie brise l’élan. À 14 heures, les Allemands contre-attaquent, appuyés par leurs canons, alors que la pluie commence à tomber dru, transformant tout le champ de bataille en un épouvantable bourbier. Elle persiste trois jours, paralysant les tentatives de relance d’attaque ordonnées par Haig. Entre le 31 juillet et le 3 août, les Britanniques ont déjà enregistré 9 000 morts ; les Allemands ont des pertes similaires, mais leurs réserves sont intactes.

Des combats acharnés se poursuivent, par vagues, pendant plus de quatre mois, dans un contexte terrifiant ; une bonne partie des disparus a péri noyée dans les cratères d’obus emplis de boue liquide. Pendant la troisième bataille d’Ypres, les Canadiens lancent une offensive pour prendre la cote 70 (Hil 70), une petite éminence sur la lisère ouest de Lens, que les Britanniques n’avaient pu contrôler lors de la bataille de Loos, en septembre 1915. La préparation est identique à celle de l’offensive sur Vimy, en avril 1917.

L’attaque est déclenchée le 15 août, à 4h25, sur un front de 3,5 km, après une forte préparation d’artillerie, en partie avec des obus à gaz. L’assaut d’infanterie suit un barrage roulant, contrôlé par l’aviation. La colline est conquise, toutefois des contre-attaques allemandes bloquent l’avance à partir de 8 heures du matin ; 21 tentatives de reconquête se succèdent entre le 15 et le 18 août ; mais les Canadiens tiennent fermement la colline. Dans la nuit du 16 au 17, l’artillerie allemande utilise pour la première fois de l’ypérite en Artois. Lorsque le front se stabilise, le 25 août, les Canadiens ont subi des pertes très élevées, 9 198 tués et blessés. Ils ne sont pas parvenus à libérer Lens, progressivement rasée par les bombardements britanniques et les dynamitages allemands. Le 9 septembre, des combats éclatent au fond de la mine aux puits 8 et 4 de la compagnie de Béthune, entre Allemands et Britanniques. Les Allemands dynamitent la fosse 8, en octobre.

 

Le bilan de la bataille de Passchendaele

La plupart des unités d’élite de l’armée anglaise ayant été littéralement saignées par les combats successifs, Haig utilise désormais les divisions ANZAC et canadiennes, considérées comme neuves. Ce sont des Néo-Zélandais et des Australiens qui sont envoyés au carnage, le 12 octobre, pour tenter de s’emparer du tas de briques qui marque l’emplacement du village de Passchendaele, au nord d’Ypres. Sous la pluie, dans la boue, ils viennent buter sur les barbelés et doivent battre en retraite ; les Néo-Zélandais perdent à eux seuls 3 000 hommes. Cela n’empêche pas Haig, le 26 octobre, de lancer une attaque au même endroit, cette fois-ci avec des troupes canadiennes. Celles-ci finissent par s’emparer de Passchendaele, ou de ce qu’il en reste, le 6 novembre, au prix de 15 634 tués et blessés.

Ainsi, Haig a envoyé à la mort 70 000 de ses soldats sur le champ de bataille des Flandres, pour des résultats dérisoires. Les positions conquises en 1917 seront perdues lors de la « quatrième bataille d’Ypres », du 9 au 29 avril 1918, et Ypres ne sera finalement dégagée qu’à l’issue de l’offensive générale alliée de septembre 1918. Le « troisième Ypres » – appelé également bataille de Passchendaele – est, avec Verdun et la Somme, l’archétype des carnages insensés de la Grande Guerre : des affrontements impliquant des masses de combattants, la toute-puissance de l’artillerie, des gains de terrain dérisoires, des pertes énormes (250 000 Britanniques et 170 000 Allemands tués, blessés, disparus).

 

Extrait du livre d’Yves LE MANER, La Grande Guerre dans le Nord et le Pas-de-Calais, éditions La Voix, Lille, 2014